«Guérir» les homosexuels, ce fantasme qui perdure et détruit

SociétéL’ILGA, organisation basée à Genève, publie le premier rapport mondial sur les méthodes toujours pratiquées ici et là pour soi-disant «convertir» à l’hétérosexualité.

Un traitement par électrochocs, ici durant la Première Guerre mondiale. Dans les années 60, la technique vise à guérir l’homosexualité.

Un traitement par électrochocs, ici durant la Première Guerre mondiale. Dans les années 60, la technique vise à guérir l’homosexualité. Image: Otis Historical Archives National Museum of Health and Medicine

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C’est indécent de devoir le rappeler, mais faisons-le quand même: l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale par l’OMS depuis 1990 (oui, 1990 seulement…). Depuis, dans maints États, les luttes des minorités sexuelles ont non seulement débouché sur leur reconnaissance, mais également sur des droits civils: unions, mariage, filiation, droit de changer de sexe… La binarité des genres est aujourd’hui questionnée, et des États reconnaissent désormais un 3e sexe. Pourtant, dans ce monde en mouvement, un fantasme a la vie dure: l’idée que l’on peut «guérir» d’une sexualité ou d’une identité qui sort des normes dominantes continue d’alimenter, ici et là, des discours d’intégristes religieux, des programmes politiques ou encore le business sonnant et trébuchant d’obscurs charlatans. Victimes de ces croyances, les personnes LGBTI (lesbiennes, gays, bis, trans, intersexes), parfois sous l’influence de la religion, des pressions de leur famille ou au nom d’une doctrine d’État, sont amenées à subir ou à s’auto-infliger des traitements destructeurs.

C’est ce que vient de rappeler une étude publiée cette semaine par l’ILGA (Association internationale des personnes LGBTI), ONG dont le siège est à Genève. Cette étude, très documentée, dresse pour la première fois un panorama global des différentes «thérapies» qui ont été pratiquées, et le sont encore, dans le monde. À l’arrivée, un catalogue effrayant, même si, en certains endroits du globe, des avancées légales sont constatées contre cette barbarie.

La longue histoire d’une «médecine» au service d’idéologies

Les premiers conseils prodigués pour guérir de l’homosexualité prêteraient à rire s’ils n’étaient pas les précurseurs d’une longue pratique. On en trouve la trace en 1892, lorsqu’un médecin américain prescrit à une femme la pratique de la bicyclette pour se débarrasser de son «anormalité sexuelle».

Méthode plus invasive, la lobotomie est pratiquée aux États-Unis au début du XXesiècle. En Allemagne, le régime nazi expérimente la castration sur 600 hommes déclarés homosexuels, dont 120 volontaires. Les progrès de la médecine donneront bientôt de nouvelles idées, avec le développement de traitements chimiques. Toujours sous le IIIeReich, un physicien danois, Carl Peter Jansen, expérimente dans le camp de Buchenwald l’implantation d’une capsule hormonale censée les guérir de leurs penchants sur les prisonniers dotés d’un triangle rose. Or, ce type de traitement hormonal est loin de faire partie du passé, montre l’étude de l’ILGA. En Inde, en 2015, un sexologue fait la promotion d’une hormonothérapie «avec 100% de garantie de réussite» et en se vantant d’avoir «guéri plus de 1000 patients». Au Liban, une étude menée en 2015 a montré que 79% des personnes interrogées par sondage pensent que l’homosexualité est «une maladie hormonale».

Aux États-Unis, la «thérapie par aversion» est beaucoup pratiquée dans les années60: elle consiste à faire visionner du porno gay au «patient» et à lui infliger des électrochocs afin de «corriger» ses désirs déviants. La thérapie est parfois associée à une autre, intitulée «reconditionnement masturbatoire», qui consiste au contraire à encourager le plaisir devant des images suggestives du sexe opposé. Lesbiennes et transgenres n’échappent pas à ces méthodes électrisantes.

En 1973, sous le feu des critiques, l’Association des psychiatres américains retire l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Ce n’est pas pour autant que ces méthodes chocs longtemps défendues pour guérir des «déviances» sont rangées au rayon des films d’épouvante. Au XXIesiècle, plusieurs cas de traitement de personnes LGBTI par électrochocs sont répertoriés en Inde, en Équateur et en Chine. Dans ce dernier pays, rapporte l’ILGA, ces thérapies sont encore largement pratiquées dans des institutions publiques et privées, malgré une interdiction de façade.

Même soupçon, sur la base de témoignages, en ce qui concerne l’Iran, l’Indonésie et la Malaisie. Au Liban, en 2017, un urologue s’est publiquement vanté d’utiliser cette technique dans une conférence. Alternative aux électrochocs, l’injection massive d’hormones est également pratiquée sur des «patients». Une telle pratique a été identifiée en Iran. Ce pays semble d’ailleurs avoir érigé en doctrine le traitement des personnes LGBTI. Des cliniques offrent des cures intensives contre les «déviances sexuelles».

D’autres techniques plus ou moins dures sont encore répertoriées par l’ILGA. En Russie, par exemple, c’est le traitement par hypnose, hérité de l’ère soviétique, qui serait toujours à la mode. Un médecin s’est vanté d’avoir ainsi «traité» 78 gays et 8 transgenres en 2017.

En Amérique du Nord comme en Amérique du Sud, des camps chrétiens de redressement moral sont la solution trouvée par des parents pour faire rentrer leur progéniture dans le bon moule. Au menu, une panoplie de traitements humiliants: isolement, autoflagellation, ingestion de nourriture périmée. En Somalie et au Kenya, de tels camps, en version islamique, existent aussi avec leur lot de châtiments.

L’influence des courants religieux

Depuis des dizaines d’années, des courants religieux font des «thérapies de conversion» le moteur d’un business de la foi. Né aux États-Unis à la fin des années70, ce business, qui a pourtant prouvé son inefficacité, a traversé l’Atlantique. Pas besoin d’aller loin pour le découvrir. Plusieurs récentes enquêtes journalistiques, dont l’une menée durant deux ans à travers plusieurs pays d’Europe, ont révélé la permanence de ces pratiques, même si elles sont passées par un repositionnement d’image: les organisations religieuses qui les proposent se gardent bien de les vendre comme des thérapies de guérison. On parle d’«aide au chrétien en souffrance dans son identité relationnelle ou sexuelle», mais le dessein n’a pas changé. En France, de sulfureuses structures, d’obédience évangélique ou catholique – dont certaines sont d’ailleurs dirigées par des Suisses – proposent ces pseudo-conversions. En Suisse aussi, comme en Allemagne, on en trouve la trace, parfois discrète.

Ces traitements, malgré leur repositionnement d’image, sont toujours aussi destructeurs. Ils consistent à placer le sujet dans la négation de son identité, entraînant des dégâts psychologiques considérables. Selon l’ILGA, «les adolescents LGBTI dont les familles baignent dans une pratique de la foi très radicale sont particulièrement exposés à ces méthodes, dont les conséquences mènent parfois au suicide». Des ex-ex-gays, entendez des personnes homosexuelles ayant subi ces traitements, qui y ont parfois cru jusqu’à militer pour ces mouvements avant d’en sortir, sont désormais nombreux à témoigner sur les ravages de ces pseudo-conversions.

La problématique commence à interpeller politiquement. Sur ce point, l’ILGA note des avancées réjouissantes. À l’heure actuelle, «trois États membres des Nations Unies, le Brésil, l’Équateur et Malte, ont promulgué des lois nationales pour restreindre les soi-disant thérapies de conversion», explique Lucas Ramon Mendos, directeur de recherche à l’ILGA, en souhaitant que d’autres États suivent. En mars 2018, le Parlement européen a voté une résolution demandant aux États membres de légiférer dans ce sens. Certains États s’activent. En décembre dernier, le gouvernement allemand a présenté un texte punissant ces pratiques de 1an de prison et 30000euros d’amende. La France y réfléchit aussi. En Espagne, plusieurs régions ont adopté l’interdiction. Même aux États-Unis, où les organismes religieux sont très puissants, les choses évoluent: une vingtaine d’États ont adopté tout récemment, en janvier, des lois interdisant ces pseudo-thérapies sur les mineurs.

En Suisse, rien de tout cela, en tout cas pour l’heure: en septembre dernier, le Conseil fédéral rejetait une motion réclamant l’interdiction des «thérapies de conversion», jugeant en substance que les bases législatives actuelles sont suffisantes pour combattre ces pratiques abusives.

Créé: 14.03.2020, 11h38

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