Le poivre de l’espoir pousse à Memot

CoopérationDes petits paysans du Cambodge tentent de valoriser leur excellent poivre noir. On peut déjà en commander.

Les paysans modestes de la région de Memot espèrent beaucoup de leur poivre, plus lucratif que le riz.

Les paysans modestes de la région de Memot espèrent beaucoup de leur poivre, plus lucratif que le riz. Image: Lucas Veuve

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Une épice du Cambodge? On pense immédiatement au poivre de Kampot. Ce produit d’exception, garanti par un label d’indication géographique protégée (IGP) depuis 2010, a fait sa place dans les meilleures cuisines. Ce qu’on sait moins en revanche, c’est que le pays des Khmers produit des quantités phénoménales de poivre ailleurs qu’à Kampot. Exemple dans la région de Memot, à la frontière du Vietnam, où les paysans cambodgiens cultivent près de 10'000 tonnes de poivre par an. C’est cent fois plus qu’à Kampot. «Ce poivre a une qualité qui reste pour l’instant un peu inférieure à celle de Kampot, mais il a un goût bien supérieur aux produits courants des autres pays d’Asie», explique Sereyvath Prak, ingénieur agronome et directeur de l’Institut cambodgien de recherche et de développement rural (CIRD). Tous les spécialistes le disent, le terroir et le climat du Cambodge conviennent à merveille à la culture du poivre.

Paradoxe, ce poivre de Memot a beau être excellent, il reste inconnu. «Jusqu’à présent les cultivateurs n’avaient pas de filière. Ils vendent donc leur récolte à l’étranger, les deux tiers à des acheteurs du Vietnam et un tiers à des Thaïlandais», explique Vannak Mao, employé du CIRD. Les acheteurs étrangers mélangent les grains de Memot avec les autres poivres afin d’en rehausser la saveur et le tout est vendu sous l’appellation Vietnam ou Thaïlande. En dehors de la région de Kampot, la majorité des 4600 producteurs recensés au Cambodge n’existent pas sur la carte internationale des épices.

Comment aider ces familles paysannes, souvent modestes, à valoriser leurs produits? C’est ici que l’Entraide protestante suisse (EPER) entre en scène: l’ONG aide des producteurs Memot. «Cette culture peut être plus lucrative que d’autres pour les familles paysannes, mais elle demande un investissement de base, des connaissances agronomiques et une chaîne de mise en valeur pour ne pas brader la matière première à bas prix», explique Joëlle Herren Laufer, responsable médias de l’EPER. L’organisation a lancé l’an dernier un projet mettant en contact tous les acteurs de la chaîne de production. Ainsi, les fournisseurs d’engrais biologiques forment les cultivateurs à l’emploi de ces produits et à la fabrication d’engrais naturel et les distributeurs incitent les producteurs à diminuer drastiquement leur utilisation de pesticide et à cueillir leurs récoltes quand le fruit est à maturité, quitte à devoir s’y reprendre à plusieurs fois. Ce n’est qu’à ce prix qu’il est possible de proposer un poivre de qualité. Les paysans se sont quant à eux réunis en coopératives, ce qui leur permet d’obtenir des crédits équitables et de négocier ensemble des débouchés sur le marché. L’EPER a investi 216'000 francs dans ce projet et travaille sur place en partenariat avec le CIRD.

«Un des meilleurs du monde»

Joëlle Herren Laufer a visité, en janvier dernier, plusieurs villages qui bénéficient de ce programme. A Kork Memong, une quinzaine de producteurs reçoivent des cours ciblés pour améliorer leurs cultures depuis l’an dernier. Lim Leang, responsable de la coopérative poivrière locale, a bénéficié d’un prêt d’environ 1000 dollars pour planter des tuteurs, sortes de tronc d’arbres (environ 5 dollars pièce) autour desquels poussent les poivriers. «Je vais devoir rembourser cette somme, mais à terme le poivre me rapportera davantage que le riz ou les noix de cajou, de quoi améliorer la vie de la famille», se réjouit ce père de deux enfants. A quelques kilomètres de là, You Don dort dans une sorte de cabane au milieu de sa plantation, à l’écart du hameau où vit sa famille. Lui aussi a bénéficié d’une aide et de cours pour la culture. «Les plantes viennent de Kampot, c’est la même espèce, et le but est d’essayer de faire du poivre biologique ou d’utiliser le moins possible de fertilisants», explique Vannak Mao. La gestion de l’eau est également cruciale: l’an dernier, les producteurs ont perdu un tiers de leur récolte faute d’un système d’irrigation performant. Pour l’EPER, il est essentiel que les cultivateurs garantissent leur sécurité alimentaire à côté de la culture du poivre pour éviter de se retrouver sans rien à manger en cas de problème.

Espoir de toute une région pour sortir de la pauvreté, la culture du poivre se professionnalise afin de répondre aux standards de commercialisation. La société Sela Pepper, d’origine hollandaise, croit dans le potentiel de «l’or en grains» local: elle a construit une manufacture de conditionnement hightech dans la commune. «La qualité du poivre noir de Memot peut en faire un des meilleurs à l’échelon mondial, nous visons le biologique et le haut de gamme, explique sa directrice, Sopha Soeng. Nous essayons de développer un marché vers les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne».

Une forme d’engagement

Il risque de s’écouler un peu de temps d’ici à ce que le poivre de Memot se retrouve dans les rayons de nos magasins suisses. Bonne nouvelle: la plate-forme de produits équitables gebana.com en propose sur son site de vente online. Seule restriction: «Il faut que 500 clients s’engagent à en commander pour qu’une première livraison soit effectuée, c’est une phase de test. Et si cela fonctionne nous proposerons ensuite ce produit à une filière de produits équitables ou des grandes surfaces», explique Joëlle Herren Laufer. Cette première commande est très abordable par rapport aux poivres de qualité déjà commercialisés en Suisse: 30 francs pour deux sachets de 250 grammes de poivre noir. «C’est aussi une forme d’engagement, explique la porte-parole de l’EPER, mais pas seulement: le terroir de Memot a le potentiel pour faire un poivre d’exception, comme celui de Kampot. Nous y gagnerons un excellent produit culinaire.» Goûté et approuvé!

Vente en ligne sur la plate-forme d’accès au marché www.gebana.com

Créé: 22.04.2017, 11h56

Une aide concrète

Fondée à Lausanne après la Seconde Guerre mondiale, l’Entraide protestante suisse (EPER) est devenue l’une des plus grandes organisations d’entraide du pays. Elle illustre, tout comme le Centre social protestant (CSP) l’engagement concret des Eglises réformées au service des plus démunis. «Nous ne faisons pas de prosélytisme pour autant. Notre but est de venir en aide aux plus démunis, quelle que soit leur origine ou leur religion, et de leur donner les moyens de retrouver une dignité», explique Joëlle Herren Laufer, sa porte-parole. Comme les grandes organisations d’entraides, l’EPER focalise l’attention ces jours sur l’urgence de la famine en Afrique. «Un projet comme le poivre de Memot est particulier car il ne s’adresse pas directement aux plus pauvres, précise Joëlle Herren Laufer. En travaillant sur la chaîne des valeurs, on suscite un mouvement dans des communautés qui va à terme bénéficier à toute la société. L’EPER est aussi attentive aux questions de genre, à la durabilité de ses projets et à la prévention des conflits qui passe par une sensibilisation de la société civile.» L’EPER, qui emploie 247 collaborateurs directs et salarie 526 personnes, a investi quelque 60 millions de francs. Elle a lancé quelque 200 projets d’aide, dont la moitié à l’étranger, dans 33 pays. Grâce à elle, 66 300 petits paysans ont obtenu une terre et 80 000 autres ont pu augmenter leurs récoltes. Une action indispensable, dans un monde où un milliard de personnes souffrent de la faim. 80% dans des zones rurales.

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