L’art maçonnique aux premières loges

ARCHITECTUREEn une démarche photo inédite, les francs-maçons suisses ouvrent leurs temples au regard public

Les temples maçonniques (ici celui de La Chaux-de-Fonds, datant de 1844) se dévoilent dans un livre.

Les temples maçonniques (ici celui de La Chaux-de-Fonds, datant de 1844) se dévoilent dans un livre. Image: RENAUD STERCHI

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De secrète, la franc-maçonnerie est devenue discrète. C’est du moins la promesse de quelques vénérables membres, rassemblés mardi passé entre les murs de la Grande Loge Alpina, à Zurich. Et de donner pour preuve l’objet de leur réunion, ouverte à quelques invités: la publication de Loges maçonniques de Suisse, architecture et décors , le premier recueil photographique à pénétrer derrière les rideaux des temples maçonniques helvétiques. Sur les 80 loges qui composent Alpina, 25 ont été contactées. Vingt-quatre ont accepté de laisser entrevoir des lieux de culte parfois vieux de près de deux siècles. Un voyage en textes et en images sous les signes de la balance, de la Lune et du Grand Architecte de l’Univers.

Car, dans la franc-maçonnerie, tout est histoire de symboles. Les bâtiments les disposent sur leurs façades avec plus ou moins d’ostentation. Un compas, une équerre de pierre taillée, un triangle… La visite au pays maçon, vue de l’extérieure, reflète la diversité architecturale des régions et des époques, du fonctionnel germanique de la loge bernoise, cauchemar vert de gris des immeubles administratifs sixties, à la charmante église anglicane de Bex, tout en pierres, avec sa rosace colorée. «On trouve des bâtiments anciens, d’autres très récents, explique Catherine Courtiau, historienne coresponsable du recueil. Il n’y a pas vraiment de «style maçonnique», les bâtiments ont été aménagés selon les goûts et les moyens financiers de la loge. Parfois très modestes, parfois plus luxueux comme ici à Zurich.»

En revanche – et le livre, dans sa symétrie photographique, le relève parfaitement – les lieux de culte doivent répondre à des codes très précis. Si les espaces de conférences et de libation peuvent recevoir les non-initiés, le temple n’est arpenté que par les maçons – apprentis, compagnons ou maîtres, les trois grades. Deux colonnes (Boaz et Jakin) font face à des pupitres-autels où siégeront les maîtres en chaire, sous la direction du Vénérable. Dans des teintes souvent bleues et or, et sous un plafond étoilé, des chaises ou des bancs sont disposés longitudinalement. Symboles maçons, objets de rituel et œuvre d’art composent un décor chargé. «Bien que de nombreux sculpteurs, architectes et peintres du XIXe siècle eussent été francs-maçons, toutes ces loges n’ont pas été réalisées par des initiés», relève Catherine Courtiau.

Au fil des pages, une constante: si les détails matériels sont légion, la présence humaine est inexistante. La «discrétion» a ses limites. Fondée en 1844, la Grande Loge Alpina est l’obédience la plus ancienne et la plus traditionnelle — strictement masculine — du pays. Approchée par la Société d’histoire de l’art en Suisse, dans le cadre de sa collection Pages Blanches spécialisée dans notre patrimoine méconnu, elle a fait de ce principe une condition sine qua non à sa participation.

Cinq mille maçons suisses

«Chaque loge était libre d’accepter d’ouvrir ses portes», détaille Michel Cugnet, rédacteur publicitaire et ancien Vénérable de la loge L’Amitié, à La Chaux-de-Fonds. «En tout, 80 loges composent l’Alpina, fondée en 1844. Nous comptons 3700 membres. Si l’on ajoute les autres obédiences, les maçons suisses sont environ 5000, soit un bon 0,8‰ de la population», sourit le Chaux-de-Fonnier, retrouvé dans la «salle humide» de la loge zurichoise – pour le profane, le coin apéro. «Nous sommes dans un état d’esprit d’ouverture. Pas prosélyte. Mais nous en avons marre de passer pour des gens secrets. Chacun peut prétendre à rejoindre l’ordre. Nous sommes heureux de pouvoir présenter qui nous sommes, par des expositions ou ce livre.»

Là encore, l’art de l’ostentation varie avec les régions. Aucune loge valaisanne, par exemple, n’est dévoilée dans l’ouvrage. «Elles ne veulent pas se montrer et je les comprends, juge Michel Cugnet. Dans certaines régions, les rapports avec l’Eglise sont toujours très tendus. Elle nous voit comme une concurrence.» Formellement politique et en majorité aconfessionnelle, la confrérie s’est pourtant bâtie sur des codes et des images chrétiens que l’herméneutique franc-maçonne, dans sa démarche de savoir universel, a mêlés à d’autres symboles et rituels. Le lecteur des Loges maçonniques de Suisse sera ainsi surpris de retrouver à Saint-Imier un temple fondé en 1884 et constellé de motifs… égyptiens! Désolé pour les paranoïaques: plutôt qu’un secret occulte enfoui au tréfond des pyramides, les hiéroglyphes du peintre maçon Robert Kiener reflètent simplement «l’égyptomiania» à laquelle succomba l’Europe lors des campagnes africaines de Napoléon.

www.freimaurerei.ch/f

"Loges maçonniques de Suisse, architectures et décors", Catherine Courtiau, Michael Leuenberger, Coll. Pages blanches, 192 p. (24 heures)

Créé: 07.12.2014, 10h01

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