Après la votation, il vend ses Kalachnikov à prix cassé

Loi sur les armesTireurs mais aussi armuriers sont désemparés par le durcissement de la loi sur les armes. Certains bradent leurs stocks, d'autres croisent les doigts sur la gâchette.

Autorisation: dans les stands, les chargeurs de grande capacité d’armes semi-automatiques sont légion.

Autorisation: dans les stands, les chargeurs de grande capacité d’armes semi-automatiques sont légion. Image: GETTY

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Coup marketing, liquidation d’un stock d’armes sans avenir ou geste politique avant l’entrée en vigueur de la loi? Une annonce du Centre Tir d’Yverdon, en ligne depuis le début de la semaine, n’est pas passée inaperçue. Dans le sillage du «oui» à un durcissement sur la loi sur les armes de dimanche, cette armurerie annonce «des offres exceptionnelles» sur une sélection d’armes semi-automatiques.

À ceux qui auront rapidement commandé leur permis d’acquisition, le centre propose ainsi des fusils «au prix de revient». L’occasion, en attendant la nouvelle loi qui devrait entrer en vigueur d’ici à cet été, d’acquérir des AK-47 à environ 500 francs ou encore un fusil StG4 Remington à 1150 francs, contre un peu moins de 2000 francs habituellement. Le propriétaire yverdonnois réagit laconiquement avant de raccrocher: «Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je ne reconnais plus mon pays.»

«La manœuvre des prix cassés est connue, relève un haut gradé de l’armée sous couvert d’anonymat. Aux États-Unis, on l’observe dans tous les magasins de vente d’armes d’un État où les réglementations en la matière viennent de changer. En Suisse, en revanche, ce genre d’action n’est pas commune.»

Du côté des clients potentiels, Éric, grand amateur de tir qu’il pratique régulièrement, ne cache pas son intérêt pour l’action du Centre Tir. Sans commenter les raisons qui ont poussé à un tel «bradage», ce quadragénaire vaudois compte bien étudier les offres. «S’il y a de bonnes affaires à faire, je n’hésiterais pas. Reste encore à savoir dans quel état sont ces armes et quels chargeurs elles pourront embarquer», explique-t-il, dans une allusion à l’une des grandes inconnues du dossier: les chargeurs dits «à grande capacité» (lire encadré).

Sur les réseaux sociaux, on s’échange les annonces et adresses pour des chargeurs 30 coups de Fass 90: «Allez sur ce site, il y en a encore, mais faites vite…» écrit un vendeur payernois, entre deux signes de deuil à la suite du résultat des votations. Loin des micros, d’autres armuriers évoquent les bourses aux armes comme endroits où cette denrée, victime de son succès, se fait de plus en plus rare.

La raison de tout ce branle-bas de combat? «En fait, il y a très peu d’informations adaptées aux catégories de personnes sur les modalités de la loi. Le Conseil fédéral doit communiquer dans les prochaines semaines, alors en attendant, tous les bruits courent», soupire un cadre de l'administration. Un autre officier de milice, élu et tireur à ses heures, va dans le même sens. «Il y a eu énormément de désinformations durant la campagne, y compris de la part du lobby des armes. Certains ont dû finir par y croire.»

Pas une seule voix

Le flou est tel que les professionnels des armes sont loin de parler d’une seule voix. À l’Armurerie de la Gare, à Lausanne, Paul Regnier, sans mauvais jeu de mots, est abattu. Dénonçant les mesures toujours plus restrictives qui limitent l’accès aux armes, l’homme annonce carrément la fermeture de l’établissement prochainement.

«L’armurerie ne rapporte plus rien. La détention d’un simple pistolet à lapins nécessite un permis, ce qui en dissuade beaucoup. Quant aux armes longues semi-automatiques, elles se vendaient bien, mais avec les nouvelles normes, je n’en veux plus, c’est trop compliqué. Guillaume Tell doit se retourner dans sa tombe. Et s’il revenait, on lui demanderait aussi un permis pour son arbalète.»

Moins alarmiste, Jean-Robert Consolini, de l’Armurerie Lagardère au Mont-sur-Lausanne, n’est pour l’heure pas trop inquiet. «Pour la simple et bonne raison qu’il n’y a aujourd’hui aucune raison objective de l’être. Si, comme le Conseil fédéral n’a eu de cesse de le marteler durant la campagne, les autorisations exceptionnelles (ndlr: le formulaire à remplir pour les armes semi-automatiques avec chargeur de grandes capacités) sont facilement délivrées, la situation ne va pas beaucoup changer», observe le responsable, qui n’est donc pas près de brader ses armes, «qui se vendent très bien». «On attend de voir, abonde Jean Pittier, armurier de Villeneuve. À mon avis ce sont les héritiers de collections et les acheteurs qui seront le plus touchés.»

La faute à Juncker

À Écublens, Gregor Behrens, de l’Armurerie Wyn, est sur la même ligne que son confrère du Mont: il n’entend sacrifier aucune arme sur l’autel du coup commercial. Et partage sa sérénité toute relative. Car pour lui comme pour d’autres, c’est surtout l’avenir et les futures révisions des lois antiterroristes de l’Union européenne qui passent mal. «C’est en 2022 que les choses risquent de se gâter, lorsque Bruxelles va encore augmenter les restrictions pour respecter la volonté affichée de Jean-Claude Juncker (ndlr: président de la Commission européenne), qui veut la fin des armes semi-automatiques pour les civils en 2027. Serons-nous de nouveau appelés aux urnes? Le cas échéant, les opposants aux armes referont-ils pencher la balance en notre défaveur? Si le chantage d’une sortie de Schengen est resservi, il y a malheureusement des chances…» (24 heures)

Créé: 23.05.2019, 06h40

Les abbayes retiennent leur souffle

«On n’en sait rien, c’est le flou total: est-ce qu’on pourra encore pratiquer le 4e sport national dans quelques années?» La question revient en boucle chez les tireurs vaudois, à croire qu’on s’est refilé le mot. «Il y a beaucoup de bruits qui courent. On préfère attendre de voir ce qui va vraiment se passer», témoigne Pierre-André Zeiter, l’abbé-président du Tirage de Payerne, la plus grande société vaudoise.

Passé l’émotion, les tireurs pointent plusieurs éléments précis. La crainte d’une plus grande charge de travail: les détenteurs d’armes soumises à autorisation exceptionnelles devront prouver qu’ils pratiquent la discipline, et les sociétés de tir craignent que la besogne leur incombe. «Les tireurs occasionnels viendront plus souvent, mais ce n’est pas ça qui nous fera des membres», souligne la présidente des Carabiniers vaudois, Catherine Pilet.

Les amateurs de tir s’inquiètent surtout pour leurs chargeurs. À l’heure actuelle, les fins guidons s’appuient beaucoup sur le Fass 90, fusil d’assaut de l’armée, utilisant des chargeurs de 20 cartouches. Or le bruit se répand que seuls les chargeurs de 10 coups ne seront pas soumis à une autorisation supplémentaire… «Faux», réagit la police fédérale: les armes d’ordonnance démilitarisées ne sont pas concernées. De même que les versions civiles qui ne peuvent pas tirer en rafale.

«En fait, les ennuis viendront sans doute plus tard, relativise Fabian Ney, président de la commission de tir de Payerne. S’il y a plus de travail administratif pour les nouveaux acquéreurs, ce sera pénalisant pour la relève.»

«Transmettre les armes aux jeunes sera plus compliqué, ajoute Catherine Pillet. Globalement l’ambiance est morose. Il y a un sentiment de trahison, surtout envers les partis qui normalement soutiennent le tir. J’ai entendu plusieurs tireurs dire qu’ils allaient rendre leur carte. Maintenant, il faut vraiment une application intelligente et des explications. On en appelle au Conseil d’État.»

E.L.B.

Loi

Vers une «interdiction» toute relative

«On entend parler d’armes et de dispositifs qui sont désormais interdits, ce qui est faux. Il y aura toujours des possibilités d’acheter ces armes soi-disant interdites», lance d’emblée Gregor Behren, de l’Armurerie Wyn, à Écublens.

Pour comprendre, il faut savoir que les armes sont soumises à trois régimes: la déclaration, l’autorisation ou l’interdiction. Mais même avec le durcissement voulu par la révision de la loi, la catégorie «interdite» n’est pas si absolue que ça. Les Cantons pourront en effet délivrer des «autorisations spéciales» – on parle d’un sésame à 100 francs valable une fois – pour en acquérir.

Les collectionneurs et autres amateurs de tir sportif pourront en bénéficier, les militaires ne sont pas concernés. À noter qu’à l’exception des armes d’ordonnance, les chargeurs à grande capacité (10 cartouches pour les pistolets, 20 pour les fusils) passent également en catégorie «interdite». Là encore, des autorisations exceptionnelles aux membres d’un club de tir ou à ceux qui pratiquent régulièrement pourront être accordées. Reste à savoir quelles seront les conditions exactes qui devront être réunies pour obtenir ces fameuses autorisations.

E.BZ

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