Les arbres ne manquent pas d'esprit

DossierDu prince Charles à Zep, le monde végétal parle. Et toujours plus fort. Voir la vague verte en librairie, d'auteurs scientifiques en magiciens plus fantaisistes.

Steeve Di Marco, l'auteur du livre «Les esprits 
de la nature dans les parcs de Suisse romande».

Steeve Di Marco, l'auteur du livre «Les esprits de la nature dans les parcs de Suisse romande». Image: Jean-Paul Guinnard

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En 1986, le prince Charles d’Angleterre devint la risée de la planète pour avoir confié lors d’une interview officielle le secret de ses exceptionnelles récoltes de tomates: «Je leur parle, vraiment - il est très important de leur parler. Elles répondent.» Dans les serres de la Couronne, le royal jardinier teste désormais la lecture des tragédies classiques de Shakespeare et autres bardes, sans que personne ne sourcille ou ne crie à la sénilité.

L’an dernier, une secousse écologique frappait l’édition. Avec «La vie secrète des arbres», tiré à 800'000 exemplaires, Peter Wohlleben plantait aussi une tournure de pensée qui enracinait une vague de littérature verte en librairie. Dans son best-seller (Ed. des Arènes), le garde forestier allemand évoque des arbres en réseau, un web végétal qui lançait des alertes lors de menaces, une solidarité ou une antipathie des individus dans un groupe d’arbres etc. Plus qu’une révolution scientifique, l’Allemand défend une imagerie aussi séduisante que celle des Ents guerriers du «Seigneur des Anneaux» de Tolkien, ou du Groot solidaire des «Avengers».

Le «bain de forêt»

Mode née du mercantilisme éditorial ou expression d’un savoir jusqu’ici confidentiel? Au-delà, le phénomène résineux ne fait de mal à personne. Même Zep, ces jours, sniffe de la chlorophylle dans sa BD «The End» (Ed. Rue de Sèvres). Avec sagacité, Alain Corbin dans «La fraîcheur de l’herbe» (Ed. Fayard), fauche un essai passionnant sur notre désir d’herbe. De l’Antiquité à nos jours, l’historien ne pense pas pétard mais au «clavecin des prés», cher à Rimbaud, qui fascine aujourd’hui. La «frénésie bucolique» viendrait en nostalgique compensation de la raréfaction des herbes folles. Voir la tendance de saison, le «bain de forêt» qui génère des dizaines d’ouvrages poussant au contact végétal.

Quing Li, grand maître de la discipline, vient du Japon auréolé de diplômes de médecine immunologiste de l’Université de Tokyo et autres sérieux titres scientifiques. Depuis 1982, la sylvothérapie règne dans l’île des gens stressés et compte 5 millions d’adeptes. «L’art du Shinrin Yoku ou bain de forêt», titre aussi de son bréviaire (Ed. First), y est reconnu médecine de prévention par les autorités. Son collègue Yoshifumi Miyazaki rappelle dans «Le Shinrin Yoku - le secret de santé naturelle des Japonais» (Ed. Guy Trédaniel) que la sylvothérapie remonte au bouddhisme zen japonais. Selon le Dr Li, outre une baisse de la tension artérielle, «trois jours en forêt dynamisent l’activité des cellules «tueuses» de cellules indésirables, augmentent le taux de protéine granulysine, dite anticancer.» En pratique, rien de plus simple. Il suffit de couper la connexion au monde moderne, portable etc., et se concentrer sur l’ouïe, l’odorat etc.

«Le rituel consiste aussi à embrasser les arbres quelques minutes pour se «brancher» à leur énergie. L’idée est de mettre ces cinq sens en éveil loin du smartphone pour se ressourcer pleinement.» En somme, le Shinrin Yoku en appelle au bon sens élémentaire. Quoi de plus bienfaisant pour un citadin pollué que de marcher pieds nus dans une prairie ou de prendre un bol d’oxygène dans un parc? Certains sylvothérapeutes y ajoutent leur touche. Voir au hasard, le Vosgien Éric Brisbare qui adapte la cure à l’humeur. Dans «Un bain de forêt» (Ed. Marabout), cet expert en huiles essentielles conseille la fréquentation des conifères aux surmenés, des bouleaux et autres trembles aux énervés. Dans «Les pouvoirs guérisseurs de la forêt/Shinrin Yoku» (Ed. Solar), le duo Héctor García et Francesc Miralles préconise un sas d’un quart d’heure «à vide» avant de tenter la concentration. De quoi repérer les esprits invisibles. Ils ne manquent pas (lire ci-dessous).


Steeve Di Marco, le magicien qui murmure à l'oreille des elfes

À en croire Steeve Di Marco, 43 ans, les elfes, licornes et une septantaine d’autres espèces fantastiques virevoltent dans les bois. Le Vaudois les a ainsi identifiées, numérotées dans leur cadre géographique. Dans «Les esprits de la nature dans les parcs de Suisse romande», avec son compère Gorka Cruz, l’auteur se défend de jouer à cache-cache avec la logique ou même de se prêter à une fantaisie ludique. «Au contraire, plaide-t-il, je veux communiquer ce que j’ai reçu de ces merveilleuses créatures». Interview.

Êtes-vous pris au sérieux?

Pour ma famille cartésienne, je reste un extraterrestre. Le mot-clé de ma vie, c’est magicien. Ma mère m’a obligé à un apprentissage d’électricien. Je suis passé par une dépression. Mais chacun a la capacité de se développer et je me considère désormais comme un «bodybuilder du ressenti». Depuis une dizaine d’années, j’ai récupéré mon rêve. Mes ateliers attirent toujours plus de monde. Ça me permet de vivre avec les critiques, notamment ceux qui me disent que je mélange tout, le minotaure avec le korrigan, le leprechaun, Méduse, que je me perds dans les croyances du monde entier. On peut me dire qu’il s’agit de foutaises, je ne cherche pas l’adhésion.

La conversation thérapeutique avec les esprits invisibles, les arbres, n’est-ce pas une mode?

Sûr que «La vie secrète des arbres» (ndlr: Éd. des Arènes) a provoqué un effet. Moi, dans ma bulle, je ne cherche pas à convaincre. Mais plusieurs scientifiques attestent de ces liens tissés entre l’homme et les autres éléments. Je me fiche de ce que disent les autres quant à mes visions. Je remarque néanmoins que je suscite plus de respect que par le passé.

Comme la tendance «bain de forêt», qui d’ailleurs n’a rien d’inédite au Japon. Qu’en pensez-vous?

À mon avis, des savoirs anciens émergent ainsi grâce à Internet. Car ces esprits sont partout. Je les ai expérimentés au Mexique. Pas selon une imagerie mentale préalable, mais en contact direct. Par concordance, j’ai pu identifier une fée aux épaules carrées comme les Mayas.

Quand avez-vous visualisé votre premier esprit de la forêt?

Je suivais un cours d’énergétique, en septembre 2005, chez mon mentor, le géobiologiste de Blonay Stephen Cardinaux. Nous étions à Crissier, près d’une cascade. Soudain, enroulé autour d’une goutte d’eau, j’ai vu un «élémental». Les autres ne voyaient pas, moi, oui. Et, dans les yeux de mon maître, j’ai senti une bienveillante compréhension, un assentiment.

Vous n’avez pas flippé?

Il n’y avait pas de raison d’avoir peur, voyons! J’ai appris par la suite que ces esprits habitent partout: aux citadins de les guetter. Si les êtres telluriques avec des yeux rouges détruisent la matière, les cosmiques, soit les fées, lutins, etc., descendent de la matière. Mais pas de crainte, les deux types se complètent, comme le yin et le yang.

De par votre expérience, faut-il un don pour les voir?

J’ai remarqué qu’au départ d’une de mes visites guidées je compte environ 80% de personnes qui n’ont aucune idée de leur capacité à ressentir. Au bout de quatre heures d’exercices, la proportion bascule, inverse. Il restera toujours 20% de gens qui ne peuvent se lâcher, parce qu’ils souffrent de douleurs physiques, d’un vécu psychologique trop lourd, de maux cachés sous le tapis.

Y a-t-il une densité spécifique de ces esprits en Suisse romande?

Pas spécialement, puisque nous sommes surtout en région de plateau. Hormis de belles forêts comme le Jorat, la plaine domine, usée par l’agriculture. Je reste optimiste. Je nous vois en constante évolution, pris entre deux big bangs. Notre société, si jeune, à la petite enfance de l’humanité, expérimente l’erreur. Nous apprenons à blesser la nature pour pouvoir ensuite la sauvegarder.

Comment repérer les charlatans, si fréquents dans l’ésotérisme?

La quête d’argent. Si quelqu’un vous propose vingt séances de soins énergétiques, il y a tromperie. Il ne s’agit plus que de marchands d’illusion. Pareil pour les ateliers, au-delà d’un nombre raisonnable de participants, il est impossible de communiquer avec chacun. Les conférences à 150 personnes ne permettent pas de rester vrai. Et, sans ça, il n’y a aucune réalité, c’est du fric qui circule.

Les affabulateurs à petite échelle n’existent-ils pas aussi?

Sans doute. En fait, un indice très sûr, c’est le maître qui génère des maîtres, des suiveurs qui, à leur tour, trouvent leur style. Comme moi. (24 heures)

Créé: 12.05.2018, 19h02

Précurseur, la Suisse pense aux droits des plantes

Prof à l’Université de Florence, directeur du Laboratoire de Neurobiologie Végétale aux antennes japonaise, allemande et française, Stefano Mancuso a publié il y a cinq ans «L’intelligence des plantes», best-seller seulement traduit aujourd’hui (Ed. Albin Michel). Avec Alessandra Viola, experte en vulgarisation scientifique, le fondateur de la neurobiologie végétale y démontre que les végétaux, loin d’un mental de «légume inerte décérébré», possèdent des systèmes sensoriels sophistiqués. Les plantes mémorisent des connaissances, discernent formes et couleurs, perçoivent sons, odeurs, nuances de goût, réagissent au toucher.

Selon la définition du savant florentin, «l’intelligence est la capacité à résoudre des problèmes». De là, la plante, armée de cinq sens comme les humains, sait développer des stratégies de survie et de communication. Ainsi du «web végétal», d’un «réseau postal» mais aussi de potentielles liaisons avec l’espèce humaine. À l’évidence, n’importe qui a pu s’amuser à caresser une fleur sensitive (Mimosa pudica). Stefano Mancuso va au-delà des apparences et sait envoyer le message.

Comme d’ailleurs, son suiveur allemand, le garde forestier PeterWohlleben dans «La vie secrète des arbres», l’Italien séduit souvent par son art de l’anthropomorphisme. Rejoint par des botanistes du monde entier, le neurobiologue parle ainsi de «timidité des cimes» pour une espèce d’arbre qui évite la promiscuité entre congénères. De «maîtresses déloyales» pour les orchidées qui trompent les insectes pollinisateurs. De «l’honnêteté des lupins», etc. Si le chercheur dérive parfois avec l’imagination inventive de Géo Trouvetou, il semble connecté au monde tel un Na’vi sur «Avatar» et vibre en réseau avec ses homologues internationaux. Stefano Mancuso ne manque d’ailleurs pas de saluer la Suisse. «En 2008, au vu des acquis scientifiques des dernières décennies, la Commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH), instituée en 1998 par le Conseil fédéral suisse, a publié «La dignité de la créature dans le règne végétal - La question du respect des plantes au nom de leur valeur morale». Et de se féliciter pour «un premier pas vers la légitimation des droits des plantes (…), et les obligations que les hommes ont envers elles». Le Dr Mancuso admet néanmoins que ces experts suisses en matière d’éthique n’avaient pu s’accorder sur l’égalité des animaux et des plantes.

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