«Volés» ou «sauvés»? 18 cabris au coeur d'un procès-symbole

TribunalDeux antispécistes avaient enlevé les bêtes à l’abattoir de Rolle en mars. Elles prônent la désobéissance civile.

Elisa Keller, 21 ans, déléguée de l’association 269Life Libération animale a comparu mardi à Nyon

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Ce sont deux mondes aux antipodes qui se sont télescopés mardi dans une salle d’audience du Tribunal de police de La Côte, à Nyon. D’un côté, un éleveur, solide gaillard à l’œil pétillant, qui parle de ses cabris comme de membres de sa famille. De l’autre, deux antispécistes, dont Elisa Keller de l’association 269Life Libération animale Suisse, qui dénoncent une impossible équation: on ne peut pas bichonner une bête puis l’envoyer se faire tuer. Le 27 mars dernier au petit matin, les deux secondes ont pénétré avec d’autres personnes dans l’abattoir de Rolle, où elles ont enlevé dix-huit cabris appartenant au premier, et condamnés à mourir. Pour lui, c’est un vol. Pour elles, une libération. Tout est dit, ou presque.

À l’entrée du tribunal, ce mardi matin, une douzaine de policiers sont déployés pour contrer d’éventuels débordements d’une vingtaine d’activistes silencieux, armés de banderoles et de photographies. Certains d’entre eux pourront rejoindre la salle d’audience, mais une partie devra attendre dehors, faute de place. Passage au détecteur de métaux, interdiction de faire entrer un quelconque objet, à part un carnet et un stylo. «Vous croyez qu’ils en auraient fait autant pour des djihadistes?» lâche un monsieur, goguenard.

Condamnées par ordonnance pénale à 60 jours-amendes à 30 francs avec sursis pendant 2 ans pour appropriation illégitime et violation de domicile, ainsi qu’à 1650 francs de frais de procédure, les deux activistes se sont opposées à cette décision. D’où leur présence devant le tribunal, où Elisa Keller comparaissait également pour deux autres affaires: l’occupation d’un abattoir à Vich en décembre 2017 et une manifestation contre un projet d’abattoir à Aubonne en mars dernier.

«J’y retournerai»

Dans la salle, les parties se toisent, sourient et lèvent parfois les yeux au ciel. Face à ces contraires, le président du tribunal, Daniel Stoll, opte pour l’écoute et la diplomatie. «Je n’ai aucun problème avec le débat autour de l’antispécisme, précise-t-il. Mon problème, c’est lorsque cela atteint la liberté d’autrui.» Sur le banc des accusés, les deux activistes, 21 et 22 ans, assument leurs actes. Sont-elles prêtes à recommencer, demande l’avocat de l’éleveur, Jean-Daniel Pelot? «Je n’éprouve aucun regret, lâche Elisa Keller. En Suisse, 75 millions d’animaux sont tués chaque année. Tant que ces massacres continueront, j’y retournerai.»

Pour cette assistante scolaire à temps partiel, la désobéissance civile est «un rôle essentiel du citoyen» pour «faire évoluer la société vers des idées de justice et d’égalité». Et l’initiative? Et le référendum? demande le président, avant de s’enquérir du type de croquettes (végétariennes ou non?) utilisées par la militante pour nourrir son chat. «Vous avez étudié le droit pendant deux ans. Vous savez qu’il existe des moyens légaux pour changer les choses. C’est justement ce que les «gilets jaunes» nous envient.»

Ce ne sont pas des actions efficaces, rétorque Elisa Keller. «Ça fait vingt ans que les antispécistes font des tracts et des manifestations autorisées. Aucun véritable changement n’a été observé.» Et si la majorité des gens souhaite continuer à manger de la viande? «La tradition n’est pas un gage de moralité», assène l’accusée.

Pour l’avocat de l’éleveur, il y avait mardi une inversion des rôles entre victimes et auteurs, avec les «méchants» éleveurs et spécistes d’un côté et les «gentils» militants et cabris de l’autre. «Votre tribunal n’a aucun moyen d’atteindre les auteurs de ces infractions, car nous ne vivons pas sur la même planète mentale, lâche-t-il au président. Le problème, ce sont les limites de notre système face à des personnes qui n’ont aucun scrupule à violer la loi.» Malgré cela, l’avocat a demandé au président d’aller plus loin que le procureur et de retenir le vol en bande, sans sursis, pour punir ces «ayatollahs de la pensée».

À la sortie de l’audience, le plaignant, Serge Kursner, éleveur à Gimel, secoue la tête, visiblement éprouvé. «Moi je n’ai rien demandé. On m’a volé mes bêtes, et ça m’a pris énormément de temps et d’énergie parce que j’ai cherché à les retrouver. Maintenant, je me suis fait une raison et j’espère qu’elles vivent heureuses (ndlr: en juillet dernier, les militants avaient dévoilé à «24 heures» la nouvelle vie de 17 des 18 bêtes concernées). Quant à moi, j’ai besoin de paix.»

Le verdict est attendu jeudi.

Créé: 18.12.2018, 20h54

Une plainte contre la police

Arrestation

Appréhendée par la police suite à son action du 27 mars à Rolle, la déléguée de l’association 269Life Libération animale, Elisa Keller, estime avoir été victime d’abus d’autorité dans les locaux de la Blécherette, à Lausanne. Comme elle l’a expliqué ce mardi devant le tribunal, elle a fait parvenir le 30 octobre au procureur Julien Aubry une plainte, transmise au Ministère public central.

Selon l’activiste, «la police s’est montrée très virulente» suite à son refus de faire l’objet d’une fouille à nu. «Elle m’a enfermée aux toilettes turques pendant deux heures afin que je réfléchisse.» Jugeant ce traitement «extrêmement dégradant» et contraire à la Convention européenne des droits de l’homme, Elisa Keller estime qu’il s’agit d’un abus d’autorité. «Le Ministère public a informé la police cantonale de cette plainte. Elle en a pris acte», confirme Olivia Cutruzzola, porte-parole.

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