Voilà 5000 ans que la Foi a la bougeotte

ExpositionLe Musée Bible+Orient retrace avec brio les différents pèlerinages qui parcourent le monde, de la Mésopotamie à Compostelle.

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Dans une poignée de jours, ce sera déjà l’heure de la frangipane ou, à défaut, des pains au sucre couronnés de papier doré. Finalement qu’importe tant qu’il y a une fève et une façon de faire passer Gaspard, Melchior et Balthazar par votre salon. Thème majeur du christianisme surtout depuis le IVesiècle, les Rois mages, ces piétons de l’Évangile chargés de sens qui figurent dans «Marche à suivre», à voir au Musée Bible+Orient, à l’Université de Fribourg.

«La marche des mages venus d’Orient qu’on retrouve chez Matthieu, peut être considérée comme le premier pèlerinage chrétien, avance l’archéologue Marie-France Meylan-Krause. La marche devient en effet le symbole de la rencontre avec le Christ, avec le sacré, vivant, tangible. Mais ils ne sont pas les premiers pèlerins de l’histoire. Depuis la plus haute Antiquité, la pérégrination est au cœur de l'expérience spirituelle des êtres humains. Les pèlerinages étaient en effet déjà présents en Mésopotamie, en Égypte, en Grèce et à Rome.» Ce qu’a justement voulu retracer la directrice du musée, qui consacre toute son exposition au pèlerinage à travers les cultures et à travers les siècles.

«Marche à suivre» décortique les processions et les pèlerinages dans plusieurs traditions, en puisant dans ses collections issues de tout l’Ancien Orient mais aussi dans des témoignages iconographiques et vidéos de pèlerins à travers les siècles. Le parti pris? Se dire que des Suisses d’aujourd’hui, quand ils se signent devant la procession de la Fête-Dieu ou qu’ils prennent un congé sabbatique pour se rendre à Saint-Jacques, n’ont rien inventé.

«Nous avons voulu montrer les différentes composantes des pèlerinages et des processions dans différentes cultures, et mettre en évidence leurs points communs mais aussi leurs différences», poursuit Marie-France Meylan-Krause.

Rentrer en vie

Ces points communs, c’est notamment le fait de partir et de se mettre un peu un danger. Durant l’Antiquité bien plus que de nos jours, les déplacements comprenaient une part de risque et une grande part d’effort. Le pèlerin n’est pas seulement menacé de cloques aux pieds, mais de laisser sa peau dans une taverne du nord de Rome, frappé par les épidémies, voire de trébucher dans le Nil et de finir dans la gueule de ses crocodiles. Le départ et l’arrivée est ainsi le moment d’une promesse et d’un pacte avec la divinité. Une histoire de relation personnelle avec celui ou ceux qu’on va rencontrer.

En sachant que pèlerinages et processions, étroitement liés, selon l’institut fribourgeois, sont aussi souvent des processus collectifs loin de l’image d’Épinal du baroudeur seul en route, avec un coquillage pour unique compagnie, vers Compostelle. «On observe dans différentes cultures la pratique de rites qui visent à obtenir fertilité et prospérité pour le pays et pour les gens en général, note l’archéologue. Les processions sont dans toutes les cultures, jusqu'à aujourd'hui, un facteur de cohésion sociale: marcher ensemble et célébrer ensemble donne une impression de force.» Et, à l’arrivée, c’est de nouveau la masse des célébrants et toute la pompe du rituel qui participent à son succès. De la Mésopotamie à Saint-Jacques, le faste, les émotions, les couleurs et le bruit, l’architecture monumentale, le choc de la rencontre avec le sacré tel qu’il s’incarne, font partie des buts recherchés.

Sans forcer la comparaison ni le trait, l’exposition replace aussi le rôle du pèlerin face au système de son époque. D’un bout à l’autre de la Méditerranée et de l’Orient, on retrouve ainsi le commerce des amulettes et des petites statues de qualité variable destinées aux offrandes ou au souvenir, la crainte de l’au-delà et du divin qui mobilise le modeste péquin, ainsi que les largesses du pouvoir en place qui profite des rassemblements pour renforcer son image et la structure de la société. C’est sans doute un des succès de l’exposition fribourgoise. En appliquant le même regard depuis la Mésopotamie jusqu’à nos jours, le peu de contraste entre l’Égypte pharaonique et le christianisme qu’on connaît en Suisse romande est saisissant. La mise en scène de la bonne société, les lieux chargés de sens devant lesquels défilent les fidèles, l’occasion de rencontrer du monde, l’émotion finale en apothéose: tout y est.

Se faire sa propre idée

«Nous avons d’ailleurs voulu revenir sur les lieux des pèlerinages et des processions d’ici», ajoute Marie-France Meylan-Krause, avec des panneaux en ville et des visites guidées. De quoi marcher jusqu’à la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, celle de Notre-Dame-de-Bourguillon (les lépreux venaient y implorer le ciel) ou le Musée d’art et d’histoire qui a déniché plusieurs pépites dans ses collections. Bref, l’occasion de rappeler que le long chemin menant à la vénération des premiers martyrs n’est pas un monopole des catacombes du Latium et qu’une procession a longtemps rappelé, entre l’abbaye de Hauterive et Fribourg, la translation des reliques de saint Nicolas grâce au bon vouloir de JulesII en 1506.

Le petit musée, fraîchement refait mais peu connu du grand public, attend beaucoup de cette exposition thématique.

«L’idée est que le visiteur puisse se faire une idée par lui-même», reprend l’archéologue, ancienne directrice du Musée romain d’Avenches (le buste de Marc-Aurèle se trouve d’ailleurs dans l’exposition). «Au-delà des siècles et des traditions religieuses, on observe une constante dans les comportements humains.»


Défiler en bon ordre

Et si Éphèse préfigurait la Fête-Dieu

Les Artemisia, grandes célébrations en l’honneur de la déesse d’Éphèse, ont un parfum connu, par exemple sur les bords de la Sarine, quand on y regarde de plus près. Dans la grande ville d’Asie Mineure se pressait tout le beau monde qui cherchait plus à être vu qu’à vraiment voir la procession qui s’articulait dans un itinéraire soigné et codifié. Fête annuelle où l’on rencontrait la divinité, la grand-messe d’Artémis est aussi devenue l’endroit où les jeunes se rencontraient et choisissaient leur fiancé·e en marge d’un grand défilé, nous dit Xénophon d’Éphèse, qui était ouvert notamment par les jeunes filles du pays et les jeunes hommes de 16ans. En tête, une jeune vierge incarnait la déesse même, rendant souvent les hommes amoureux.

L’Antiquité a sinon livré de nombreux exemples de déplacements des croyants, bravant les dangers du voyage pour aller se faire guérir d’un mal par des dieux comme Asclepios, ou de processions promenant une effigie de l’empereur, objet d’une véritable dévotion.


Égypte

Aller à pied implorer Osiris

Opet, ou Apet, la déesse hippopotame, présidait aux accouchements et, par extension, à ce qui touche chaque année à la fertilité, comme la crue du Nil. La foule était attendue en masse aux célébrations entourant la vaste procession qui allait mener la statue d’Amon-Rê jusqu’au temple d’Opet. Le pharaon et tout le clergé accompagnaient la statue du culte transportée sur un plateau et entourée d’un voile. Louxor était ensuite le lieu de grandes célébrations, où un ensemble d’apparat, d’émotions mais aussi de distribution de viande, permettait de rendre le fidèle redevable.

Les choses étaient probablement moins cadrées du côté d’Abydos, un des sanctuaires d’Osiris, le dieu assassiné par son frère, devenant ainsi la première momie, puis le vainqueur de la mort et juge de l’au-delà. Une tombe qu’on a fini par lui attribuer est devenue la destination de processions mais aussi de dévots gagnant seuls le site en quête de renaissance après la mort. Un impressionnant commerce d’amulettes et de figurines destinées aux fidèles s’y est développé.

Créé: 28.12.2019, 18h00

De par le monde

Et ailleurs encore aujourd’hui



Au Japon, le pèlerin muni d’un bâton et d’un couvre-chef traditionnel parcourt des kilomètres et enchaîne les sites sacrés, souvent avec un carnet où sont répertoriées les étapes. Les rituels varient beaucoup entre les offrandes aux statues, la manipulation d’eau sacrée, ou les gestes sensés apporter chance ou autre au dévot.

Dans l’Islam, bien que dépourvue de représentation figurées de la divinité, limitant par-là les occasions de processions, l’influence antique et polythéiste du pèlerinage reste visible, par exemple pour aller rendre hommage, à Nai Mûsa, au tombeau de Moïse. Sans parler de La Mecque, évidemment.

Au Java oriental, les Hindous se rassemblent par exemple chaque année au Mont Bromo, prenant des risques réels, certains y laissant leur vie, pour livrer leurs offrandes de riz, de fruits entourés de feuilles de palmiers voire d’animaux, au cratère du volcan.

Dans le Judaïsme, on se déplace beaucoup moins par contre depuis la destruction du grand temple temple, comme quand le roi David faisait passer l’Arche de Kiryat Yearim à Jérusalem. Là aussi, le peuple recevait nourriture et bénédiction au terme d’une série de danses et de sacrifices.

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