La châtelaine d’Aigremont offrait le droit de propriété aux femmes

HistoireAu Moyen-Age, la population d’un village des Alpes vaudoises recevait un pâturage, à la condition explicite que le beau sexe y bénéficie de parts égales à celles des hommes. Un cas unique.

La dame de Pontverre dessinée par l'instituteur François Isabel (1859-1936) dans l'un de ses nombreux carnets où l'érudit répertoriait tout ce qui avait trait à l'histoire et aux coutumes des Ormonts.

La dame de Pontverre dessinée par l'instituteur François Isabel (1859-1936) dans l'un de ses nombreux carnets où l'érudit répertoriait tout ce qui avait trait à l'histoire et aux coutumes des Ormonts.

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Tirant son nom de l’abondance de broussailles qui poussent sur ses flancs, la Montagne de Perche était fort appréciée par les bergers des Ormonts pour la qualité de son herbe, tendre et fraîche. Cet alpage de 198 hectares situé entre Bretaye et le Meilleret est passé, à la fin du XIVe siècle, des mains des seigneurs d’Aigremont à celles des habitants de La Forclaz moyennant une répartition qui inclut les femmes. «Alors qu’à l’époque, elles n’héritaient même pas de leur père», rappelle Edgar Pittex, retraité qui s’est passionné pour la question. Le cas est d’autant plus remarquable que ce droit de propriété était transmissible aux générations suivantes et que les demoiselles promises à un «forain» (ndlr : un étranger, établi hors de la vallée) pouvaient également conserver cet acquis.

L’acte de donation n’a, à ce jour, pas été retrouvé. Mais les preuves existent grâce à des documents ultérieurs. «Trois fois par siècle, les gens devaient aller faire reconnaître leurs droits pour Perche», indique Edgar Pittex qui a ainsi pu consulter une liste de copropriétaires du pâturage datant de 1477 et contenant 36 noms de famille. «On voit qu’il y a encore des noms de femmes et, pour être reconnus, les droits ont d’abord dû leur être accordés», explique l’Ormonan de souche et de coeur.

Edgar Pittex devant la butte (à sa droite) où se dressait autrefois le château d'Aigremont

Mais quelles circonstances ont permis une percée aussi positive pour la gente féminine? La mémoire communautaire fait état d’une attaque perpétrée contre le château d’Aigremont, alors que la dame de Pontverre s’y trouvait seule, sans l’appui de son noble époux probablement en train de guerroyer pour le compte d’un prince. Les vaillants jeunes hommes de La Forclaz, située juste en face du contrefort du pic Chaussy sur lequel a été bâti le nid d’aigle, ont spontanément porté secours à la châtelaine, qui les a ensuite récompensé en leur transmettant la Montagne de Perche. Cet épisode semble trouver sa genèse dans l’assaut mené par une bande de combattants venus du Valais pour venger la mort de l’évêque de Sion, Guichard Tavel, tué en 1375 sous l’impulsion d’Antoine de la Tour, neveu d’un des sires de Pontverre.

La châtelaine sans visage
Reste à savoir qui était la mystérieuse donatrice. Selon la tradition (voir la chanson ci-contre), il s’agit d’Isabeau (ou Isabelle) de Pontverre. Sachant que cette dernière avait épousé Rodolphe de Langin et que la devise de sa belle-famille affirme que «Dieu est la plus forte tour», le salut apporté par les gens de La Forclaz prend ici une tournure insolite. Mais cette version, relatée au XIXe siècle par le pasteur Philippe Bridel, s’est entretemps érodée. Car seule la branche majeure des de Pontverre a résidé au manoir fortifié d’Aigremont.

A commencer par Aymon II de Pontverre (1290-1371), qui a fait bâtir le château vers 1348, et son épouse Françoise de la Tour (-1403), également tante du belliqueux Antoine. Mais elle a probablement déserté ce lieu escarpé peu de temps après la mort de son époux pour devenir ensuite la dame de Brent. Edgar Pittex penche donc plutôt pour sa belle-fille Eléonore d’Allaman, mariée en 1364 avec François de Pontverre. Un hyménée resté stérile.

D’ailleurs, dans son testament rédigé le 12 août 1379, elle institue également une femme comme héritière universelle de tous ses biens. La bénéficiaire est sa sœur Jeanne, unie au célèbre seigneur et poète courtois Othon III de Grandson. L’absence de descendance a-t-elle réveillé, chez la châtelaine d’Aigremont, un sens aigu du droit à l’héritage pour les femmes? «Il faut laisser une part au mystère», sourit Edgar Pittex. (24 heures)

Créé: 08.03.2016, 19h59

«La châtelaine d’Aigremont»

Sur Aigremont dominant la contrée
Un château fort, jadis dressait ses tours
Là résidait de respect entourée
Pour ses bienfaits bénie aux alentours
La noble dame Isabeau de Pontverre
En son castel le pieux pèlerin
Trouvait toujours la table hospitalière
Et tout joyeux poursuivait son chemin

Tandis qu’au loin au pays d’Italie
Son fier époux suivait les étendards
On vit monter une troupe ennemie
Qui au vieux fort assaillit les remparts
Bientôt allait cesser toute défense
Pauvre Isabeau, c’en est fait, plus d’espoir
D’où viendrait donc l’heureuse délivrance
Ils vont piller ton antique manoir

De La Forclaz, la vaillante jeunesse
A vu de loin le danger du château
Faut-il laisser tomber la forteresse
Faut-il laisser outrager Isabeau
A son secours volant avec courage
D’un pas hardi, franchissant vaux et monts
On redira dans les chants d’un autre âge
Le dévouement des bergers des Ormonts

Par leur secours Isabeau délivrée
Bientôt a vu les assaillants s’enfuir
Son noble cœur veut de cette journée
Laisser à tous un vivant souvenir
Prenez dit-elle aux bergers héroïques
Et conservez pour tous vos descendants
Le Mont de Perche et ses chalets rustiques
Puissent en paix en jouir vos enfants (...)

«La Donna de Perche»

Si la châtelaine d'Aigremont s'est souciée du sort des femmes, elle n'a pas pour autant oublié celui des misérables. C'est du moins la version que nous livre l'instituteur François Isabel (1859-1936), à partir des informations qu'il a récoltées. Selon l'érudit, il s'agit-là de la seconde condition qu'elle a imposé avant de procéder à la donation: «une distribution charitable de denrées serait faite annuellement aux indigents, le jour de la désalpe et du départ». Pour sa part, Edgar Pittex mentionne qu'il s'agit d'«une des plus anciennes coutumes de la vallée» et que «l'origine remonte au XIVe siècle»

Sources

«La Vallée des Ormonts», Edgar Pittex et allii, H.-L. Guignard, Lutry, 1994

«Les Alpes vaudoises», Ric Berger, Cabédita, Yens-sur-Morges, 1993

«Les Ormonts», Eugène Pichard, Editions Imprimerie Nouvelle, Leysin, 1934

«Vallée des Ormonts», Eugène Corthésy, Ch. Viret-Genton, Lausanne, 1903

«Histoire de Perche», François Isabel, in «Revue historique vaudoise», tome 20, 1912

Archives de l’Etat de Turin, Volume 12: baronie de Vaud

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