Sept choses à savoir sur nos ancêtres du haut Moyen Âge

ArchéologieUne période sombre, faite d’invasions barbares et de guerres, le haut Moyen Âge? Pas si simple, répond l’archéologie moderne dans un bel ouvrage.

À l'époque carolingienne, vers les VIIIe-IXe siècles, l'ancienne Lousonna romaine n'est plus qu'un hameau au bord du lac. La ville s'est déplacée sur la colline de la Cité depuis la fin de l'Antiquité.

À l'époque carolingienne, vers les VIIIe-IXe siècles, l'ancienne Lousonna romaine n'est plus qu'un hameau au bord du lac. La ville s'est déplacée sur la colline de la Cité depuis la fin de l'Antiquité. Image: Cecilia Bozzoli

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Le haut Moyen Âge, qu’on peut situer grosso modo entre l’an 350 de notre ère, soit la fin de l’Antiquité romaine, et l’an 1000, début du Moyen Âge, est généralement considéré comme une époque agitée et obscure, pendant laquelle des bandes d’Alamans, de Vandales, d’Ostrogoths et de Wisigoths sans foi ni loi ont mis à sac l’Occident. La réalité est un peu plus complexe que cela, révèle «Aux sources du Moyen Âge», un bel ouvrage qui sort de presse. Le point avec Lucie Steiner, archéologue spécialiste de cette période qui a dirigé cette publication rassemblant les connaissances actuelles sur cette période dans nos régions.

1) Qui vivait entre Alpes et Jura?

Les habitants étaient ceux de toujours, c’est-à-dire, sur un fond celtique, des Helvètes romanisés ou gallo-romains, qu’on appelait les Romani. S’y ajoutent en 443 les Burgondes et leur roi Gondioc, installés pacifiquement sur les rives du Léman du côté de Genève et Nyon par le général romain Aetius. Ils sont des Germains orientaux, comme les Goths. On avait alors besoin d’eux pour défendre la région, et ils profitent de la désintégration de l’Empire romain pour établir leur royaume. Les Burgondes cohabitent avec les Romani, se mélangent, sont assimilés et, très vite, perdent leur langue. Mais en 534, ils sont battus par les Francs, qui prennent le pouvoir sur leur territoire.

Un personnage semble nous faire signe depuis cette plaque-boucle en bronze du VIe siècle trouvée lors d’une fouille à Arnex-Bofflens. Il s’agit peut-être d’une représentation de Daniel dans la fosse aux lions. Photo: Yves André/MCAH Lausanne


2) Quelle langue parlait-on?

Le latin était couramment en usage parmi les Helvètes, comme dans toute la Gaule. Les Burgondes, eux, parlaient leur propre langue germanique orientale, qui disparaîtra vers l’an 600. Ils avaient sans doute été familiarisés au latin avant leur installation dans nos contrées et, comme les Francs, se mettent à le parler. Les racines latines vont persister dès lors et jusqu’à nos jours à l’ouest de la Suisse. Alors que l’est du pays connaît une germanisation progressive dès les VIIe-VIIIe siècles, sous l’influence des Alamans. Dans nos contrées, on trouvait sans doute encore des personnes parlant des langues celtiques. Mais on écrivait en latin. Plus insolite: «Aux sources du Moyen Âge» mentionne la seule inscription germanique en runes découverte à ce jour en Suisse, gravée au revers d’une fibule de cette époque découverte près de Zurich: «Frifridil du ift mikl», dit-elle. Autrement dit: «Étreins-moi mon bien-aimé». On est loin des mœurs barbares…

Cette fibule en argent datée des environs de l'an 600, découverte près de Zurich, porte, gravée au revers (à g.), la seule inscription germanique en runes découverte à ce jour en Suisse: «Frifridil du ift mikl» («Étreins-moi mon bien-aimé»). Photos: MNS Zurich


3) De quoi vivaient les habitants?

D’agriculture, essentiellement. Mais c’est le domaine sur lequel on en sait encore le moins. L’habitat à la campagne est la grande inconnue de cette période, de même que l’organisation économique et sociale. On ignore ainsi si les grands domaines romains se maintiennent. Ce que l’on sait par contre, c’est le développement de la production indigène de fer, beaucoup plus important qu’à l’époque romaine où l’on importait des lingots de fer. D’une manière générale, on observe un développement de l’artisanat et de l’utilisation des ressources locales. On a trouvé des fours à gypse, de l’artisanat du verre, c’est la naissance du vitrail, du tournage de la pierre ollaire. La production artisanale métallique et l’orfèvrerie sont remarquables. Les pièces sont personnalisées, chaque fibule ou plaque de boucle de ceinturon est unique. On ne cherche plus à représenter le réel et laisse la place aux motifs géométriques. Vu la fin des importations de céramique, on fabrique plus d’ustensiles en bois. Mais les échanges lointains se maintiennent, notamment avec l’Orient, comme pour des perles de verre venues d’Inde ou du Sri Lanka. On fait également venir des reliques habillées de tissus précieux.

Cette fibule, broche destinée à fixer des vêtements, a été découverte dans une tombe à Ardon (VS). Un artisan du VIIe siècle l’a recouverte d’une feuille d’or, puis ornée de filigranes et de divers éléments comme des morceaux d’os (ou d’ivoire?), des pierres, grenats et pastilles de verre coloré. Photo: Michel Martinez/Musée d'histoire du Valais


4) Où habitaient-ils?

On ne connaît pas précisément les lieux et les méthodes de construction. À part quelques pierres de soubassement, on utilisait surtout de la terre et du bois, qui ont laissé peu de traces. À l’exception des églises et de quelques maisons importantes en pierre, où l’on peut constater que les techniques ne sont pas perdues, mais simplement plus en vigueur ailleurs. Il y a de nombreux vestiges de cette époque sous des églises actuelles, comme on peut le voir dans le site archéologique sous la cathédrale Saint-Pierre de Genève. À Lausanne, il y a des murs de la fin du VIe siècle sous la cathédrale. Un évêque y siège déjà à cette époque.

Si l’on en sait encore peu sur les constructions de l’époque, le canton de Vaud possède au moins un site exceptionnel, celui de la falaise du vallon des Vaux, à Chavannes-le-Chêne. Un millier de cavités destinées à l’ancrage des cabanes, recelant encore des traces de bois, ainsi que des récipients en céramique permettent de dater l’occupation de ce site, peut-être refuge ou lieu de stockage caché, au moins entre les Ve et VIe siècles. Maquette: Hugo Lienhard. Photo: Suzanne et Daniel Fibbi-Aeppli/MCAH


5) Quelle était leur religion?

Le changement, avec l’implantation de la religion chrétienne au IVe siècle, date d’avant les barbares. En 313, l’empereur romain Constantin 1er a autorisé la religion chrétienne. À la fin du siècle, Théodose en a fait la religion de l’empire et a interdit les cultes païens. Au Ve siècle déjà, les païens sont des exceptions, même si des pratiques magiques et des superstitions ont subsisté plus longtemps. En témoigne une croix en argent trouvée dans la cathédrale de Lausanne, qui porte des inscriptions déclinant la formule magique «abrasax», devenue plus tard «abracadabra». C’est aussi l’époque de la fondation des monastères dans des régions retirées, comme Romainmôtier et Saint-Maurice, établi par le roi burgonde Sigismond en 515.

Une croix en argent du VIe-VIIe siècle trouvée dans la cathédrale de Lausanne porte des déclinaisons de la formule magique «abrasax», future «abracadabra». Photo: Yves André/MCAH Lausanne


6) Dispose-t-on de sources écrites?

Oui, on écrivait beaucoup à cette époque. Paradoxalement, pour notre région, nous possédons plus de témoignages de cette époque que pour la période romaine. On écrit en latin, sur du parchemin, fait de peaux animales. Les livres sont donc des objets très précieux et voler un ouvrage dans une bibliothèque est alors un crime très grave. On écrit des vies de saints, des ouvrages ecclésiastiques, des chartes et des textes de lois, de la poésie, on raconte ce qui se passe à Romainmôtier ou à Saint-Maurice, il y a des intellectuels et des politiques qui correspondent entre eux. On trouve également des écrits sur des objets du quotidien.

Long de 18,5 cm, le précieux coffret à reliques de Teudéric, de la première moitié du VIIe siècle, conservé à l’abbaye de Saint-Maurice, porte au revers une inscription en latin signifiant «Le prêtre Teudéric le fit faire en l’honneur de saint Maurice. Amen. Nordolaus et Rihlindis ordonnèrent de la fabriquer. Undiho et Ello le firent.» Photo: Jean-Yves Glassey et Michel Martinez/Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice


7) Comment en sait-on autant sur cette période?

Les cimetières sont la principale source d’information sur cette époque. Ils indiquent les lieux où des gens vivaient, disent bien sûr comment on enterrait les morts, mais fournissent aussi de nombreux objets. On peut ainsi connaître l’artisanat ou les vêtements portés. Les squelettes permettent d’identifier des maladies, des carences, des signes d’infection mais aussi des traces de soins. À Lausanne comme à La Tour-de-Peilz, on a découvert et fouillé de grandes nécropoles (entre 500 et 600 tombes entre le Ve et le IXe siècle à La Tour-de-Peilz). En ce temps-là, tout chrétien doit être enterré autour de l’église, ce qui va devenir le modèle médiéval. Probablement en lien avec un statut économique ou social, certains sont enterrés dans les églises, surtout des hommes, avec parfois des secteurs pour des femmes avec des enfants.

Un ensemble de sépultures aménagées dans le portique ouest de l’ancienne église Saint-Laurent de Genève entre le Ve et le VIIIe siècle. Le choix des lieux de sépulture comme leur organisation connaissent de grands changements entre l’an 350 et l’an 1000. Les milliers de tombes de cette période que l’on trouve en Suisse romande fournissent d’innombrables informations. Photo: SCA Genève


Créé: 29.09.2019, 08h53

Les soi-disant «barbares» méritent qu’on se penche sur eux

Lucie Steiner, 52 ans, est une spécialiste du haut Moyen Âge et tout particulièrement de son archéologie funéraire, au sein de la société d’investigations archéologiques Archeodunum, sise à Gollion. Elle est également rédactrice à la revue spécialisée «Archéologie suisse».

Pour elle, il est temps de rétablir la vérité sur cette période, de donner un autre éclairage sur ses habitants. «Le haut Moyen Âge souffre d’un manque de visibilité dans le paysage, et notamment de l’absence de ruines, de monuments visitables, explique-t-elle. L’époque a connu des événements violents, dramatiques, mais possède aussi d’autres aspects qui méritent que l’on s’y penche. Les gens de cette époque ont connu de grands changements, mais ils n’ont pas disparu ou sombré dans le chaos, ils ont trouvé des solutions. Ainsi, nos paroisses actuelles découlent de la fondation des églises de cette époque. Les villes romandes importantes comme Lausanne, Genève et Sion ont émergé durant le haut Moyen Âge.»

Chez les archéologues, cette «période sombre», qui a durablement marqué la France à travers les grandes invasions des Gaules par les Vandales, Alains et Quades vers 406-409 et les batailles contre les Huns un peu plus tard, a été longtemps éclipsée par la période romaine. Il y a trente à quarante ans que les études à ce propos ont redémarré, et elles sont désormais très dynamiques. «La recherche a beaucoup progressé, confirme Lucie Steiner. Elle s’inscrit dans une démarche au niveau européen.» Celle-ci permet, dans une perspective paneuropéenne, une remise en cause des nationalismes en raison des rencontres entre populations «de souche» et lesdits «barbares».

«Tout cela mérite bien que l’on révise quelques préjugés», conclut l’archéologue, ravie d’avoir pu mener à bien ce travail en collaboration avec de nombreux auteurs amenant chacun son expertise et mettant en valeur les recherches les plus récentes.

Actuellement, c’est l’habitat qui émerge sous l’œil des archéologues. Mais en Suisse, on ne trouve toujours pas d’enseignement dédié à cette période.
G.SD





Lucie Steiner, archéologue, spécialiste du haut Moyen Âge.
Photo: Philippe Maeder

Le livre

«Aux sources du Moyen Âge. Entre Alpes et Jura»
Collectif, sous la direction de Lucie Steiner avec la collaboration de Justin Favrod
Éditions Infolio, 23x28 cm, 288 p.

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