Monterey Pop: le papa de tous les festivals open air

1967: "Summer of Love" (2/5) Il y a cinquante ans, la Californie vivait sa lune de miel hippie tout au long de ce que l’on a nommé le «Summer of love». Cette semaine, «24heures» vous raconte ce drôle d’été 67 plein de rêves, de promesses et d’amères désillusions.

Otis Redding, le magnifique.

Otis Redding, le magnifique. Image: Sherry Rayn Barnett

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Episode 1: L’été où 100'000 hippies affluèrent à San Francisco

Episode 3: LSD: le carburant favori de la génération hippie

Monterey est une petite ville comme il faut, à peine plus peuplée que Nyon, qui se niche sur la côte à 180 kilomètres au sud de San Francisco. Les 16, 17 et 18 juin 1967, le champ de foire municipal accueille un festival d’un genre nouveau, tant par sa conception que par ses ambitions. A vrai dire, le premier Monterey International Pop Music Festival, qui aligne sur son affiche Janis Joplin, les Who, Jimi Hendrix, Otis Redding et trente autres à peine moins iconiques, forge un modèle de grand-messe musicale auquel tous les open airs de zizique populaire se conforment sagement depuis. Woodstock et Paléo, Caribana et les Vieilles Charrues; tous sont des rejetons du Monterey Pop.

Sono balèze

Quels sont les ingrédients de cette formule festivalière fondatrice? Un programme stylistiquement varié et prestigieux, dûment minuté (45 minutes par formation) et savamment distillé sur plusieurs jours. Une armada de bénévoles pleins d’ardeur à la tâche. Une sono balèze susceptible de rendre l’aventure éclatante pour les artistes comme pour les spectateurs. Un soin particulier amené au confort du public: accueil, infirmerie, hébergement, transport, sanitaires… Sans oublier le filmage de la festouille, pour le documentaire qui cajole la postérité ensuite. Carton plein. Manque juste à Monterey l’écran géant au-dessus de la scène et le stand de raclette. Pas grand-chose, en fait.

Si l’affiche du festival paraît aujourd’hui luxueuse, elle fait alors preuve d’audace et de flair. Les groupes de San Francisco – Janis Joplin, Grateful Dead, Jefferson Airplane et les autres – ne sont encore que des gloires locales, adulées à la maison, méconnues ailleurs. Otis Redding n’a que peu joué devant des publics blancs et chevelus. Hendrix, les Who et Eric Burdon font leurs premiers pas sur une scène américaine d’envergure. Seuls The Mamas & the Papas, Simon & Garfunkel et les Byrds ont quelques solides hits à leur actif.

«Le mercantilisme de L.A. laissait aux groupes de la baie un très mauvais goût dans la bouche»

L’autre gageure du festival, c’est de réunir quasi pour la première fois des artistes de Los Angeles et de San Francisco sur les mêmes planches. Les uns et les autres se méprisent royalement. Dans la Cité des Anges, on raille l’utopisme snob, pseudo-familial, rustique et crasseux de Frisco. A Frisco, on brocarde le côté Disneyland, superficiel, cynique et vénal des Angelinos.

«Le mercantilisme de L.A. laissait aux groupes de la baie un très mauvais goût dans la bouche», racontera Lou Adler, producteur et principal promoteur du Monterey Pop. «Et c’est vrai, nous étions une industrie, avec l’esprit business. Ce n’était pas un hobby. On ne parvenait pas à trouver un terrain d’entente. Chaque fois qu’on montait là-haut, c’était la bagarre.» Lou Adler, flanqué du publicitaire Derek Taylor et de John Phillips, chanteur-guitariste de The Mamas & the Papas, parvient pourtant à boucler l’organisation et le programme du festival en… sept semaines.

Le long week-end se déroule drôlement bien, dans l’ambiance flower power alors de rigueur. Des bisous. Des caftans. Des sacs de couchage à gogo. Du LSD en cascade. Et 80 000 festivaliers béats qui ont payé entre 3 et 6 dollars leur ticket. Les Stones n’ont pas pu venir jouer (Richards et Jagger passent devant le juge), mais Brian Jones, petit prince hippie en habits de soie, se balade dans le public au bras d’une Nico au faîte de sa beauté diaphane. Bien moins glamour, Simon & Garfunkel ont oublié de passer chez le fripier hippie mais pas chez le coiffeur. Ils ouvrent le bal, tout en harmonies, mais pas vraiment dans la note.

Le lendemain après-midi se succède une série de bluesmen blancs, de Canned Heat à Mike Bloomfield. C’est Janis Joplin, avec sa gorge de braise, son magnétisme titubant, qui scotche le parterre. Même dans le film sur le festival, le formidable Monterey Pop de D. A. Pennebaker, la pasionaria blues semble littéralement brûler la pellicule. Le soir défilent les Byrds (tendus), Laura Nyro (pathétique), Jefferson Airplane (épatant) et Otis Redding, qui déboule sur scène comme un fauve noir et fait se lever la foule, jusque-là passablement avachie. Un gros joint, et hop au dodo!

Pile ou face

Ravi Shankar tricote des trucs planants sur son sitar trois heures durant le dimanche après-midi. Il est le seul à avoir été payé 3000 dollars. Les autres artistes jouent gratos, les bénéfices étant reversés à des œuvres caritatives. Après ce très long préambule oriental, deux concerts galvaniques vont rentrer dans la légende et, sans doute, chambouler profondément l’esthétique rock. En coulisse, Pete Townshend, des Who, et Jimi Hendrix ont joué à pile ou face leur ordre de passage en scène. Le sort fait ouvrir les feux aux Who. Qui finissent un show hystérique en fracassant leur matos. Emotion chez les babas endormis. Surprise du staff californien, peu habitué à ces manières.

Hendrix, en chemise à jabot et boa, joue la surenchère et achève Wild Thing en aspergeant sa guitare d’essence, avant de l’enflammer et de la briser contre son ampli. Un rite sacrificiel, sauvage et sexy, qui laisse la foule groggy et se gagne illico sa page centrale dans tous les livres d’imagerie rock. En coulisse, Ravi Shankar n’est pas content. L’Indien n’aime pas que l’on fasse du mal aux instruments de musique.

«Monterey, c’était la fin de l’innocence, le Grand Moment du rêve hippie qui s’ouvrait sans le vouloir à tous les nababs du business musical»

Tous les exégètes sont formels: il s’est passé quelque chose durant les trois jours de Monterey. Le festival, si bien huilé et heureux, ouvre une nouvelle ère dans la musique live et l’organisation d’événements rock d’envergure. Maints artistes y acquièrent une visibilité gigantesque, surtout à travers le film qui sort l’année suivante.

Mais la belle fête sonne également le glas d’une époque pleine de candeur et de promesses. Car durant tout le festival, et pour la première fois, les chasseurs de têtes des maisons de disques font leurs emplettes sur le terrain, un chéquier à la main. Nombre d’artistes rentrent chez eux avec un gros contrat. La contre-culture est-elle soluble dans un bain de dollars? Sans doute. «Monterey, c’était la fin de l’innocence, le Grand Moment du rêve hippie qui s’ouvrait sans le vouloir à tous les nababs du business musical», assure Barney Hoskyns dans son livre Waiting For The Sun. «Après le festival, les grosses légumes des compagnies de disques se battaient comme des chiffonniers pour signer n’importe qui avec des cheveux longs.» A peine éclos, le rock psyché est devenu une marchandise comme les autres.

(24 heures)

Créé: 05.07.2017, 08h49

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