Le couronnement, raison d’être de la Fête

HistoireEn 1797, la mise à l’honneur des meilleurs travailleurs de la vigne donne naissance aux festivités.

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À moins de deux semaines du début de la Fête des Vignerons 2019, la cérémonie du couronnement des vignerons-tâcherons est au centre de toutes les préoccupations à Vevey. Ce moment clé de la manifestation, fixé au 18 juillet, a tout d’abord été repoussé de 7 heures du matin à 11 heures, et ensuite à 19 heures, dans l’espoir de parvenir à remplir les gradins. Puis une vente à prix cassés d’un nombre limité de billets de ce qui sera la première représentation du spectacle est venue échauffer les esprits de ceux qui ont payé plein pot et ont vu les tickets soldés à 30% du prix de départ.

«Le couronnement des vignerons-­tâcherons est une cérémonie solennelle à l’intérieur du spectacle de la Fête des Vignerons», relève Sabine Carruzzo-Frey, secrétaire générale et archiviste de la Confrérie des Vignerons de Vevey. On peut même dire que le couronnement, c’est la raison d’être, l’alpha et l’oméga de la Fête. Et la Fête des Vignerons est née lorsqu’une simple remise de récompenses est devenue un événement public, en 1797.

D’assemblée générale en spectacle

Cette année-là, le médecin et érudit Louis Levade (1748-1839) est élu Seigneur abbé d’une Louable Société d’Agriculture de Vevey (la future Confrérie des Vignerons) largement renouvelée. Ces hommes nouveaux décident de remanier l’événement. Jusque-là, il consistait en une assemblée générale, où l’on commentait et critiquait le travail des vignerons, suivie d’une parade à travers la ville, et enfin du banquet de l’Abbaye. Ils vont en faire un spectacle.

Membre fondateur de la Société des sciences physiques de Lausanne en 1783, Levade est un homme des Lumières, qui publiera en 1824 le premier «Dictionnaire géographique, statistique et historique du canton de Vaud». Féru de sciences naturelles, il souhaite, dans le sillon de la Société économique de Berne, contribuer à l’amélioration des cultures, donc à l’augmentation de la productivité et du rendement financier pour les propriétaires terriens.

Le sens du marketing

Levade semble en outre doté d’un bon sens de ce que l’on appellerait de nos jours le marketing. Pour encourager à l’assiduité les vignerons-tâcherons veveysans travaillant pour le compte d’un propriétaire, on ne se contentera plus de blâmer les négligents, mais on va honorer publiquement les plus méritants d’entre eux, couronner les deux meilleurs avant de les faire défiler en tête de la procession. À cette fin, une estrade est montée sur la place du Marché de Vevey, histoire que le public puisse assister au rituel dans de bonnes conditions.

On décide de l’organiser le 9 août 1797, «époque de la pleine Lune pour favoriser la marche des étrangers (ndlr: autrement dit les Lausannois, Vaudois des autres régions et confédérés des cantons voisins…).» Car les spectateurs, c’est bien naturel pour l’époque, se rendent à pied ou en char attelé à Vevey, où la cérémonie débute à 7 heures du matin! Et le public devra délier sa bourse afin de voir les vignerons récompensés pour l’excellence de leur travail.

«Il n’est point en Europe de fête périodique plus intéressante»

Louis Levade n’y va pas par quatre chemins dans son discours prononcé lors du couronnement de 1797: «Il n’est point en Europe de fête périodique plus intéressante que celle que nous allons célébrer.» Il ne manque pas non plus de saluer «la paix dont nous avons joui jusqu’à présent par la prudence, & la tendre sollicitude de notre Gracieux Souverain». Il veut bien entendu parler de Leurs Excellences de Berne et de leur bailli, car le Pays de Vaud est encore – pour quelques mois, mais cela personne ne peut le deviner – sous la férule bernoise. Une autorité qui veille à ce que les festivités en terre vaudoise se déroulent sans dépenses excessives pour des banquets et autres futiles activités.

«Car pendant que nos voisins voyoient (sic!) leurs vignes arrachées, leurs champs couverts de sang & de carnage, leurs maisons pillées & brûlées, nous mangions tranquillement notre pain à l’ombre de nos arbres couverts de fleurs & de fruits, nous vendangions & pressions nos raisins en paix», déclare Levade devant l’assemblée. C’est qu’en ce mois d’août 1797 l’Europe sort à peine de cinq ans de guerre entre la France révolutionnaire et une coalition regroupant à peu près tout ce que le continent compte de têtes couronnées. L’Abbé veveysan fait également une allusion à la paix qu’ont conclue Bonaparte et l’Autriche en avril – qui n’empêchera pas le déclenchement de la guerre de la deuxième coalition l’année suivante.

Une fête célébrée «avec toute la pompe & la décence qui lui convient»

Mais dans les terres en paix, l’époque est à la célébration de la nature et aux Festspiele théâtraux. À Vevey, «dans le calme et le respect dû aux autorités», on imagine une mise en scène toute nouvelle autour de la célébration des vignerons méritants. Bacchus et Cérès, ces «faux dieux» du vin, de l’agriculture, des moissons et de la fécondité, étaient déjà présents dans les parades de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ils sont rejoints par la «prêtresse» Palès, déesse des bergers. Autour des quatre saisons, faucheurs, faneuses, moissonneurs et glaneuses, jeunes filles portant des corbeilles, vendangeurs, tonneliers et vignerons vont célébrer «avec toute la pompe & la décence qui lui convient», cette fête qui ne s’appellera désormais plus autrement que «des Vignerons».

Et pour la première fois les deux meilleurs vignerons, Abraham Descloux et Jean-Daniel Blanchoud, sont couronnés de houx. «Les cérémonies ont évolué au fil du temps, remarque Sabine Carruzzo-Frey. Autrefois, les vignerons passaient sous un arc de triomphe, maintenant ils sont sur une scène. Ils ont été couronnés de lauriers, ils le sont maintenant de métal. Mais le principe demeure: les mettre en avant afin qu’ils recueillent les acclamations du public, les sortir de l’anonymat de leurs parchets pour les placer sur le devant de la scène.»

Cependant, le couronnement est parfois intégré de manière différente à la Fête. En 1999, François Rochaix avait conçu un spectacle spécifique, solennel et indépendant pour le couronnement, qui n’a eu lieu qu’une fois, le 29 juillet. En 2019, le couronnement aura lieu le 18 juillet, aux deux tiers de la première représentation. La réalité rattrapant le spectacle, 74 vignerons-tâcherons seront appelés nominativement et recevront une médaille de bronze, d’argent ou d’or. Les médaillés d’or seront coiffés d’une couronne.

La liste des récompensés est jusque-là le secret le mieux gardé du canton de Vaud, à tel point que les couronnes seront adaptées au tour de tête de leur impétrant plus tard. Médaillés et couronnés seront également salués, mais collectivement, dans les autres représentations.

Créé: 06.07.2019, 08h55

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Toute l’année, ces vignerons œuvrent pour un propriétaire jusqu’à la vendange – souvent des communes, mais aussi des privés ou des sociétés vinicoles –, mais lors de la Fête c’est le travail de ces salariés qui est mis en avant et salué. Ils sont 82 pour cette édition, dont trois femmes.

«On m’appelle encore Sa Majesté, juste pour rire»

«C’est vrai, des cinq couronnés que nous étions, je suis l’un des rois encore en place… jusqu’au 18 juillet!» Occupé à la taille dans les environs du Château d’Aigle,
Jean-François Franceschini, 61 ans, laisse ses souvenirs émerger avec prudence. Le téléphone, il n’aime pas trop. Vingt minutes plus tard, il en rigole: «Finalement, je vous ai raconté toute ma vie!» Celle de vigneron a commencé en 1985 à Yvorne, mais l’Aiglon corrige tout de suite: «Je ne suis pas vigneron, n’ayant pas de diplôme, je travaille la vigne!» Depuis 1999, il a donc une couronne et pas des moindres, celle attribuée par la Confrérie des Vignerons environ quatre fois par siècle. «Sur le moment, et même s’il y a toujours des rumeurs avant, c’est une bonne surprise. D’autant qu’on ne connaît le résultat que le moment venu et, même si j’étais toujours bien placé dans les classements intermédiaires sans être vraiment tout en haut, je ne crois que ce que je vois. Mais oui… on peut dire qu’à ce moment-là on a le cœur qui saute!» Contrairement à son voisin de ce 29 juillet 1999, Jean-François Franceschini avoue ne pas avoir fait le décompte dans sa tête alors que le nombre de noms se réduisait de plus en plus sur la liste. «Il m’a donné un coup de coude: «C’est bon, t’es couronné!» J’ai dû me rendre à l’évidence.»
Sur l’instant mais plus encore avec le recul, le tâcheron – 9 hectares de vignes entre les parcelles travaillées pour la commune d’Yvorne, la Bourgeoisie d’Aigle, celles en location et les siennes – savoure cette reconnaissance. «Quand je pense qu’aujourd’hui il faut presque avoir un doctorat pour obtenir les paiements directs, cette couronne a récompensé en plus de toute l’équipe qui est avec moi, un charpentier, mon premier métier. Et je crois que c’est la chose qui m’a fait le plus plaisir: ça veut dire qu’en étant motivé, qu’en aimant le travail bien fait, pas besoin d’être ingénieur pour y parvenir.» Dire que lorsqu’il annonçait qu’il souhaitait devenir vigneron, l’orienteur professionnel lui avait conseillé de choisir… un «vrai métier».

«Je suis prête à faire la grève!»

2019 pourrait être l’édition de la première reine d’une tradition inaugurée en 1797. Mais, des trois femmes qui ont vu passer la Commission des experts de la Confrérie des Vignerons,
Mélanie Weber le sait: «J’ai fait tout ce qu’il fallait pour avoir de bonnes notes malgré le pic de stress qui va avec, mais ce ne sera pas moi. Mais il faut qu’il y en ait une, il y a de quoi faire et ce serait trop génial dans ce métier d’hommes. Alors, lance-t-elle dans un éclat de rire déterminé, s’il n’y a pas une femme tout en haut, je suis prête à faire la grève!» Au-delà, c’est pour une meilleure connaissance de ce métier que la mère de famille quadragénaire — tâcheronne, propriétaire et locataire de vignes pour un total de 4 hectares – milite: «Nous, on le sait, on connaît ce système des notes données par les experts, mais le grand public n’est pas toujours au courant de ce que signifie travailler la vigne en tâche, et je trouve que c’est bien qu’on en parle.»

«Ça va être spectaculaire»
Le temps de la Fête des Vignerons coïncide avec une période où les premiers concernés sont beaucoup à la vigne.
Gaël Cantoro ne boude pourtant pas son plaisir. Des 82 vignerons-tâcherons visités par les experts de la Confrérie, du haut de ses 27 ans, il est le plus jeune et… c’est sa première. «Nous avons déjà répété trois fois, mais c’est assez simple par rapport à ce que les acteurs-figurants doivent faire. Ça va être spectaculaire, avec beaucoup de technologie, c’est un vrai gros événement qui se prépare pour parler de notre métier. C’est sympa!» Fils de vigneron, il est entré dans la profession à 22 ans, après ses études à Changins. Mais le domaine familial n’étant pas assez important pour faire vivre deux familles, il est devenu tâcheron avec 5 hectares à travailler pour Bourg-en-Lavaux. «Je savais que ces vignes étaient soumises à la Confrérie, mais sans plus. Après, au final, c’est un peu comme un concours de beauté et… on ne travaille pas en fonction des notes.»
Florence Millioud Henriques

Sources

– «Du labeur aux honneurs», S. Carruzzo-Frey et P. Ferrari-Dupont, Confrérie des Vignerons de Vevey, 1998.

– «La Fête des Vignerons de 1797 à 2019», S. Carruzzo-Frey, F. Abbott, PPUR, coll. Savoir suisse, 2019.

- «Discours prononcé par l'abbé au couronnement des Vignerons», Louis Levade, Chenebié et Lörtscher, 1797.

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