Enquête: pourquoi les femmes regardent-elles de plus en plus des films porno?

FEMINALes filles sont volontiers consommatrices de vidéos trash. Qui sont-elles, que regardent-elles, et pourquoi aiment-elles cela? Portraits.

Surfer sur les sites porno? Oui, les filles aussi!

Surfer sur les sites porno? Oui, les filles aussi! Image: Naila Maiorana

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Sur internet, les films tagués MILF, teen ou gros seins sont loin d’avoir une audience strictement masculine. Tous les chiffres s'échinent en effet à casser les clichés: les femmes fréquentent elles aussi les plates-formes de pornographie en ligne. Leur proportion, au détriment des hommes, ne cesse d’ailleurs d’augmenter.

Cette tendance est notamment soulignée par la plate-forme Pornhub, qui publie chaque début d’année des statistiques détaillées sur l’activité de ses visiteurs. Aujourd’hui, les femmes représentent un quart du trafic mondial sur ce site, star du genre. Dans certains pays, comme la Suède ou la Slovaquie, elles constituent même un tiers de l’audience.

Ces calculs corroborent les estimations des spécialistes. «En France comme en Suisse, je pense qu’environ une femme sur cinq visionne souvent du porno», avance Philippe Brenot, psychiatre et anthropologue, directeur des enseignements en sexualité humaine à l’Université Paris-Descartes. Quant aux Etats-Unis, c’est au moins trois femmes sur dix qui y déclarent voir régulièrement des contenus X, dixit un sondage mené par Marie-Claire US, en 2015.

Qui sont-elles?

On croyait le mâle moteur quasi exclusif de l’industrie pornographique online, il va falloir revoir nos copies. Une proportion importante des femmes participe au phénomène… qui représente quand même près d’un tiers du trafic internet mondial, soit plus que Google, Facebook et Amazon réunis. Une femme sur quatre ou sur cinq spectatrices de vidéos de sexe? Au-delà de l’anonymat des statistiques, on aimerait pouvoir dresser son profil type.

«A la base, ce sont généralement des personnes qui montrent un intérêt pour le sexe supérieur à la moyenne et qui l’assument», observe Francesco Bianchi-Demicheli, médecin adjoint agrégé responsable de la consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle aux HUG.

Entre 7 et 8% de la population vit une sexualité intense et manifeste un désir important sans que cela soit du domaine de la pathologie. Et dans cette catégorie, on relève les mêmes pourcentages d’hommes que de femmes.

Irrépressible envie

Alyssa, 23 ans, fait partie de ces gens facilement titillés par Eros. Si elle n’est pas spécialement une collectionneuse de partenaires, cette Fribourgeoise confie ressentir un besoin fréquent de faire l’amour et d’expérimenter de nouveaux trucs sous la couette. Son intérêt marqué pour la chose l’amène aussi à fréquenter une ou deux fois par semaine des sites classés X:

C’est un peu comme une manière d’entretenir un feu intérieur. Avant de m’endormir, le soir, ou même pendant une pause aux toilettes au travail, je peux passer plusieurs minutes à regarder des vidéos sur mon natel pour faire monter la température, comme pour poser quelque chose de concret sur l’envie qui me traverse à certains moments.

Le poids des images

En plus d’être des individus plutôt désirants, les consommatrices de porno auraient un mécanisme sexuel particulier. «Ce sont des femmes qui, à l’instar de la plupart des hommes, peuvent faire naître immédiatement une excitation grâce à un support simplement visuel, éclaire Philippe Brenot. Elles constituent une minorité, puisque le mode d’excitation féminin fonctionne plus volontiers avec d’autres stimuli sensoriels, des éléments puisés dans l’imaginaire ou dans la sphère littéraire. Les adeptes du X ont, eux, beaucoup besoin de voir pour s’exciter et font moins appel à leurs fantasmes.»

Evidemment, on tendrait à imaginer que les femmes surfant sans tabou sur des sites hardcore font d’abord partie des jeunes générations. Plus connectées, sans doute? Plus décomplexées, peut-être? Encore un cliché. A regarder les fameuses statistiques Pornhub d’un peu plus près, on constate vite que la proportion de femmes adeptes du porno est la même dans toutes les classes d’âge.

De l'influence du métier

On apprend ainsi que même chez les plus de 65 ans, une sur cinq écume régulièrement les plates-formes caliente. «Certaines femmes ne découvrent vraiment le porno qu’après 50 ans et se rendent alors compte de son grand potentiel d’excitation», souligne Philippe Brenot. Si la consommatrice type de ces vidéos n’a pas d’âge spécifique, elle a néanmoins quelques caractéristiques socio-économiques récurrentes.

Dans la tranche des 25-49 ans, en effet, «les pratiques de visionnage décroissent au fur et à mesure que l’on monte dans les catégories socioprofessionnelles», nous apprend Florian Vörös, sociologue français spécialisé en porn studies. La proportion d’adeptes du porno en ligne atteint ainsi 30% chez les employées, mais chute à 16% dans les professions intermédiaires, pour descendre à 12% du côté des cadres et dirigeantes d’entreprise.

Que regardent-elles?

Plusieurs enquêtes menées dans les années 2010 aux Etats-Unis l’ont montré: les fantasmes féminins ne sont pas homogènes et cette diversité du spectre désirant se retrouve, sans surprise, dans les contenus choisis par les utilisatrices des plates-formes online. Des travaux, publiés il y a quelques semaines dans la revue Archives of Sexual Behaviour, soulignent à quel point les femmes ont un comportement actif en ligne et ne s’arrêtent pas à la première vidéo venue, triant, recherchant des films bien précis, conformes à leurs goûts.

Les registres privilégiés sont souvent bien loin des images d’Epinal gravitant autour de la sexualité féminine.

On trimballe toujours aujourd’hui un présupposé très années 50, selon lequel les femmes ont une dimension plus sentimentale, plus fleur bleue, ce qui les amènerait à chercher en priorité des contenus softs, sensuels, gentiment érotiques, résume Viviane Morey, codirectrice de La Fête du Slip, à Lausanne. En fait, elles regardent beaucoup de catégories pornographiques très violentes.

A rebours des clichés

Les chiffres publiés par Pornhub en témoignent. Dans le top 20 des types de contenus les plus regardés par les visiteuses de la plate-forme, les plutôt classiques catégories lesbiennes, teen ou threesome (plan à trois) voisinent avec d’autres plutôt hard: gang bang, bondage, big dick et big cock (gros pénis) ou rough sex (sexe brutal). Au fond, ce que consomment les femmes en matière de porno n’est pas très éloigné des genres qu’affectionnent leurs congénères masculins.

Dans une étude parue en 2017 dans le magazine The Atlantic, un statisticien de l’Université de Harvard concluait même, assez étonné, que le porno représentant des scènes de sexe violentes à l’égard des actrices féminines était deux fois plus visionné par des femmes que par des hommes.

Le rôle dominant/dominé est souvent un puissant moteur d’excitation, précise Francesco Bianchi-Demicheli, et cette recherche est bien sûr indépendante de l’envie d’être dominée dans la réalité. Parfois, ce qui nous excite peut partir d’une émotion pas toujours positive, la biologie peut expliquer ça, et pas forcément son propre vécu.

Le désir a ses raisons que la raison...

Pourtant, ce goût pour les catégories trash pourrait bien être de l’ordre de la catharsis, souligne Viviane Morley. «Les femmes subissant nombre de violences sexuelles et de harcèlement dans la vie, elles se réapproprient peut-être ce rapport de pouvoir habituellement exercé contre elles pour l’explorer, jouer avec.»

Frisson de la transgression, résurgence de schémas sexuels primitifs… fantasmer sur des scènes de sexe brutal serait dans tous les cas le fait de femmes possédant une conjugaison de traits narcissiques et d’ouverture d’esprit, selon des chercheurs texans ayant examiné la question en 2015. Le ressort de cette excitation très Basic Instinct? Je suis tellement désirable que les hommes n’arrivent plus à se contrôler.

Vers plus d'éthique

Reste que, diversité des subconscients féminins oblige, toutes les internautes n’adhèrent pas à ce registre. Plusieurs enquêtes montrent qu’en dépit de pratiques de visionnages répandues et assumées par une part non négligeable de femmes, ces dernières demeurent plus susceptibles de trouver choquante ou dégradante l’imagerie pornographique que leurs homologues mâles. D’où, probablement, le boom des requêtes pour du porno féminin constaté sur les plates-formes de X.

En Suisse, les recherches de tels contenus ont été multipliées par quinze entre 2010 et 2017, révèle Pornhub. «Mais je ne pense pas que cette tendance finira par se substituer au porno traditionnel, analyse Viviane Morey.

Si certaines femmes, par leurs valeurs et leurs idéaux féministes, sont absolument allergiques au hardcore hétéro tel qu’on nous le présente depuis des décennies, la plupart ont des fantasmes au final assez semblables à ceux des mecs. Il faudrait plutôt réussir à réinventer un porno qui échappe enfin au monopole des regards masculins, sans renier les érotismes les plus hard.»

Pourquoi elles aiment ça?

Dans un grand sondage sur la sexualité des Romandes, mené en 2017 par Femina, nous révélions que la moitié des femmes s’adonnaient à l’autoérotisme au minimum une fois par semaine. Activité qui, comme chez les hommes, se conjugue parfois avec un visionnage de film. «Oui, évidemment, les femmes se masturbent devant du porno, elles ne sont pas différentes des hommes pour cela, confirme Viviane Morey. Et puis l’incroyable palette de catégories actuellement disponibles sur les plates-formes en ligne leur permet de trouver exactement ce qu’il leur faut pour s’exciter.» Et atteindre rapidement l’orgasme. A l’instar de Manon, 33 printemps, en couple depuis six ans:

«J’ai remarqué, il y a déjà longtemps, que les vidéos porno de gang bang, d’orgies étudiantes et parfois de bondage m’émoustillaient terriblement. Lorsque je suis seule à la maison, il m’arrive d’en regarder tout en utilisant mon vibro préféré d’une autre main. Avec ce combo, je peux réussir à jouir en quelques minutes, parfois deux ou trois fois d’affilée. J’ai aussi des orgasmes avec mon copain, mais devant des scènes comme ça, mon excitation a quelque chose de plus sauvage. C’est une sorte de petit bonus de plaisir dont je ne parle à personne d’habitude.»

L'actrice Stoya © Glenn Francis

Toujours inavouable

Cette quête d’une intimité spéciale entre soi et son désir, à l’abri des regards même les plus intimes, explique sûrement pourquoi les femmes visionnent davantage de vidéos pornos sur leur smartphone, tandis que les hommes sont plus nombreux à consommer ces contenus depuis un ordinateur. Comme si, pour elles, regarder de telles vidéos était encore une sorte d’activité clandestine, à taire. «J’utilise toujours un onglet privé sur mon navigateur, poursuit Manon, ainsi personne ne peut retrouver ce que j’ai consulté.»

Pratique secrète qui semble cependant avoir un impact bien concret et durable sur leur vie. Une enquête Ifop de 2014 soulignait les conséquences de la porn culture dans la vie intime des gens: épilation intégrale du pubis, fabrication de sextapes maison… une seconde étude Ifop, cette fois en 2017, montre même qu’une jeune fille adulte sur trois estime que le visionnage régulier de pornographie en ligne a participé à l’apprentissage de sa sexualité.

S'approprier les codes

Selon la même étude, quasi la moitié des ados sexuellement actifs déclarent avoir déjà tenté de reproduire une scène vue dans une vidéo classée X. Pourtant, les experts tempèrent. «Ces habitudes de visionnages peuvent éventuellement concourir à démocratiser certaines pratiques telles que la fellation ou la sodomie, qui existent depuis la nuit des temps, lance Philippe Brenot. En soi, il n’y a rien de problématique.»

Ce qui chiffonne plutôt le psychiatre, ce sont les schémas dans lesquels les adeptes du X peuvent se laisser enfermer. «L’un des aspects négatifs du porno est la quasi-absence de représentation des préliminaires. On voit les acteurs arriver déjà excités et on n’assiste qu’à la stimulation. A cause de ce formatage, beaucoup de jeunes filles en viennent à croire que la sexualité se résume à cette stimulation. Or, la phase d’excitation est nécessaire pour apprendre à bien se connaître et savoir comment atteindre l’orgasme.»

Le porno, nouvelle éducation sexuelle? Nous n’en sommes plus très loin. Drôle de mission pour des contenus avant tout commerciaux qui ne revendiquent rien d’autre que leur statut de divertissement pour adultes.

La réalisatrice Erika Lust ©Fabrizia

Le porno demeure une industrie largement conçue par et pour les hommes. Désormais, pourtant, des femmes se chargent de le penser et de le théoriser, offrant un regard neuf sur un univers aussi confidentiel que conservateur.

En témoigne la réalisatrice suédoise Erika Lust. Souhaitant voir des films hard qui ne se focalisent pas exclusivement sur le plaisir masculin, cette ancienne étudiante en sciences politiques se consacre depuis une dizaine d’années à la pornographie féministe. Autrement dit une représentation du sexe qui ne fasse pas l’impasse sur l’exploration du désir féminin.

Parmi ses projets les plus récents, XConfessions propose notamment des courts-métrages basés sur les fantasmes que des inconnues lui ont décrits sur son site.

L'actrice Stoya © Glenn Francis

Hardeuse dans les années 2000, après avoir étudié la philosophie, Ovidie est elle aussi passée derrière la caméra pour filmer un porno différent. La Française est l’auteure d’une vingtaine d’ouvrages sur le sexe, parfois teintés d’un regard sociologique. Son discours critique rappelle beaucoup celui de Stoya, actrice et icône du porno outre-Atlantique. Toutes les deux fustigent l’économie actuelle du X, imposée par la prise de pouvoir des grandes plateformes online.

Selon elles, cette amateurisation découlant du recul des grands producteurs se ferait au détriment du respect des acteurs. Dans une veine plus trash, mais pas moins engagée, l’écrivaine Virginie Despentes a, au fil des romans et des documentaires, défendu une approche prosexe du féminisme où le porno, parfois avilissant, peut paradoxalement devenir un puissant outil cathartique et émancipateur.

Retrouvez plus de contenu Femina sur www.femina.ch (Femina)

Créé: 06.08.2018, 10h04

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