«Tout ou presque se joue avant 4 ans»

Petite enfanceLa nouvelle exposition du Musée de la main, à Lausanne, met en lumière l'importance cruciale des premières années du développement humain. Décryptage avec Philip Jaffé.

Le docteur en psychologie Philip Jaffé a testé le cube de la nouvelle exposition du Musée de la main

Le docteur en psychologie Philip Jaffé a testé le cube de la nouvelle exposition du Musée de la main "Découvrir le monde". Image: FLORIAN CELLA

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À l’heure où l’on évoque constamment le «lifelong learning», l’apprentissage tout au long de la vie, la nouvelle exposition du Musée de la main vient rappeler le rôle crucial des premières années de vie. «Découvrir le monde», créé par l’association suisse La voix pour la qualité, a déjà fait halte à Bellinzone, Liestal et Carouge, drainant plus de 20 000 visiteurs.

Avant de filer à Saint-Gall, le parcours à la fois ludique et pédagogique s’arrête pour un trimestre à Lausanne, à l’occasion des dix ans du réseau d’accueil de jour de la Ville. Grâce à un dispositif à multiples entrées, le parcours s’adresse tant aux enfants qu’aux parents et aux professionnels de la petite enfance. Rappel de quelques enjeux avec le psychologue Philip Jaffé, directeur du Centre interfacultaire des droits de l’enfant à l’Université de Genève et membre du comité des droits de l’enfant aux Nations Unies.

Tout se joue donc avant 4 ans?
L’enfant n’arrive pas au monde comme une coquille vide, il est déjà pré-équipé. Dès qu’il naît, l’activité neuronale explose. Tout ce qui se passe sur le plan sensoriel, moteur et des schémas cognitifs de base, se joue dans les trois à quatre premières années. Cela tombe donc sous le sens qu’il faut créer les conditions les plus favorables pour que ces bases soient les meilleures possibles. Après c’est du perfectionnement, de la guidance.

La plasticité cérébrale ne permet-elle pas d’apprendre à tout âge?
C’est vrai dans une certaine mesure, mais on veut partir avec ce qu’il y a de meilleur, et on ne peut pas rattraper des dommages causés les premières années. Les hormones de stress durant la toute première enfance, par exemple, peuvent être assez dévastatrices pour les connexions neuronales. Mais ce qui est perdu n’est pas que neuro-anatomique, la proximité physique et le sentiment de sécurité entre une mère et un enfant, on ne peut pas la compenser à 18 ans. Développer un sentiment de confiance, ne pas avoir peur d’explorer, est très difficile si on a eu un entourage chaotique.

L’exposition relève, avec toutes ses installations ludiques, l’importance du jeu dans l’apprentissage?
Oui. Prendre un objet et le lancer est une opération très complexe qui va faire rire l’enfant, mais aussi lui faire apprendre trois choses en même temps: sur le plan de la coordination de la main et de la vision, des propriétés de l’objet, des conséquences de ses actions. On n’a pas d’expérience avec les humains, mais on voit chez des rats à quel point le jeu participe à la densification neuronale et à la complexification des interactions entre les neurones. Tous les États ont donc désormais l’obligation de garantir aux enfants l’accès aux jeux et aux activités culturelles, car le jeu d’idées avec les adultes est aussi important.

Dans ce contexte, quelle est votre position sur les écrans, évoqués dans l’exposition?
L’écran crée un rétrécissement de l’espace et fixe les capacités attentionnelles, un peu comme si on était dans un tunnel. Donc son utilisation devrait être permise au compte-gouttes, avec un accroissement du temps avec l’âge, et des activités ludiques et éducatives.

Quelle est la place des structures d’accueil dans l’évolution de l’enfant?
Les parents ont besoin de ces structures, mais celles-ci ne font pas que du gardiennage. Elles apportent une approche complémentaire sur des choses que les parents ne font pas, ou ne savent pas bien faire. De ce point de vue-là, ceux qui s’en occupent doivent être les meilleurs. On sait que quand ils sont bien formés, qu’ils appliquent les méthodes éprouvées sur le plan scientifique, ils ont un effet à long terme sur la vie des petits qu’ils ont accompagnés.

Alors que sa place dans l’espace public diminue, vous incitez à ne pas oublier qu’un enfant, c’est bruyant et turbulent?
Oui, c’est naturel, il faut le tolérer. Une fois adultes, ces enfants auront le reste de leur vie pour se tenir tranquilles… (24 heures)

Créé: 11.10.2018, 17h16

Une expo à hauteur d’adultes et d’enfants

Visite

Dès l’entrée, le ton est donné. Chaque visiteur reçoit une bille en bois. L’accès à la première salle peut se faire par un tunnel dans lequel les plus petits se jetteront, tandis que les adultes le contourneront plus probablement pour se retrouver dans un décor à la Mondrian, avec divers cubes colorés. Le tout précipite dans un monde ludique. Des écouteurs connectent d’abord le visiteur avec des inconnus racontant un souvenir, comme un premier vol en avion à 6 ans, ou une réminiscence des galettes tessinoises et du fromage maison de la grand-maman.

À hauteur des plus petits, moulins à vent et boules à facettes virevoltent lorsqu’on les actionne avec la bille en bois. Puis, tandis que les parents écoutent les interventions audios de spécialistes et regardent des témoignages vidéo sur le développement de l’enfant, ceux-ci se précipiteront dans le cube central, où ils pourront interagir avec un écran s’illuminant de taches colorées, à activer en faisant passer la bille en bois dans un circuit.

Au sous-sol, le propos interroge la place des plus jeunes dans la société, les familles recomposées, la conduite à tenir face aux écrans, ainsi que le rôle des structures d’accueil. De nouveaux dispositifs de jeu attendent les plus petits, tandis qu’en hauteur, textes et vidéos renseignent les grands. La dernière salle permet de faire défiler des statistiques, toujours à l’aide de la fameuse bille.

Très réussie visuellement, avec une scénographie astucieuse, nourrie de nombreux contenus, l’exposition fait le pari de contenter à la fois adultes et enfants. À tester en famille. Le parcours exemplifie en tout cas ce qu’il prône: intégrer les enfants, dans une société suisse que Philip Jaffé considère comme très «parentaliste». «Les parents décident, sans demander leur avis aux enfants. L’idée qu’ils doivent avoir un petit bout du pouvoir sur leur vie, mais aussi sur l’organisation sociale, doit encore faire son chemin.»




Lausanne, Musée de la main

Jusqu’au 6 janvier 2019.

Nombreuses activités prévues pour les enfants, également pour les plus de 4 ans.

Programme complet: www.museedelamain.ch

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