Lausanne pleure les morts de la grippe espagnole

Histoire - 1919Comme la planète tout entière, le canton de Vaud est douloureusement frappé.

Des infirmières portant un masque de protection posent avec le drapeau de la Croix-Rouge devant l’École enfantine de la Solitude à Lausanne, transformée en lazaret d’isolement pour les malades de la grippe espagnole de septembre 1918 à janvier 1919. Il accueillait une septantaine de personnes, hommes et femmes, reçut 500 malades au total, dont 23 sont décédés.

Des infirmières portant un masque de protection posent avec le drapeau de la Croix-Rouge devant l’École enfantine de la Solitude à Lausanne, transformée en lazaret d’isolement pour les malades de la grippe espagnole de septembre 1918 à janvier 1919. Il accueillait une septantaine de personnes, hommes et femmes, reçut 500 malades au total, dont 23 sont décédés. Image: MUSÉE HISTORIQUE DE LAUSANNE

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Ce samedi 1er février 1919, une foule immense se déplace en direction de la cathédrale de Lausanne. Répondant à l’appel des commandants du 1er corps d’armée et de la 1re division, on est venu de tout le canton de Vaud, mais aussi de Neuchâtel, Fribourg et Berne afin d’assister à la cérémonie à la mémoire des soldats morts de la 1re division. Morts pour la patrie. Morts de la grippe espagnole. «Par la force des circonstances, les supérieurs et les camarades des décédés n’ont pu, dans bien des cas, leur rendre les derniers honneurs et exprimer leur sympathie à leur famille; le but de ces cérémonies est de remplir ce pieux devoir», écrivait la «Feuille d’Avis de Lausanne» deux jours plus tôt.

Dans l’édifice bondé, 900 places ont été réservées aux familles. Le reste est occupé par les délégations des autorités civiles, les militaires, les représentants de la Croix-Rouge et des associations d’aide aux soldats. Dans le chœur se dresse un haut catafalque couvert du drapeau rouge à croix blanche. Des centaines de personnes doivent rester dehors, battant du pied par une température ne dépassant pas les 2 degrés.

Une mortelle loterie

À l’extérieur comme à l’intérieur, l’émotion est palpable, à la hauteur de la tragédie immense que le canton de Vaud, comme la Suisse entière, comme le monde dans son ensemble sont en train de vivre: rares sont les familles à ne pas être touchées par la mortelle loterie de l’épidémie.

Les chiffres officiels feront état de 1805 soldats décédés dans le pays, durant les trois épisodes survenus entre juillet 1918 et mai 1919, en raison du virus de l’influenza. Le canton de Vaud perdra au total près de 2000 personnes, Berne plus de 4000, la Suisse près de 25'000. En Europe, on parle de 2,3 millions de victimes.

Des victimes par dizaines de millions

Au niveau mondial, on ne dispose que d’estimations avec de larges fourchettes, en raison de l’absence de statistiques précises dans différents endroits de la planète. Mais les chiffres donnent le vertige. Plus de 2,5 millions de morts en Russie, de 4 à 9,5 millions en Chine, peut-être 18 millions en Inde. Au total, les pertes en vies humaines dues à la grippe de 1918-1919 varieraient entre 50 et 100 millions. Plus que les deux guerres mondiales réunies. Quoi qu’il en soit la plus grande tragédie du XXe siècle, et la plus importante pandémie de tous les temps, aux effets démographiques exceptionnels. Du reste, le virus a tué plus de soldats américains que les combats de la Première Guerre mondiale.

Car, pour des raisons encore mal expliquées, en comparaison des grippes saisonnières la grippe espagnole a été plus mortelle pour les jeunes adultes, et tout particulièrement pour les hommes entre 20 et 40 ans. Le virus de souche H1N1 concerné, extrêmement virulent et contagieux (par voie aérienne, toux ou éternuements), attaquait les poumons de ses hôtes. Enflammés et affaiblis, ceux-ci étaient alors vulnérables aux surinfections bactériennes, et de nombreuses victimes ont en réalité succombé à une pneumonie (les antibiotiques n’apparaîtront qu’après la Seconde Guerre mondiale).

Un éventail de mesures

Dès l’été 1918, lors de la première vague, la Suisse prend des mesures pour tenter d’enrayer la propagation de l’épidémie. Les écoles de recrues sont annulées, de nombreuses villes prolongent les vacances scolaires, l’heure de fermeture des cafés est avancée à 22 heures, les théâtres fermés, conférences, concerts et autres réunions publiques interdites. «Les assemblées indispensables et les cultes se feront de préférence en plein air», recommande le Département vaudois de l’intérieur.

Les hôpitaux débordés, on ouvre un peu partout des lazarets, qui permettent de mettre les malades en quarantaine. On en trouve trois à Lausanne: au Moulin-Creux (sous Sauvabelin), à l’École enfantine de la Solitude (rue César-Roux) et au Collège de Montriond. À Morges, la Municipalité fait arroser les rues au moyen d’une solution désinfectante.

Cela n’empêche pas la maladie de se répandre, créant un immense sentiment d’angoisse dans la population, les journaux faisant quotidiennement le macabre décompte des victimes. Et ce 1er février 1919, dans la cathédrale de Lausanne comble, le capitaine aumônier Chamorel «implore la bénédiction de Dieu sur notre patrie, sur notre peuple, sur nos institutions toujours plus aptes à assurer, dans les sentiments d’un christianisme sincère et agissant, le bonheur de tous».

Créé: 26.01.2019, 09h54

Vocabulaire

La grippe de 1918-1919 n’a d’espagnole que le nom. Elle le doit à la censure qui régnait dans l’Europe en guerre: aucun belligérant ne voulait signaler à l’ennemi que ses troupes étaient décimées et la presse restait muette à ce sujet. Du coup, lorsque l’épidémie atteignit l’Espagne neutre, ses autorités sanitaires déclarèrent qu’aucune maladie semblable n’était signalée en Europe.

Et les journaux publièrent des articles relatifs aux ravages de la grippe – que les Espagnols appelaient «le soldat napolitain» –, titrant en mai 1918 sur la maladie du roi Alphonse XIII et de certains de ses ministres.

Ignorant que la pandémie avait commencé à faire des victimes chez eux plus tôt que dans la péninsule Ibérique, les pays en guerre l’appelèrent dès lors «grippe espagnole» (pour la même raison sans doute, de nombreux Français ont cru que la maladie venait de Suisse).

Popularisée par les vainqueurs du conflit, l’appellation est restée. Mais pour les Suisses, elle venait plutôt d’Allemagne (via les boîtes d’aspirine Bayer, pour les amateurs de théorie du complot), ou d’Autriche, alors que les Polonais l’appelèrent «maladie bolchevique». À Rio de Janeiro, elle fut «grippe allemande», au Sénégal «grippe brésilienne»…

Quant à la réelle origine géographique, trois hypothèses demeurent: une source chinoise, une américaine (les premiers malades sont tombés dans le Midwest en mars 1918), voire une apparition dans le nord de la France, mais toujours en lien avec le réservoir de virus que sont les oiseaux. G.SD

Et vive les poudres de perlimpinpin



Le sirop pectoral Burnand était peut-être efficace contre la toux, mais contre la grippe, c’est une autre affaire…
«Réclame» parue dans la «Feuille d'Avis de Lausanne» en janvier 1919.


Face à la virulence de la grippe, les médecins de 1918-1919 sont dépourvus. On ne connaît pas sa cause et ses manifestations extrêmement violentes désarçonnent la Faculté. On essaie donc toutes sortes de thérapies, à commencer par l’aspirine et la quinine.

Chaque charlatan y va de sa panacée, purgatif aux sels de Carlsbad, vin aux herbes, phosphore, décoction de racines, savon antiseptique, huile de ricin, même la bonne vieille saignée chère à Molière, les cataplasmes à la moutarde et autres sirops ou pastilles magiques.

Observant que les ouvriers de la fabrique de tabac Ormond à Vevey sont moins touchés que ceux d’autres entreprises de la ville, d’aucuns n’hésitent pas à parler de la fumée comme d’un «utile préservatif». La dive bouteille, bien sûr, a ses partisans, et on en distribue à la troupe.

Alors, le 17 juillet 1918, le Département vaudois de l’intérieur doit adresser aux préfets, Municipalités et médecins une circulaire recommandant de «lutter avec la plus grande énergie contre l’idée qui tend à accréditer que l’alcool à grosses doses est un préservatif contre l’infection».

Pour l’évêque de Zamora, en Espagne, seule la prière pouvait être efficace. Il organisa des messes qui furent sans doute fatales à nombre de ses paroissiens: rien de tel qu’une foule rassemblée en un lieu clos pour favoriser la contagion. G.SD

Sources

- «La grande tueuse», Laura Spinney, Albin Michel, 2018

- Dictionnaire historique de la Suisse,
article «grippe»

- Office fédéral de la statistique, nov. 2018, www.statistique.ch

- Archives de la «Feuille d’Avis de Lausanne», scriptorium.bcu-lausanne.ch

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