Yann Marguet, roi des Vaudois et de l’univers

ConsécrationEn 2019, les vertiges comico-existentiels de son spectacle ont confirmé le succès du chroniqueur radio à barbe. Qui devance un Nobel dans le cœur de nos lecteurs.

Yann Marguet en ses appartements lausannois, couronné Vaudois préféré des Vaudois avec 38,3% des suffrages.

Yann Marguet en ses appartements lausannois, couronné Vaudois préféré des Vaudois avec 38,3% des suffrages. Image: Patrick Martin

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Viser les astres n’est jamais vain, que l’on étudie les exoplanètes comme Michel Mayor ou que l’on interroge sa place dans l’univers comme Yann Marguet. L’un et l’autre arrivent en tête de notre référendum sur le «Vaudois de l’année 2019», Marguet remportant la couronne grâce à un puissant plébiscite du public, là où la rédaction penchait pour l’astrophysicien et Prix Nobel de physique. Le roi est donc comique, barbu et natif de Sainte-Croix: vive le roi!

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Alors, heureux?
Ça m’emmerde un peu que ça me fasse plaisir. Une partie de moi trouve sympa d’avoir gagné, une autre essaie de souligner toutes les conditions qui font que ça ne veut rien dire, sinon que j’ai un meilleur réseau social. Ça me fait marrer de penser aux gens qui verront ma tronche mardi et se demanderont qui est ce mec.

Vous pensez sérieusement être encore méconnu du grand public?
Je ne suis pas encore Marie-Thérèse ou les deux Vincent. La radio avait déjà bien installé mon personnage, je ne suis pas certain que le spectacle m’a rendu beaucoup plus connu. Cela dit, moi qui parle d’existence dans mon spectacle, il faut admettre que l’année écoulée a été la plus intense de ma vie.

Que vous inspire le fait de devancer un Nobel?
J’ai de la peine à m’ôter le coup des réseaux sociaux de la tête. Après, je me dis que le Nobel est par nature universel, alors que le côté «Vaudois de l’année» est peut-être bien représenté, dans son aspect micro, par mon travail.

Quel est le Vaudois en vous?
Mon côté mou du genou mais non dénué de bon sens, mon tiraillement entre le besoin de discrétion et l’envie d’être reconnu... C’est bizarre de se dire ça, mais effectivement, le Vaudois, c’est moi! (il rit). Cela dit, je n’aurais jamais l’idée de le revendiquer. C’est enfermant de surjouer la carte cantonale et même nationale, d’exalter les différences.

Que vous inspire le fait qu’un humoriste occupe la première place?
Je trouve ça plutôt cool, ça montre que les gens accordent un peu d’importance à la culture. Mais ça ne me donne pas l’impression d’une responsabilité particulière ou le sentiment que ma voix compte plus qu’une autre. Surtout dans mon type d’humour, où j’essaie de normaliser un peu tout et de me mettre à la place du con dont je parle, je ne vais pas commencer à me sentir supérieur ou donneur de leçons.

Votre spectacle, justement, est plus une interrogation sur soi et le monde que la dénonciation des causes sociétales obligées.
J’ai toujours eu pour but de parler de choses intemporelles et si possible universelles. L’humour d’actualité est très périssable. Bien sûr, il faut être dans l’air du temps, trouver le thème qui va titiller l’attention. Pour autant, j’essaie de ne pas rester ancré à des faits très précis, qu’on a souvent oubliés un an après.

Dans un champ humoristique devenu miné et soumis aux indignations de toutes sortes, que vous interdisez-vous?
S’il y a une chose à s’interdire, c’est peut-être de sauter dans le wagon de ce qui buzze sur les réseaux. Ce n’est pas toujours simple. Sur Couleur 3, «Fusil McCul» est une caricature de personnage derrière lequel je peux me cacher. Il peut balancer des trucs hypergros sans que ça heurte. J’ose espérer qu’on peut encore dire «mongole» ou «pédé» dans un sketch de «Fusil» sans que des associations me tombent dessus. Ça me ferait chier d’être dans une situation où je devrais m’excuser de quelque chose dont je sais que ce n’est évidemment pas moi, mais que les gens ont mal compris ou font exprès de ne pas vouloir comprendre. J’ignore si c’est lié à ma tronche ou à mon ton, mais il me semble qu’on a toujours saisi quand j’en fais des caisses. Je déclenche beaucoup moins de passions sur les réseaux que Thomas Wiesel, par exemple.

L’année écoulée a aussi été une année de deuil, avec le décès de votre père, René.
Je suis content qu’il ait vu le spectacle, et en plus qu’il l’ait compris –il avait 92 ans, c’était pas le roi de l’ouïe. Si on parle de prise de galons: quatre mois plus tôt je n’avais jamais fait de scène et j’ai dû jouer deux jours après sa disparition un spectacle dans lequel je parle de lui. Je ne sais pas si ça a aidé mon deuil. J’ai découvert que la scène met dans un état tel qu’on en oublie –en tout cas j’oublie encore– la vie d’à côté. Ça vide la tête. Même un mal de ventre disparaît le temps du spectacle.

Avez-vous appris à prendre du plaisir sur scène?
La couleur du trac a changé. Avant il était brun caca, paralysant, et là il a un effet euphorisant, j’ai envie d’y aller, je piaffe derrière le paravent.

La France est-elle la prochaine étape?
J’y pense, oui. Une part d’ego serait curieuse d’essayer de réussir là-bas. Mais il y a aussi, sans faire de la politique de bas étage, l’envie de pouvoir exporter l’image de la Suisse romande dans un endroit où l’on est tellement méconnu. À part Marie-Thérèse Porchet, j’ai l’impression que personne n’a réussi à apporter un certain régionalisme romand à Paris. J’aime l’idée de mecs comme Poelvoorde qui y est arrivé sans changer son accent ni son attitude, et sans non plus parler de la Belgique à chaque fois qu’il l’ouvre.

Avez-vous reçu des propositions concrètes?
Non, juste des témoignages d’intérêt et des gens à rencontrer. On aimerait bien faire des dates à Paris pour la rentrée d’automne 2020. Relancer les «Orties» sur une chaîne de télé française, ça pourrait être un challenge. Mais ce ne sera pas à tout prix. Mon parcours fait que je ne meurs d’envie de rien: ça m’est tombé dessus, je n’ai jamais eu de plan. Je me suis trouvé un métier. Ma seule ambition, ma vraie envie, c’est que ça dure. Plus que de rater Paris, la seule chose qui me rendrait malheureux serait de devoir un jour ressortir mes diplômes et chercher du taf.


Un Nobel pour dauphin

L’absence de Michel Mayor des réseaux sociaux –lui qui n’a pas de téléphone portable– lui a-t-elle coûté le titre? Dur à dire… Quoi qu’il en soit, l’astrophysicien né à Lausanne profite de sa place dans le carré final du concours pour rappeler son attachement à son canton. «J’ai eu la chance d’avoir de remarquables professeurs de sciences ou de mathématiques à Aigle puis à Lausanne... je sais ce que je leur dois», glisse le Prix Nobel de physique 2019, ravi de l’engouement populaire pour la science. «Je souhaite que cette reconnaissance puisse stimuler l’intérêt des jeunes pour la science. La science c’est fun! On oublie souvent tout ce que notre mode de vie est redevable à la science, on a besoin des scientifiques pour avancer.»

Souvent à l’étranger, le chasseur d’autres mondes confie que des images du canton le suivent dans tous ses déplacements. «Le quartier de la cathédrale de Lausanne, les escaliers de bois qui permettent d’accéder au parvis et bien d’autres endroits où j'ai usé mes semelles pendant les nombreuses années passées au Gymnase de la Cité puis à l'École de physique, alors sur la place du Château.»

Créé: 31.12.2019, 07h48

En dates

1984 Naissance le 21 septembre à Sainte-Croix.

1989 Découvre la blague de l’enfant qui fait du vélo sans les pieds, sans les mains, sans les dents.

1999 Abandonne toute idée de sport.

2002 Passe la matu.

2003 S’installe à Lausanne.

2004 Découvre New York.

2005 S’essaie à HEC, puis au droit, puis à la criminologie. En vain. S’imagine instituteur. Mais non.

2015 Première radio à Rouge FM.

2016 Démarre ses «Orties» sur Couleur 3. Suivront «Sexomax», «Fusil McCul», etc.

2019 Son premier seul-en-scène, «Exister, définition», est créé en mai à Lausanne à Boulimie. À la fin de l’année, il aura rempli deux fois le Théâtre du Léman genevois et trois fois la Salle Métropole à Lausanne, après avoir été joué 56 fois (et autant de sold out) devant 30'000 spectateurs à travers la Suisse romande.

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