Les vignerons de Bonvillars s’unissent pour être plus forts

HistoirePressés par les marchands de vins, 18 viticulteurs créent leur coopérative.

La «chaîne» d’embouteillage en 1950 dans les locaux du premier bâtiment de la CVB, inauguré un an plus tôt.

La «chaîne» d’embouteillage en 1950 dans les locaux du premier bâtiment de la CVB, inauguré un an plus tôt. Image: CAVE DES VITICULTEURS DE BONVILLARS - DR

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Les sécateurs ont commencé à claquer cette semaine dans les vignes de la centaine de sociétaires de la Cave des viticulteurs de Bonvillars (CVB). Ils marquent la 76e vendange de cette coopérative nord-vaudoise, qui fête cette année ses noces d’albâtre. Le 20 mars 1943, dix-huit viticulteurs de la région se sont réunis au Café Correvon à Bonvillars pour fonder l’ancêtre de la CVB, la Société des viticulteurs du district de Grandson. Le patronyme de plusieurs d’entre eux sonne familièrement à ceux qui connaissent ce coin de pays: Banderet, Dagon, Duvoisin, Grin, Guilloud, Payot, Paris, Ray. Et leur premier président est un certain Émile Mermod.

La belle et longue histoire de la CVB est racontée au travers d’une plaquette écrite pour cet anniversaire par la Neuchâteloise Marie-Aldine Béguin. On y découvre ainsi qu’il a fallu attendre cinq ans pour que «la Cave», comme on dit souvent aujourd’hui, ne devienne officiellement Cave des viticulteurs de Bonvillars. Un nouveau nom qui ne lui a pas fait changer son domicile légal, resté à Grandson jusqu’en 1961. «Ce livre, c’est aussi l’histoire d’une région et de ses vignerons qui, durant 75 ans, malgré les caprices de la nature et les difficultés de certaines périodes, ont toujours eu à cœur de développer leur outil de travail», souligne son actuel président, Daniel Taillefert.

La coopérative a été crée au Café Correvon (qui deviendra le Café du Raisin), le 20 mai 1943. CVB - DR

En 1943, c’est bien des difficultés rencontrées par ces travailleurs de la terre qu’est née l’idée de créer une coopérative, à la manière de celles qui existaient déjà dans d’autres régions viticoles, telles La Côte, le Chablais ou Lutry. Pour eux, le constat est sans appel. Ils peinent toujours plus à vendre le produit de leurs vignes. «Plutôt que d’acheter le raisin vinifié, ou même le moût, les marchands de vins et les gros encaveurs viennent prendre directement le raisin au pied des vignes», explique Olivier Robert, l’actuel œnologue de la CVB. Et les prix imposés sont évidemment moins attractifs que s’il s’agissait d’acquérir le produit fini que les viticulteurs n’arrivent plus à vendre directement. «Dans certains cas, c’était à prendre ou à laisser pour les vignerons», reprend Olivier Robert.

«La vendange que vous avez livrée a donné le vin que vous buvez aujourd’hui!»

Pressés par ces contraintes financières, ils misent en outre sur la quantité au détriment de la qualité. Conscients qu’ensemble on est plus fort, ils s’associent, espérant avoir davantage de poids face aux encaveurs, être en mesure de soutenir le prix des vins de la région et d’obtenir de meilleurs prix en achetant en grandes quantités engrais, produits de traitement ou matériel. Mais hors de Suisse, la guerre fait rage. Ses aléas conduisent les coopérateurs à prendre une première décision difficile. Craignant le manque de ciment, de verre et de divers matériaux, ils renoncent à bâtir leur propre cave. Ce choix tout juste entériné, un autre écueil se dresse devant eux. Et pas des moindres puisqu’il touche directement leur production. Dès leur première vendange, les vignerons associés décident de vendre en vrac la plupart de leurs grappes à la Compagnie viticole de Cortaillod, installée à quelques kilomètres de leurs vignobles. Mais la société neuchâteloise est en proie à de grosses difficultés financières. La faillite qui sera prononcée quelques mois plus tard leur laissera d’ailleurs une ardoise de 90 000 francs. Avant de disparaître, Cortaillod se voit contraint de refuser l’achat de la récolte nord-vaudoise de 1947, pourtant abondante. La CVB se croit tirée d’affaire quand un particulier leur prend la totalité des grappes. Las, la Cave ne verra jamais la couleur de son argent.

Ce millésime peut même être taxé d’annus horribilis, des changements de législation intervenant dans le domaine des appellations. Il n’est désormais plus possible de mélanger du raisin vaudois à des grappes neuchâteloises. Les coopérateurs n’ont plus qu’une solution: revenir sur leur décision et construire une cave. Leur récolte commune peut dès lors être stockée au cœur du vignoble, à Bonvillars, où elle est tenue à disposition du commerce de gros. Le projet mûrit plus vite que le chasselas au soleil des coteaux. Le chantier à 700 000 francs – subsidié à 30% par le Canton – est adjugé le 19 mai 1948, cinq jours avant le premier coup de pioche. Et le bâtiment, dont les cuves peuvent contenir 600 000 litres, est fin prêt à l’automne. La forme de la coopérative ayant été choisie pour impliquer tout le monde, les membres souscrivent pour 110 000 francs d’obligations et achètent 55 800 francs de parts sociales pour financer le projet. Dans la foulée, la société adopte quatre crus d’origine. Le vin de la Cave s’appellera Bonvillars, Champagne, Concise ou Rives vaudoises du lac de Neuchâtel. Et il fait la fierté de ses membres. En août 1949, le président Mermod peut du reste fanfaronner lors du discours prononcé à l’occasion de l’inauguration officielle: «La vendange que vous avez livrée a donné le vin que vous buvez aujourd’hui!»

L’histoire de la Cave des viticulteurs de Bonvillars est bel et bien lancée. Les années qui suivent sont belles et la CVB traverse ses Trente Glorieuses. Grâce aux structures modernes dont elle dispose, ses sociétaires passent rapidement de 100 à 188. Un effectif qui atteint même la barre des 220. Du coup, la place de stockage fait défaut. Pour un demi-million, sa capacité est portée à 1,2 million de litres – soit le double de ce qu’elle pouvait supporter – en 1953. L’investissement est d’autant plus nécessaire que les vignerons de Bonvillars viennent de signer avec leurs homologues d’Orbe un accord pour la vinification et le stockage.

Un marché saturé

C’est paradoxalement deux récoltes exceptionnelles qui vont mettre la société dans le jus. Les vendanges 1982 et 1983 font suite à plusieurs années médiocres, voire pire, qui ont contraint la Confédération à ouvrir ses frontières aux crus étrangers. Il est dès lors difficile de trouver sa place dans un marché saturé, qui plus est quand le raisin n’est pas bon.

La Cave doit transformer l’ancien réservoir à eau de Bonvillars pour stocker du moût dont elle ne sait plus que faire. Le vin est bradé, à défaut d’être jeté. Elle va même jusqu’à en laisser des hectolitres pour 30 centimes à la filière alimentaire de Nestlé. D’autres choix sont pires. Les sociétaires agrandissent par exemple les bâtiments alors qu’ils auraient dû réduire leur production. La dette gonfle, atteint 11 millions au début des années 2000. Et il faudra que les vignerons renoncent à se faire payer les récoltes 2002 et 2003 et que la BVC cède aux prières du conseil d’administration pour qu’elle soit épongée. Et que la Cave des viticulteurs de Bonvillars puisse fêter cette année son 75e anniversaire. Car comme le bon vin, elle s’est bonifiée avec les années. Sa santé est du reste nettement meilleure qu’il y a 15 ans.

Créé: 17.09.2018, 09h04

Le Champagne de Bonvillars a fait des bulles jusqu’à la Cour européenne

Difficile, voire impossible, d’évoquer l’histoire de la CVB sans mentionner la saga qui agite encore l’un de ses crus d’origine: Champagne. Bien qu’il soit établi que ce village nord-vaudois portait déjà ce nom au IXe siècle et que du vin y était déjà produit en 855, le ciel est tombé sur ses vignes en 1998, au moment où la Suisse et l’Union européenne négocient les accords bilatéraux. Les puissants Champenois craignent visiblement que le chasselas des Champagnoux ne fasse de l’ombre à leur vin pétillant. Et comme les Suisses n’ont pas eu la bonne idée de protéger cette appellation au moment de la signature d’un traité franco-suisse sur les appellations d’origine et autres dénominations géographiques, le nom du vin vaudois est sacrifié. Ses défenseurs, qui ont perdu un procès en 2007 devant la Cour européenne, ne désarment pas et cherchent encore un moyen de récupérer leur «identité culturelle».

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