Les protestants appenzellois célèbrent le nouvel an le 13 janvier

Intérieur extérieurTradition du XVIe siècle, des Nicolas de la Saint-Sylvestre, aux coiffes fantastiques, se rendent de ferme en ferme pour souhaiter la bonne année. Reportage.

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Schönau, 7h du matin. Dans ce hameau perdu des collines appenzelloises, la lune fait deviner le Säntis et le contour de quelques fermes isolées. Dans la nuit, des cloches, puis des mélopées masculines, sans paroles, résonnent au loin. Des voix qui jodlent, et qui enchantent l’obscurité. Nous sommes le 13 de ce premier mois de l’année, le «vrai» Nouvel-An des Appenzellois du demi-canton protestant des Rhodes-Extérieures. Le jour se lève, le froid se fait plus mordant. Différents groupes de Kläuse, ces Schuppel comme on les nomme ici, courent à travers champs pour rejoindre les bâtisses paysannes où ils entonnent à chaque fois trois Zäuerli, après une première chorégraphie sonore. La danse s’effectue en rond, entre les personnages qui portent de grosses cloches et ceux qui endossent de lourds grelots. Trois groupes distincts se relaient auprès des habitations: les Schöne – les beaux, dont deux portent des vêtements féminins, les Wüechte – les vilains, et les Schöwüechte – dits les beaux-laids. Sur leur tête, des coiffes improbables, de minimum cinq kilos chacune, sur lesquelles trônent, selon les Schuppel, ici des scènes de la vie quotidienne, là des animaux empaillés. Les groupes de Wüechte, les plus sauvages, sont recouverts de branchages de sapin et portent des masques effrayants. Ils emportent avec eux les mauvais esprits, dit-on, non sans souhaiter une chaleureuse et bonne année aux familles de paysans.

«Merci à toi d’être là!»

«C’est très important pour nous, cette tradition», rappelle sur le seuil de sa ferme cet homme grisonnant et au visage buriné. Il vient de recevoir un groupe de chanteurs, auxquels il a offert du vin chaud, bu au moyen d’une paille, qu’il a réussi à leur glisser sous les masques. Il entretient un feu à l’extérieur pour accueillir tour à tour tous ceux qui viendront le voir. «Merci à toi d’être là», me dit-il, les yeux embués par l’émotion.

Mais d’où vient donc cette idée de fêter Nouvel-An à cette date-là ? Hans Hürlemann, ancien journaliste à l’«Appenzeller Zeitung» et habitant d’Urnäsch, parle d’emblée du caractère têtu des gens du coin qui, «quand ils ont une opinion, restent dessus!» Alors en 1582, quand le pape Grégoire a voulu raboter 13 jours au calendrier en cours et imposer sa décision aussi à la fraction protestante, celle-ci n’a pas voulu renoncer à ses anciennes traditions et a gardé les fêtes du calendrier julien. «Une façon aussi d’honorer les générations précédentes.» Avant le XVIIIe siècle, il paraît qu’il y a eu des Kläuse aussi dans les Rhodes-Intérieures, explique-t-il encore. Mais les autorités religieuses et politiques s’y sont opposées, ont établi de lourdes amendes, «et ça s’est arrêté».

Une transe?

À Urnäsch, une vingtaine de groupes composés généralement de six membres vont et viennent dans la région chaque 13 janvier dès 5h30 et jusqu’à la nuit suivante. Les femmes aident à la confection des costumes et pour les détails des coiffes, mais ne courent pas de ferme en ferme. «C’est anatomique», estime Hans Hürlemann. Il faut pouvoir transporter des cloches d’une vingtaine de kilos sur le dos et la poitrine, ce n’est pas drôle! Non, impensable de confier un rôle aussi épuisant à une femme. Ce jour-là, les hommes du village restent entre eux. «À ce propos, l’un des gars m’a dit que, quand on sent le poids de tout cela, quand la coiffe coince vers les oreilles, à un certain moment, on ne sent plus que ça fait mal, on est comme en transe.»

Expertise africaine

Plus bas dans le village, Stefan Walser, la cinquantaine, le physique d’une armoire à glace, ne participe pas à la manifestation pour la première fois depuis 25 ans. «C’est dur, mais pas triste», mentionne-t-il pudiquement. Il montre les coiffes qu’il a faites, qui ont été confectionnées chacune sur deux ans, et qui sont en vitrine dans sa maison. Plus tôt, un Schuppel d’enfants sillonnait le village. La relève semble assurée: «Cela ne va jamais s’arrêter. Et nous sommes fiers de ça», confirme celui qui présente encore au visiteur son habit de velours rouge et son masque. «J’étais un Schöne, glisse-t-il avec fierté.

À parler de ce qui s’échange par le biais de cette tradition ou de ce qu’elle peut signifier, les mots manquent. «Comment expliquer cela à nos compatriotes d’outre-Sarine et en plus en français?» C’est Marc Coulibaly, un ethnologue d’origine africaine, rencontré par hasard dans le petit musée du lieu, qui comble la lacune de façon providentielle. Après une thèse de doctorat, dans laquelle il a rendu compte de ses observations et des parallèles qu’il a tirés entre la tradition appenzelloise et celle de groupes burkinabés, il affirme que la coutume est avant tout un vecteur de cohésion sociale: «Lors de la confection du masque, de la coiffe, de l’habit, les gens se rencontrent, que ce soit en famille, en groupe, entre amis. Ce sont des moments très forts, où se tissent des liens, où tout se discute, même la politique. Chez nous, au Burkina Faso, c’est pareil: ce sont des moments décisifs, où un discours commun peut émerger, et qui fédère.»

Créé: 19.01.2020, 12h01

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Une tradition vivante ou figée?

François Dewolff habite entre Sion et Saint-Gall et guide ce jour-là un groupe de Romands à travers champs, à la découverte de ces Schuppel. Pour lui, il y a une dichotomie à propos de cette tradition: «Beaucoup de gens ont tendance à vouloir rester dans le rustique, le terroir; et puis il y a les tenants d’une modernité.

Par exemple, il y a eu des coiffes de 1904 ou 1905 avec des zeppelins. C’est toujours la grande discussion: est-ce qu’il faut laisser vivre, laisser évoluer la tradition, ou faut-il la figer?» Il y a peut-être aujourd’hui la peur du futur, la recherche de ses racines, concède-t-il. «Il y a deux ans, un groupe avait choisi pour thème des «autopostales». Pas seulement les calèches, mais aussi «l’autopostale» automatique, téléguidée, sans chauffeur.

J’ai trouvé qu’il y avait là une vision bienvenue.» De vifs débats au centre de musique de Gonten, Appenzell AR, sont d’ailleurs menés actuellement autour des 1500 mélodies de ces Schuppel: doivent-elles être transcrites, ou continuer à se transmettre oralement?

À écouter

Reportage à retrouver dimanche 19 janvier dans «Hautes fréquences», (19h) sur La Première.

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