L’été où 100'000 hippies affluèrent à San Francisco

1967: «Summer of Love» (1/5)Il y a cinquante ans, la Californie vivait sa lune de miel hippie tout au long de ce que l’on a nommé le «Summer of love». Cette semaine, «24heures» vous raconte ce drôle d’été 67 plein de rêves, de promesses et d’amères désillusions.

San Francisco, été 1967, scène de parc. En quelques mois, des jeunes gens affluent par milliers vers la Mecque psychédélique. TED STRESHINSKY/CORBIS

San Francisco, été 1967, scène de parc. En quelques mois, des jeunes gens affluent par milliers vers la Mecque psychédélique. TED STRESHINSKY/CORBIS

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Haight-Ashbury, c’était un quartier bien pépère du centre de San Francisco, hérissé de maisons victoriennes plus ou moins délabrées et peuplé de blancs de la classe moyenne. Un quartier sans histoire, limite ennuyeux, qui va devenir en quelques mois l’épicentre de la contre-culture mondiale. Le berceau du flower power. Le lieu le plus cool du cosmos, où il faut absolument être. En 1967, quelque 100 000 hippies venus des quatre coins des Etats-Unis, mais aussi du Canada, d’Angleterre, voire du Japon, y convergent pour un été totalement dingue. Un été qui va changer la face de la culture mondiale.

Notez que, dès 1964, ce coin de la ville attire déjà des beatniks du pays entier. Les loyers y restent modiques. Nombre de maisons sont abandonnées. Une bohème, mi-artistique mi-vagabonde, multicolore et hirsute, y trouve refuge. Ces drôles de paroissiens, la presse les désigne bientôt sous le nom de hippies, dérivé du mot hip cher à Jack Kerouac. Hip? Ben oui, le contraire de square, l’adulte besogneux engoncé dans son costard et ses principes. «On est Hip ou on est Square», écrit le romancier Norman Mailer dans The White Negro. «On est un rebelle ou on se conforme, on est un pionnier dans le Far West de la vie nocturne américaine, ou au contraire un Square, emprisonné dans les tissus totalitaires de la société américaine, condamné bon gré mal gré à se conformer si l’on veut réussir.» Choisis ton camp, camarade. A l’angle de Haight Street et Ashbury Street, on a donc choisi. On est hip.

Gauchistes et défoncés

L’été de l’amour démarre véritablement en janvier 1967. Oui, les étés peuvent être précoces en Californie. Le 14 janvier, donc, le Golden Gate Park est le théâtre d’un happening géant baptisé le Human Be-In qui, pour la première fois, réunit les différentes tribus de la contre-culture naissante. Les étudiants gauchistes de Berkeley, les activistes libertaires des diggers, les hédonistes défoncés, les Hells Angels, quelques gourous mystiques, le pape du LSD Timothy Leary et un phœnix de la Beat Generation, Allen Ginsberg. Sans oublier les meilleurs groupes de rock de la baie: le Grateful Dead, le Jefferson Airplane et le Big Brother de Janis Joplin. Imaginez la nouba. Surtout que des sandwichs à la dinde sont distribués gratuitement, ainsi que des milliers de buvards de LSD.

«Trente mille jeunes envahissent le parc, pour écouter une pléiade d’orateurs dont il est convenu qu’aucun ne parlera plus de sept minutes», raconte Jean-Marc Bel dans En route pour Woodstock (Ed. Le Mot et le Reste). «Peut-être les hippies pensent-ils d’abord love et les étudiants scandent-ils surtout peace, mais, de plus en plus, personne ne considère plus qu’il puisse y avoir love sans peace, et le sigle commence à fleurir au milieu des motifs psychédéliques.»

Escrocs et dealers

Œcuménique et fondateur, le Human Bed-In marque les esprits – embués, sans doute – des participants. Et les autres aussi, à travers des récits légendaires de la fête qui ne tardent pas à parcourir le monde. Des lustres avant le Web et les réseaux sociaux, la rumeur qu’il se passe quelque chose d’inouï à San Francisco se répand comme un feu de cannabis. Au printemps, d’autres rassemblements pacifistes drainent des foules toujours plus importantes, dans l’amour et la défonce, pendant que s’intensifie l’incroyable pèlerinage de milliers de jeunes gens vers la Mecque californienne.

Les autorités assistent à ce débarquement avec une incompréhension hostile. Les chevelus de Haight-Ashbury n’ont évidemment pas la cote chez les Américains comme il faut. «Un hippie, c’est quelqu’un qui s’habille comme Tarzan, a les cheveux de Jane et sent comme Cheetah», raille, non sans une certaine verve comique,
Ronald Reagan, fraîchement élu gouverneur de l’Etat. A vrai dire, la Municipalité laisse peu ou prou le quartier s’organiser en commune libre. Des distributions de nourriture gratuite quotidiennes et un hospice gratuit pris d’assaut sont instaurés. Malgré ça, l’ambiance tourne vite au vinaigre. Trop de monde. Trop de drogue.

«Haight-Ashbury commençait à être envahi par des gens modérément interessé par les idéaux de paix et d’amour du flower power: escrocs, mafieux, dealers, gang de bikers. Ils venaient de toute l’Amérique profiter des hippies défoncés», note l’historien du rock Barney Hoskyns dans son livre Waiting For The Sun (Ed. Allia). «Sur Haight-Ashbury, le viol est devenu aussi banal que la connerie», ajoute l’écrivain Chester Anderson. Overdoses, criminalité, mauvais trips, maladies vénériennes, infections, tensions croissantes avec les quartiers voisins et les autres communautés; la Babylone psychédélique se mue en sinistre cour des miracles.

La mort du hip

Quand George Harrison débarque au début d’août avec son épouse Pattie, il est refroidi par le spectacle. «Je suis allé là-bas en espérant trouver un endroit éblouissant, plein de bohémiens sympas réalisant des œuvres d’art. […] Mais c’était bourré d’horribles adolescents fugueurs boutonneux et défoncés», raconte le guitariste anglais dans The Beatles Anthology. Suivie par des dizaines de zombies qui le prennent pour le «messie», la star doit décamper presto dans sa limousine quand la foule commence à se montrer hostile après qu’il a refusé de la drogue.

Au début d’octobre, une jeune fille nommée Linda Rae est violée et sauvagement assassinée par trois junkies dans un squat du quartier. C’en est trop. Beaucoup de hippies rentrent sagement à la maison avant l’hiver, avec une certaine gueule de bois. Le noyau historique demeure, mais organise un enterrement du mouvement. Dans le Golden Gate Park, un cercueil gris rempli de fleurs, de plumes, amulettes et gris-gris, est incendié le 8 octobre 1967 pour signifier «la mort du hip». Paix et amour à son âme.

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Créé: 05.07.2017, 08h52

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