«Je suis désolée pour le conducteur»

RECITGloria s’était jetée sur les rails en gare de Lausanne il y a huit ans. A l’heure où les CFF font de la prévention, elle évoque la perte de sa jambe, sa vie depuis ce jour.

L’année dernière, cent quarante personnes se sont donné la mort sur les rails en Suisse.

L’année dernière, cent quarante personnes se sont donné la mort sur les rails en Suisse. Image: Odile Meylan

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Gloria ne s’appelle pas Gloria, mais c’est le prénom qu’elle a choisi pour témoigner ici, pour raconter comment, il y a huit ans, elle a tenté de se suicider en se laissant tomber sous le train qui arrivait en gare. Gloria ne montrera pas non plus son visage. «Parce que je ne suis pas prête à m’afficher, à exposer mes traits. On ne me regarderait que pour ce qui m’est arrivé. Je n’ai pas honte, non, et il ne s’agit pas de préserver un secret, mais je ne veux pas que des gens qui ne me connaissaient pas aient de moi cette première image, celle d’une jeune femme qui a voulu mourir sous un train.»

Gloria arrive au rendez-vous vêtue d’une longue robe blanche légère. Dans le contre-jour estival de la ruelle lausannoise, on devine ses jambes. Ses jambes, oui, même si l’une des deux est une prothèse. «Mon prothésiste est un homme merveilleux, regardez, je ne boite presque pas. Et quand je danse, je danse vraiment. Je marche. Je vis. J’ai des amours.» Gloria s’installe au soleil. Elle roule une cigarette. «Si je veux raconter mon histoire, c’est parce que les maladies psychiques sont mal comprises, souvent traitées de manière inadéquate. Cela peut mener à des drames. Des gens sont malheureux, et quand on a envie de mourir, de disparaître, de ne pas aller plus loin, le train est une solution assez radicale.» Terrible constat, incontestable, qui dit bien à quel point toute prévention du suicide sur les rails est difficile, et combien la mission des CFF est honorable et compliquée.

Une perte de conscience

Pour Gloria, la vie a été plus forte que son désir soudain d’en finir: «Je sortais de l’hôpital psychiatrique, je tremblais, je prenais des médicaments et je crois que leurs effets secondaires étaient trop importants pour que je puisse les supporter dans ma vie quotidienne. J’avais déjà, par le passé, effectué des tentatives de suicide, mais ce jour-là je n’avais pas planifié de mourir. Simplement, je ne me voyais pas retourner au travail, recommencer à me sentir différente. J’avais depuis le début de l’adolescence des envies de disparaître, des moments où je pensais qu’il serait moins dur pour mon entourage de supporter ma perte que ma présence.»

Alors Gloria s’est laissée tomber sous le train. «C’est venu comme ça. Comme si j’avais perdu conscience, toute maîtrise sur moi-même.» Quand elle se réveille, shootée à la morphine, il lui manque une jambe, mais elle a envie de vivre. «Je ne voulais plus me détruire, j’ai tout de suite su que je devais gérer cette histoire de jambe perdue. D’autant que je croyais, à tort, que je ne pourrais plus danser, voyager, courir. En quelque sorte, dans mon lit d’hôpital, l’amputation me distrayait de moi-même, de mes problèmes psychiques. Je devais m’occuper de moi.» Elle ne fut pas seule à le faire: «Je veux le dire, le souligner, je suis enchantée des soins que j’ai reçus au CHUV et à l’Hôpital orthopédique. On entend tellement de critiques. Pour moi, pour ces six mois de soins aigus et de rééducation, je dis merci.»

Juste une cigarette

Mais voilà. Il y avait la vie de Gloria avant, et il y a la vie après. Qu’aurait-il fallu pour que sur le quai, ce jour de printemps, elle ne se laisse pas chuter sous le train? Qu’auraient pu faire ou dire les personnes qui attendaient, comme elle? «Des fois, je pense que si quelqu’un m’avait demandé une cigarette, je n’aurais pas sauté. Et je pense que les gens qui étaient sur le quai se disent que s’ils avaient demandé une cigarette à cette jeune femme, elle n’aurait pas sauté. Peut-être suffirait-il de dire, à des gens comme moi: «Rappelle-toi que ça va passer, tu es en crise.» Mais comment deviner? Personne ne peut deviner. «Une dame qui était présente sur le quai m’a retrouvée je ne sais comment à l’hôpital, et elle est venue me voir.»

«Si ma mère avait pu me donner sa jambe, je suis certaine qu’elle l’aurait fait»

La gentille visiteuse inconnue a dit à Gloria son effroi lorsqu’elle a assisté à la scène, mais aussi son bonheur de la découvrir vivante et «pas trop abîmée». Elle était une ambassadrice attentionnée des spectateurs involontaires qui ont vécu ce jour-là un choc profond. Gloria en est consciente: «Je suis désolée pour ces personnes, pour le conducteur du train, je ne peux que leur dire que je n’ai pas fait cela consciemment. J’ai de la chance, j’ai eu pour moi des médecins, des psys, mais pour les spectateurs de l’accident, qui s’occupe d’eux, qui les aide? Et qui aide mon entourage, mes parents, mon amoureux, qui ont été merveilleux? Si ma mère avait pu me donner sa jambe, je suis certaine qu’elle l’aurait fait. Mais chaque année, à la date de l’accident, je sais que les souvenirs reviennent, pour elle, pour mes proches. J’ai pris conscience des ravages que ces actes provoquent autour des victimes.»

Les craintes du chauffeur

A ce sujet, nous avions proposé à un conducteur de locomotive – appelons-le Monsieur Pierre –, qui nous avait, il y a quelques années, raconté avec force et émotion les nombreux «accidents de personne» affrontés dans l’exercice de son métier, de rencontrer Gloria. Pour qu’ils parlent ensemble de ce moment où deux vies se choquent dans le drame. Monsieur Pierre a préféré renoncer: «Je crains que l’évocation des drames, des moments que j’ai vécus, de l’impact sur ma vie et celle de mes collègues ne mène cette jeune femme à une nouvelle tentative. Je crois que ce n’est jamais définitivement terminé. Je ne peux prendre le risque.»

Envie de vivre

Alors, Gloria, qui prend le train, le métro, régulièrement, pourrait-elle recommencer? «Non, non, j’ai envie de vivre. Et paradoxalement je me sens plus complète sans cette jambe, plus moi-même qu’avant. Depuis toujours, mon état psychique faisait que je me sentais différente, bizarre, or depuis l’accident je le suis, ça se voit.» Elle poursuit, avec sérénité: «Je suis en quelque sorte devenue une adulte à 28 ans, j’ai appris que tout peut basculer d’un instant à l’autre. Je sais aussi que c’était si dur que je n’ai pas envie, intellectuellement, de recommencer. Perdre un morceau de son corps est inimaginable, terrible, je n’ai pas envie d’en perdre un autre.» Et puis, sur le fond, sur les origines du geste dramatique: «J’espère gérer ma maladie psychique pour ne pas subir à nouveau une telle perte de conscience. L’approche qu’on a de la maladie psychique est contestable, et je crois que la médication a joué un rôle dans ma tentative, mais je n’ai pas de solution toute faite. Il faut croire les dépressifs, ne pas les prendre pour des gens qui jouent la comédie, qui devraient, comme on dit, faire un effort. Ils ont besoin d’être compris.»

«Je l’appelle mon mignon»

Qui est la Gloria d’aujourd’hui, six ans après ce qu’on peut qualifier de miracle? «Je suis fière d’avoir surmonté ça. J’ai une existence normale, je ne veux pas vivre cachée. Comme j’ai toujours été excentrique, je n’ai pas peur d’être regardée. Si les gens voient, ils voient. Et moi, je vois mon moignon tous les jours: je l’appelle mon mignon!»

Elle rit, Gloria. Et elle affirme: «L’humour est le meilleur lien dans la vie, l’humour noir détend, j’aime bien.» Donc la vie vaut la peine d’être vécue? «J’ai droit à beaucoup de compassion de la part des gens qui me côtoient. Bien plus que quand j’étais simplement mal psychiquement. On me dit que j’ai du courage, ce qui me semble faux. C’est de la résilience. Le courage, on en a quand on peut choisir. Le courage, c’est par exemple plonger dans une rivière dangereuse pour secourir quelqu’un qui se noie. Ce n’est pas vivre avec ce handicap. Qui me handicape d’ailleurs moins que mes problèmes psychiques!»

Gloria en revient à la raison de son témoignage: «Changeons la vision des maladies psychiques. Approchons-nous des gens qui en souffrent. Utilisons les médicaments avec prudence et de manière personnalisée. Pour maîtriser mes possibles crises, j’ai mis en place des stratégies, un réseau. J’espère que ce sera suffisant. Les malades psychiques se sentent seuls au monde. Le seul lien entre eux, c’est le fait d’être incompris. Peut-être que des «grands frères», des personnes attentionnées sur les quais de gare, oui, ça pourrait éviter quelques drames… C’est intéressant, intelligent.»

Dans les trains bloqués par des «accidents de personne», les passagers manifestent souvent leur colère contre les suicidés qui ont choisi cette méthode. Qu’en pense Gloria? «Je suis comme tout le monde, ça me fait ch… et je n’ai pas de tendresse ou de sentiment de solidarité pour ceux qui le font. Mais ces personnes sont si seules quand elles passent à l’acte. C’est si brusque. Et ensuite c’est si lourd pour tout le monde.» Elle allume une cigarette et prend ses lunettes de soleil. C’est l’été. Elle est vivante. (24 heures)

Créé: 07.06.2015, 08h46

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