«Le choeur est le lieu où je trouve le plus de réconfort»

Le récitLes personnes ayant subi une atteinte cérébrale doivent souvent réapprendre le langage. Dans ces cas-là, le chant peut leur être d’un grand secours.

Les répétitions bimensuelles du Chœur romand des Aphasiques, Suzanne Bommottet ne les raterait pour rien au monde.

Les répétitions bimensuelles du Chœur romand des Aphasiques, Suzanne Bommottet ne les raterait pour rien au monde. Image: Vanessa Cardoso

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Lors de son premier concert avec le Chœur romand des aphasiques, à l’église de Chexbres, Suzanne Bommottet se demandait bien ce qu’elle faisait là. «Je n’arrivais plus à parler et on apprenait des chants de Noël en latin. Mon mari était là, au bout de son banc, pensif. On était tous les deux soulagés quand ça s’est terminé.»

Quatre ans après le fameux concert, l’habitante de Vullierens ne pourrait pas se passer des répétitions bimensuelles auxquelles elle participe à Lausanne. Elle y côtoie d’autres personnes atteintes du même mal, l’aphasie, conséquence la plupart du temps d’une atteinte cérébrale (attaque, hémorragie, contusions, tumeur…). Ses symptômes: la perte partielle ou totale de l’usage du langage et de la capacité de lire et d’écrire, accompagnée parfois de troubles de la vue et d’une hémiplégie.

«A la sortie de l’hôpital, je n’arrivais plus à comprendre la graduation qui se trouve sur une mesurette, raconte l’«ex-paysanne» diplômée de l’Ecole ménagère rurale de Marcelin. Rencontrer des gens qui ont vécu la même chose, c’est important. Les autres nous voient de l’extérieur. Même s’ils sont compréhensifs, ils ne peuvent pas se mettre à notre place. Le chœur est l’endroit où je trouve le plus de réconfort.» Suzanne Bommottet insiste: après une attaque cérébrale, il faut retrouver quelque chose qui fasse «un grand bien» pour ne pas se laisser sombrer. Il faut quelque chose qui procure de la joie.

C’est justement le credo du Chœur des aphasiques, fondé en 2008 à Lucerne (et depuis à Lausanne, Bâle, Baden, Berne, Coire, Soleure et Saint-Gall). A la direction de celui de Lausanne (2010), Josiane Dupraz s’emploie à redonner la voix et la joie à celles et ceux qui n’ont pas l’énergie de les retrouver seuls. Parmi eux, cet animateur radio qui, après deux attaques, ne peut plus s’exprimer du tout. Sauf quand il chante. Il y a celle qui ne sait plus son prénom. Celle qui ne chante que des «la la la». Et il y a Suzanne, qui a toujours adoré chanter, mais qui s’était tue à la suite de son attaque en 2008. Elle s’y est remise grâce à sa cheffe de chœur. «Au début, je m’isolais dans ma chambre pour répéter des petits bouts de l’Aigle noir. Maintenant, je chante de tout mon cœur dans ma cuisine.»

Une prison silencieuse

Si elle témoigne dans nos colonnes, c’est qu’elle veut partager ce rendez-vous avec d’autres. Elle admet: «Cela semble trop difficile de venir seul dans un nouvel endroit quand on ne peut pas parler. C’est angoissant, on ne peut pas expliquer ce que l’on cherche, ce que l’on veut. C’est l’isolement total.» Cette prison silencieuse et solitaire est un terrain propice à la dépression, prévient-elle. «Ça fait pleurer quand on ne peut plus faire ce qu’on savait très bien faire avant», explique celle qui a tout organisé chez elle pour donner le moins de loisir possible à «cette grande fatigue» due à la maladie.

Intransigeante, précise, elle montre le classeur qu’elle a préparé en amont de notre visite. Les intercalaires sont décorés avec des images découpées dans un calendrier. Elle s’arrête sur une photo d’escargot. «C’est un peu l’illustration de l’aphasie, sourit-elle. La lenteur, et puis la tentation de se replier dans sa coquille à chaque obstacle.»

S’il n’est plus question de repli pour Suzanne Bommottet, elle accepte une certaine lenteur. Ce n’est que depuis son attaque que la fille d’agriculteurs regarde la nature, par exemple. «Je mets même des boules de graines aux oiseaux!» ajoute-t-elle. Dans son classeur, des Post-it lui soufflent ce qu’elle ne doit pas oublier de nous dire. L’écriture soignée est mouchetée de Tipp-Ex. «C’est que je n’écris pas juste du premier coup, et je veux écrire juste!»

Se donner à fond, ne pas abandonner, même si l’on n’atteindra plus la performance que la société actuelle attend de nous. «Après une attaque, on est hors de la page, puis juste en marge, mais jamais plus au milieu. Mais je demande une chose par jour, pas plus. C’est important d’être autonome.» Alors Suzanne Bommottet s’est créé son petit champ d’autonomie, avec l’aide d’Olivier, son mari, de Thierry et Loïc, ses deux grands fils, mais aussi grâce au soutien des gens du village. Elle se déplace au volant de sa voiture jusqu’à Cossonay ou Morges. Pour se rendre à Lausanne, elle prend les transports publics. «On se retrouve un peu avant la répétition avec d’autres choristes au Buffet de la Gare. Il va bientôt fermer, alors on devra de nouveau s’adapter.»

Le chant comme thérapie

L’adaptation prendra le temps qu’il faudra, de nouvelles habitudes se créeront. Car le chant est aujourd’hui une thérapie. «Les chansons m’apportent des choses. J’ai très peu voyagé dans ma vie, et par exemple, quand je chante Nathalie, de Bécaud, je me renseigne sur Moscou, sur la place Rouge.» En feuilletant le cahier 2015 du Chœur romand des aphasiques – son répertoire, accompagné d’un CD, change chaque année suivant les propositions des choristes –, Suzanne énumère: le Magnificat de Taizé, Les Champs-Elysées, Milord, Le monde est stone de Starmania… «On a aussi appris C’est beau la vie, de Jean Ferrat. Je l’aime mieux que Stone, qui parle de quelqu’un qui veut s’étendre sur l’asphalte et se laisser mourir. J’aurais voulu mourir, après mon attaque. Plus maintenant. Mais je ne regarde plus les nouvelles, je suis saturée. D’ailleurs, cette année, j’ai proposé que l’on chante Elle attend, de Goldman.»

Et qu’attend-elle? Que le monde change, que changent les temps. Elle attend que ce monde étrange se perde et que tournent les vents. Un sourire facétieux accompagne la trouvaille. Et l’ambition de la faire bientôt entendre au public, lors du concert de Noël, mais aussi de quelques autres occasions pendant l’année, ne lui fait plus peur. Elle y arrivera, comme elle arrive de nouveau à lire les graduations sur la mesurette. (24 heures)

Créé: 29.03.2015, 08h31

Infos pratiques

Chœur romand des aphasiques
Prochaine répétition le 9 avril, de 14 h 30 à 17 h, au boulevard de Grancy 29 (salle 1),
à Lausanne. Cours gratuits.
Contact: Josiane Dupraz, 021 943 16 68.

www.aphasie.org

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