Serge Girardin, le sauveur de graines oubliées

TerroirsÀ Bex, il cultive d’anciennes espèces et vend leurs graines. Il a retrouvé neuf sortes de blé suisse… en Russie.

Serge Girardin conserve ses graines dans un vieux meuble de pharmacie chinois.

Serge Girardin conserve ses graines dans un vieux meuble de pharmacie chinois. Image: Jean-Paul Guinnard

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Ce sont neuf petites enveloppes blanches, qui n’ont l’air de rien. Et, pourtant, elles rassemblent un véritable trésor pour Serge Girardin, à la tête du Grainier, à Bex. Dedans, 50 graines par enveloppe, des semences d’anciens blés suisses que lui a cédées le Vavilow Institut of Plant Genetic Resources, qui conserve la mémoire de 400 000 plantes en Russie. «C’est beaucoup plus sûr que les semences mises dans le permafrost du Grand Nord. Vavilow replante et refait des graines tous les dix ans.» Voici donc le Rouge de Vaumarcus, celui de Cernier ou du Tronchet, voici le Haute-Broye, le Mont-Calme, le Vuitebœuf, le Pally, le Peissy ou le Givrins qui ont sommeillé des décennies dans les plaines russes autour de Saint-Pétersbourg.

«C’est un agriculteur du côté de Genève qui m’avait demandé des vieux blés suisses. Je suis tombé dessus dans mes recherches et je leur en ai demandé. Ils étaient d’accord pour livrer 50 graines, rien de plus. À moi maintenant de les multiplier. Heureusement, je peux faire deux cycles par année, et nous devrions avoir de quoi semer un hectare dans trois ans.» Mais Serge Girardin ne joue pas qu’au Sherlock Holmes de la semence. Il se bat pour la survie d’un patrimoine qu’on bazarde. Ce biologiste de formation a ensuite obliqué vers la microélectronique, travaillant au CSEM de Neuchâtel et ailleurs, voyageant dans une soixantaine de pays. En 2013, ce jardinier amateur a la révélation en lisant un livre de l’association française Kokopelli qui sauvegarde en coopérative des semences oubliées. «Je les respecte, même si je trouve leurs méthodes délicates puisque leurs graines sont multipliées par les coopérateurs sans assurance du respect de leur patrimoine génétique.»

Concentration industrielle

Serge Girardin se lance alors dans une étude sur le métier de marchand grainier via un fonds d'aide de la Confédération. «Rendez-vous compte qu’il y en avait une centaine rien qu’à Genève au début du XXe siècle. Le métier a disparu à cause des garden centres.» Et des industriels qui ont commencé à «améliorer» les semences par des sélections pointues. «Les six grands groupes mondiaux concentrent 90% du marché aujourd’hui», avance celui qui – après l’avoir étudié – a relancé le métier de grainier, d’abord dans le canton de Neuchâtel, avant d’installer sa vente et sa production à Bex l’an dernier. Le catalogue du Grainier (c’est son nom) compte quelque 3500 variétés de graines bios, reproductibles et libres de droit, contrairement aux semences souvent protégées par brevet des grands groupes. Parmi elles, 1500 plantes potagères, 800 médicinales, des fleurs, des arbres, des céréales… et des curiosités.

Le Grainier cultive deux hectares en permaculture, avec des légumes et des plantes rares, qu’il livre dans des paniers à sa petite centaine d’abonnés et à des chefs toqués de nouvelles variétés. Même s’il souffre pas mal cette année d’une drôle de météo qui fait partir les plantes directement vers la fleur, Serge Girardin propose également 250 variétés en plantons, dont une vingtaine sous l’égide de ProSpecieRara dont il est labellisé.

Jusqu’au bout de son rêve

L’homme a vendu sa maison pour financer son projet et vit dans une deux pièces et demi. «On a vécu deux années difficiles mais c’est la nature», sourit-il. Pour lui, l’homme est en train de brader sa richesse. «Prenez le blé par exemple. Ses gènes sont récessifs face aux F1 développés par l’industrie. On assiste à une uniformisation de ces céréales, certes productives, sans barbue à éliminer. Mais il suffit du moindre accident, qu’il s’agisse de réchauffement climatique ou de prédateur, et ces nouveaux blés ne seront plus adaptés. On n’aura plus la réponse.» Il avance un autre argument: «Les semences F1 créées après-guerre duraient vingt ans avant de disparaître. Aujourd’hui, elles ne tiennent plus que deux ou trois ans. Alors ces graines vieilles de 5000 ans de blé retrouvées dans des sépultures n’ont pas bougé et pourraient produire demain sans souci.» Idem pour le maïs standardisé. «Aujourd’hui, il produit une hampe et un épi bien calibré. Les variétés anciennes que j’ai ici peuvent avoir trois ou cinq hampes et plusieurs épis. Par contre, on ne trouve presque plus le vrai maïs à polenta du Tessin.» Le combat du Grainier passe donc par ce catalogue hors norme, où il revend également des semences d’autres passionnés, comme Sativa, Semences du Pays ou High Mowing Organic Seeds. «Nous devons conserver notre biodiversité, c’est essentiel!»

www.legrainier.com Route des Mines de Sel 13, Bex. (24 heures)

Créé: 28.04.2018, 09h56

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Jardin de la biodiversité

Pour aller au bout de son projet didactique, l’équipe de Serge Girardin est en train de finaliser un jardin de la biodiversité à Bex, sur une vingtaine de thèmes, des chakras tibétains et de leurs plantes associés au jardin vertical asiatique posé sur des bambous en passant par les plantes celtiques ou un jardin marocain. Chacun pourra venir le visiter librement et goûter aux différentes espèces qui y poussent, dès le mois de juin. Serge Girardin explique aussi volontiers la permaculture qu’il utilise tous les jours avec pas mal de succès.

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