Un hôtelier engadinois invente le tourisme d’hiver

Histoire - 1864Johannes Badrutt propose à ses hôtes anglais de venir profiter de la neige et du climat ensoleillé de Saint-Moritz.

Datant de 1864, la première photo de Badrutt (sur la droite, derrière l’enfant porté par une dame) et ses clients devant l’Engadiner Kulm.

Datant de 1864, la première photo de Badrutt (sur la droite, derrière l’enfant porté par une dame) et ses clients devant l’Engadiner Kulm. Image: Badrutt’s Palace Hotel Archives St.Moritz

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Un soir de septembre 1864, à l’hôtel Engadiner Kulm (le sommet de l’Engadine) à Saint-Moritz, des touristes britanniques se lamentent, tristes de devoir quitter les beautés des Alpes grisonnes où ils viennent de passer l’été. Les promenades romantiques le long des lacs aux eaux cristallines de la Haute-Engadine, les torrents impétueux, les paysages spectaculaires et sublimes, les alpages fleuris au pied du Piz Nair, où l’on grimpe à dos de mulet, tout cela va bientôt céder la place à la grisaille du smog londonien.

«Et si vous veniez passer l’hiver ici?» La légende de Johannes Badrutt, telle que narrée un jour par son petit-fils, prétend qu’il aurait suffi de cette simple question pour que l’hôtelier devienne l’inventeur du tourisme d’hiver en Suisse. Et l’idole de la station huppée grisonne, qui lui a élevé un monument en son centre.

«Si vous venez et que le temps n’est pas beau, je vous offre les frais de voyage.»

Une simple question, oui, mais tout de même assortie d’un sacré pari, propre à stimuler l’esprit joueur des sujets de Sa Gracieuse Majesté: «Si vous venez et que le temps n’est pas beau, je vous offre les frais de voyage.» Défi redoutable en effet, car à l’époque, l’Engadine est encore dépourvue de voie ferrée. Si, en été, on peut voyager à peu près confortablement en diligence, via la route créée dans les années 1820 par le col du Julier, à 2284 m d’altitude, en hiver, il faut compter douze à treize heures de traîneau depuis Coire. Et encore, pour autant que le temps le permette!

Mais, relevant le défi, les Anglais débarquent pour Noël et sont sidérés, devant le décor grandiose des sommets enneigés, au-dessus du lac gelé, quand Johannes Badrutt les accueille, en bras de chemise, sur le seuil de son établissement. Une ancienne pension que sa femme et lui ont achetée en 1857, qu’ils ont agrandie et d’où est né le premier hôtel de Saint-Moritz.

Une clientèle fortunée et oisive

Badrutt est issu d’une famille modeste, il n’a pas suivi de formation à proprement parler mais a roulé sa bosse à droite à gauche. Son père Johannes senior, qui a entre autres tenu une petite pension, a connu les affres de la faillite et a dû s’expatrier en Italie. Le mariage de Johannes junior avec la fille d’un notable de Coire lui a permis d’obtenir un certain appui financier. Il a bien compris tout le parti qu’il peut tirer de cette clientèle d’Anglais fortunés et oisifs. Ajouter une saison d’hiver à celle d’été lui permettrait d’accélérer ses amortissements. Alors il se plie en quatre pour ses hôtes, qui repartent sur leur île au printemps bronzés, pétant de santé et de joie de vivre, ravis de raconter au tout-Londres la belle expérience qu’ils viennent de vivre. Dans les années qui suivent, Johannes Badrutt et son épouse Maria font fructifier leur affaire (ils ont également onze enfants, dont huit atteignent l’âge adulte). L’argent gagné, ils le réinvestissent intelligemment dans des achats de terrain, créant la base du futur empire hôtelier familial à Saint-Moritz.

En vrai pionnier, le Grison cherche à distraire ses ladies and gentlemen entichés de sport. En été, on pratique bien entendu le golf, l’alpinisme, le tir, la voile, l’aviron, sans oublier le cricket, l’équitation ou le tennis. Désormais, en hiver, des traîneaux permettent de partir en promenade dans le décor idyllique, des luges à foin offrent de belles glissades entre l’hôtel et le lac de Saint-Moritz dont la glace, une fois la neige balayée, se transforme en patinoire, puis en piste de curling. Pour les dames, on organise des courses de luge sur le lac gelé. Durant l’hiver 1884-85, certaines participeront aux premières glissades sur la terrible Cresta Run, la piste de skeleton que Badrutt crée, pour les plus téméraires, entre Saint-Moritz et Celerina, avant que celle-ci ne soit réservée aux hommes. Dès 1891 et jusqu’à nos jours, on pratiquera le bobsleigh sur la Bob Run.

Badrutt a compris qu’il doit viser une clientèle internationale. Il agrandit son hôtel, y ajoute une bibliothèque et un salon de lecture où l’on trouve les journaux en anglais bien sûr, mais aussi en français, allemand et italien. Les amateurs de billard et de bridge ont leur salon. Dans la salle de bal, Badrutt engage des orchestres, des comédiens et des chanteurs, organise des soirées de projection au moyen de lanternes magiques.

Mais le visionnaire ne s’arrête pas là: pour devenir un palace, son hôtel doit posséder tout le confort moderne et pour cela, il ne lésine pas sur les moyens, introduisant des nouveautés comme le chauffage à air chaud, les toilettes à chasse d’eau importées d’Angleterre ou l’ascenseur hydraulique. En 1878, fasciné par les progrès techniques, il se rend à l’Exposition universelle de Paris. Il y fait l’acquisition d’un équipement ultramoderne: de quoi produire, transporter et utiliser l’électricité. Il fait aménager une petite installation hydroélectrique dans le torrent voisin et, cette année-là, les premières ampoules à arc de Suisse brûlent dans la salle à manger de l’Engadiner Kulm.

De l’électricité pour son village

Bien entendu, l’établissement est l’un des premiers à être relié au réseau téléphonique naissant, en 1889. Auparavant, Badrutt relève un autre défi, qui impressionne jusqu’à la «Feuille d’Avis de Lausanne». Le 3 novembre 1887, elle écrit: «M. Badrutt, propriétaire d’un des grands hôtels de Saint-Moritz, a entrepris l’éclairage de ce village par l’électricité. Les turbines seront installées dans les sauvages gorges de la Charnadura, qui s’étendent entre Saint-Moritz et Celerina, entre deux colossales parois de rocher au travers desquelles l’Inn, en sortant du lac de Saint-Moritz, s’est frayé un passage. Jusqu’il y a quelques mois, aucun pied humain n’avait pénétré dans ces gorges sombres.»

Les concurrents pourront bien copier, ils auront toujours un temps de retard. Dans l’Oberland bernois, par exemple, Grindelwald ne connaîtra sa première Wintersaison qu’en 1888, Wengen en 1909 et Mürren en 1910.

Et quand Johannes Badrutt rejoint sa chère épouse dans l’au-delà, en 1889, à 70 ans, il est le deuxième propriétaire immobilier d’un village lui-même devenu l’une des stations de sports d’hiver les plus huppées au monde. Pari tenu.

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Créé: 02.02.2020, 09h56

Dans le canton de Vaud

Château-d’Œx devient une «succursale de Davos»

Dans la région lémanique, les années 1860 sont considérées comme un âge d’or du tourisme. Mais seulement… sur les rives du Léman. Après Genève comme point de départ vers Chamonix et les glaciers du Mont-Blanc, l’arrivée du chemin de fer a permis à Lausanne et Vevey d’exister sur le plan hôtelier. Pour les hauteurs, et surtout pour voir apparaître un tourisme hivernal, il faut attendre.

Château-d’Œx,
par exemple, possède déjà deux hôtels et une pension en 1859, mais ne peut devenir une station de sports d’hiver que durant la saison 1893-94, lorsque deux de ses établissements s’équipent de chauffage central. Le Pays-d’Enhaut peut alors accueillir à son tour de sportifs Anglais et leur proposer des activités comme les courses de luges, bientôt le ski et le skijöring où le skieur est tiré par un cheval. Autre attraction, le «tailing,» qui consiste en deux chaînes de luges attachées à un char tiré par deux chevaux, équipage grâce auquel on peut être à Rougemont pour le «tea time».

Au tournant du siècle, la colonie britannique devient importante, permettant à plusieurs hôtels d’ouvrir leur patinoire privée, où désormais l’on pratique le patinage, le curling et le hockey. Le Pays-d’Enhaut est peu connu des Suisses, écrit en 1904 la «Neue Zürcher Zeitung», mais les Anglais en connaissent bien les atouts climatiques «et en ont fait une succursale de Davos».

Cette même année, l’arrivée du chemin de fer Montreux-Oberland bernois (MOB), cordon ombilical vers la Riviera, fait exploser l’offre touristique. Ainsi, en 1907, dix-neuf hôtels et pensions permettent à Château-d’Œx de se profiler comme «station sportive et climatérique».

Si Château-d’Œx refuse d’accueillir les tuberculeux, Leysin par contre a vu le jour en tant que lieu de cure en 1889 grâce à l’ouverture d’un premier sanatorium. Mais les médecins, soucieux de la tranquillité de leurs patients, refusent que l’on accueille des touristes! Ce n’est donc que dans les années 50, lorsque les hôtels-sanatoriums se vident grâce au vaccin BCG, que la station se tourne vers les sports d’hiver: télécabines et remonte-pentes sont mis en service durant la saison 1956-57.

À l’autre bout du canton, la vallée de Joux s’ouvre doucement au tourisme d’été à la fin du XIXe, suite à l’inauguration de la ligne de chemin de fer Vallorbe – Le Pont. Comme le rappelle un immense dessin sur une falaise au-dessus du lac de Joux réalisé en 1874-75, le patinage sur le lac gelé en hiver est déjà connu des locaux, et un premier concours de ski est organisé en 1900 dans un pâturage, par des Combiers pour des Combiers.

Le Grand Hôtel du Pont ouvre l’année suivante à l’intention des touristes étrangers et, dès 1903, sa publicité propose un «magnifique séjour d’hiver»: «Splendid for skis, lake skating, toboggan». Il faut dire que l’établissement, «fireproof», possède alors lumière électrique, ascenseur et chauffage central. Il fait le plein d’Anglais, mais cet âge d’or est court: la Première Guerre mondiale retient les Britanniques chez eux, la belle époque est terminée. Et ce n’est qu’après la Seconde Guerre qu’un premier téléski ouvre au Brassus.
G.SD

Sources

- «150 Jahre Kulm Hotel», Jubiläums Buch, St-Moritz, 2014

- «Hotel Traüme, zwischen Gletschern und Palmen», Roland Flückiger-Seiler,
Hier + Jetzt, 2005

- «Fünf Generationen Badrutt: Hotelpioniere und Begründer der Wintersaison», Susanna Ruf, Verein für wirtschaftshistorische Studien, Zürich, 2010

- «Histoire du tourisme en pays vaudois», Revue historique vaudoise, SVHA, 2006

Johannes Badrutt (1819-1889), photographié ici en 1867.

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