Les Vaudois viennent au secours des Bagnards

Histoire d'ici - 1818Sensibilisée par le pasteur Bridel à la détresse du val de Bagnes ravagé lors de la débâcle du glacier du Giétro, la population se montre généreuse.

Le trailer du film qui retrace la tragédie du val de Bagnes.
Vidéo: DR

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Le dimanche 5 juillet 1818, les pasteurs vaudois montent en chaire avec, outre leur ministère, une mission bien particulière à accomplir: inviter leurs paroissiens à ouvrir largement leur bourse. Comme l’a demandé le Conseil d’État le 30 juin, il s’agit de collecter «en faveur des habitants du canton du Valais qui ont éprouvé des pertes par le désastre arrivé le 16 du courant».

Le désastre en question, c’est la débâcle survenue au glacier du Giétro, au fond du val de Bagnes. Le 16 juin, un barrage de glace a rompu et le lac qu’il retenait s’est précipité dans la vallée. Vingt millions de mètres cubes d’eau, de glace, de boue, de rochers et d’arbres arrachés ont ravagé la vallée, emportant tout sur leur passage jusqu’à Martigny. La catastrophe fait 36 morts et laisse de nombreux habitants avec juste les habits qu’ils portaient sur le dos au soir de la débâcle.

Les Vaudois vont entendre l’appel et donner largement: plus de 26 000 francs suisses de l’époque (le salaire journalier d’un ouvrier était alors d’environ 1 franc), soit 20% du total de l’argent récolté en Suisse, ou 14% de tous les dons.

Plusieurs raisons expliquent cette générosité, en premier lieu la rapidité avec laquelle réagissent les autorités vaudoises, les premières. Le 20 juin, quatre jours après le désastre, le Conseil d’État informe son homologue valaisan qu’ordre a été donné aux communes riveraines du Rhône et du Léman, de Bex à Coppet, de recueillir les arbres et poutres arrachés au val de Bagnes que le Rhône charrie avant de les cracher dans le lac. Du bois qui sera vendu aux enchères par les autorités locales pour un montant total de 4687 fr. 20, remis aux Bagnards les plus touchés.

Un vrai reporter du XIXe

Surtout, un homme s’est donné pour mission de sensibiliser la population à la cause: le pasteur montreusien Philippe-Sirice Bridel, dit «le doyen Bridel», 61 ans. En mai, lorsqu’il entend parler de la menace qui pèse sur le val de Bagnes, «qui n’est guère connu que de nom», écrit-il, il s’y rend afin de voir de ses propres yeux la digue et les eaux accumulées.

Bridel monte jusqu’au glacier et découvre «le spectacle le plus majestueux et le plus effrayant aux personnes qui, comme nous, ne sont pas habituées à ces imposantes et épouvantables scènes de la nature». Il rencontre l’ingénieur cantonal valaisan Ignace Venetz, présent sur place en permanence, et observe comment une cinquantaine d’ouvriers sont occupés à creuser à la hache, en se relayant nuit et jour, un canal de plus de 200 mètres de long dans la masse de glace. Le plan de Venetz est de vidanger le lac glaciaire dont les eaux ne cessent de monter.

Rentré à Montreux, Bridel rédige et publie immédiatement sa «Course à l’éboulement et au lac de Mauvoisin» afin d’éclairer ses contemporains.

Mais quelques jours plus tard les débris de la débâcle flottent devant Montreux. Alors, le 5 juillet, Bridel se remet en marche, son bourdon à la main, son vieux sac de cuir sur le dos et la gourde pendue en sautoir. «Le Vallais (sic) ne terminera jamais sa guerre avec une nature sans cesse armée contre ses habitants», écrit-il.

À Martigny, atteint par une vague de 3 mètres de haut, le Montreusien constate les dégâts: «Nombre de bâtiments en bois ont disparu et leur lieu ne se reconnaît plus: la plupart des maisons en pierre qui ont résisté […] sont inhabitables. […] Le Bourg a été encore plus maltraité que la Ville, et compte un plus grand nombre de bâtiments emportés, dégradés ou encombrés.» Les routes emportées, le pèlerin doit passer par le mont Chemin pour atteindre le val de Bagnes, qu’il remonte jusqu’à Lourtier au prix de mille difficultés. Là, le pasteur fait le décompte: du glacier à Lourtier, la vague destructrice «a enlevé et fracassé 174 mayens ou chalets; de Lourtier à Zabloz (ndlr: Le Châble) 38 maisons, 112 tant granges, que greniers, 41 moulins, martinets, clouteries et foulons, etc. […] Des 19 ponts de la vallée, 15 ont disparu».

Bridel enregistre les récits des témoins oculaires de la catastrophe: au-dessus de Lourtier, la vague noire «s’étendait d’un flanc de la vallée à l’autre sur un front de 300 pieds de haut (ndlr: 100 mètres, ce qui est vraisemblablement exagéré), qu’on ne voyait avancer qu’un massif confus de poutres, d’arbres, de rochers, mêlés d’une boue marneuse, sans appercevoir (sic) les eaux qui le poussaient en avant.» Philippe-Sirice Bridel conclut son reportage avec un appel à la générosité, encourageant compatriotes et étrangers à «verser quelques gouttes de consolation et de soulagement sur les nombreuses victimes de cette catastrophe», comme il l’écrira plus tard à ses filles. Il signale aux Vaudois que leur canton a été épargné «contre toute attente, car si cette débâcle fut survenue un mois plus tard, quand les eaux du Rhône sont très hautes, ce fleuve surmontant ses digues eut immanquablement inondé [Aigle et le Chablais], et anéanti l’espérance des plus belles récoltes qu’offrent les plaines souveraines».

Le «doyen» répétera son appel le 27 juillet 1818 à Lausanne devant les éminents membres de la Société helvétique des sciences naturelles (la future Académie suisse). Par chance pour les Bagnards, il sera entendu. (24 heures)

Créé: 24.03.2019, 07h47

Ignace Venetz a sauvé le Chablais



Portrait de l'ingénieur Ignace Venetz à sa table de travail par Lorenz Justin Ritz, 1826. Derrière Venetz, un paysage représente le glacier du Giétroz.
PHOTO: JEAN-MARC BINER/MUSÉE D’ART DU VALAIS.

Le Haut-Valaisan Ignace Venetz (1788-1859) est depuis deux ans ingénieur cantonal lorsqu’en mai 1818 le Conseil d’État valaisan prend conscience du danger que représente le lac glaciaire du Giétro. Il le dépêche sur place. Venetz découvre, horrifié, l’immense étendue d’eau et mesure le risque d’un effondrement qui pourrait noyer le val de Bagnes. Sa solution consiste à creuser un tunnel dans la glace afin de vidanger le lac. Le 13 juin, le défi est relevé et le lac commence à se vider. Mais trois jours plus tard le barrage de glace cède. S’il n’a pas pu empêcher la catastrophe, Venetz l’a en tout cas atténuée. Il est certain que les dégâts auraient été beaucoup plus importants sans son intervention, en Valais comme dans le Chablais vaudois.

Outre ses travaux sur le terrain, Venetz est également remarquable pour avoir rédigé, en 1821, avec l’aide des observations du paysan érudit et député bagnard Jean-Pierre Perraudin, la première étude sur la variation des glaciers. Autrement dit, le premier travail sur le changement climatique. Il va convaincre tout d’abord Jean de Charpentier, directeur des Salines de Bex, puis le géologue Louis Agassiz, qui popularisera la théorie des glaciations mise en évidence par Venetz: dans le passé, la Suisse a été recouverte par les glaciers… Une idée de réchauffement climatique qui dérange car, selon la conception chrétienne de l’époque, la Terre se refroidit depuis la Création. G.SD

Un «film bagnard» plus que généreux



Venetz (Diego Valsecchi) et Perraudin (Jean-Émile Fellay) dans «1818».

Le cinéaste valaisan Christian Berrut ironisait au moment de présenter son film, le 18 mars dernier à Martigny: il ne savait pas qu’il était impossible de raconter l’histoire de la débâcle du Giétro, alors il l’a fait. Son objectif consiste à faire revivre l’épopée des Bagnards creusant la glace et saluer la mémoire des artisans de cette entreprise mémorable, comme l’ingénieur Ignace Venetz, le paysan et chasseur de chamois Jean-Pierre Perraudin ou le président du dizain de Martigny Philippe Morand. Il en résulte «1818», un film généreux, réalisé grâce à l’engagement de toute la vallée, gardienne de la mémoire de la «catastrophe». Comédiens, figurants, experts et conteurs viennent des différents villages.

De là, ce long-métrage porte les défauts de ses qualités, à savoir une volonté de bien faire, de tout dire et de montrer beaucoup. Ainsi, le cinéaste donne la parole à un paquet d’intervenants tout en faisant couleur locale avec des figurants pêchés au val de Bagnes. Labellisé «docufiction», le métrage séduira les amateurs d’images bien léchées. Cependant, entre documentaire historique et scientifique, effets spéciaux, animation, et même science-fiction avec l’apparition de Venetz à la chaire de l’église de Bagnes en 2018, il ne choisit pas son camp. Il ne manque ni l’idiot du village annonçant la catastrophe ni la musique grandiloquente accompagnant les images de montagne. Du coup, le rythme de la narration souffre. Un peu plus de simplicité n’aurait pas gâché l’histoire.

«1818, la débâcle du Giétro»
Plusieurs avant-premières dès le 17 mars
En salle dès le 27 mars

aardvarkfilm.com

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