Un prince en croisade: l’expédition d’Amédée VI

Histoire d'iciEn juin 1366, le comte de Savoie accomplit le vœu qu’il a fait au pape: mener croisade contre les Turcs.

A Turin, une statue, réalisée par Pelagio Palagi vers 1847, commémore la croisade d’Amédée VI.

A Turin, une statue, réalisée par Pelagio Palagi vers 1847, commémore la croisade d’Amédée VI. Image: Florian Chamorel

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La croisade dirigée par le comte de Savoie Amédée VI, en 1366 et 1367, s’intègre dans le cadre de ces croisades dites «tardives». Malgré l’expulsion définitive des croisés de Terre sainte en 1291, l’espoir de reprendre Jérusalem reste vivace en Europe occidentale, notamment parmi les hommes de lettres, papes, princes ou souverains. A partir du XIVe siècle, face à l’avancée des Turcs ottomans vers Constantinople, la défense de l’Empire byzantin et de la Chrétienté se substitue à la reprise de Jérusalem. Les croisades perdent alors leur caractère d’expédition de masse pour devenir des campagnes plus limitées, parfois initiées par la papauté mais surtout promues et menées par les princes laïcs. La croisade d’Amédée VI nous est connue grâce à un document exceptionnel, la comptabilité tenue par un certain Antoine Barbier. Tout au long de la campagne, celui-ci consigne les entrées et les sorties d’argent. Ce rouleau, composé d’une centaine de peaux de parchemin pour une longueur totale d’environ 70 mètres, est conservé aux Archives d’Etat de Turin. Bien que rédigé dans un but administratif, ce document permet de retracer les périples de l’expédition dans son quotidien, tout en rendant possible l’étude approfondie d’une armée en croisade.

Quittant le port de Venise au mois de juin 1366, Amédée VI, aussi surnommé le Comte Vert à cause de son goût pour cette couleur, longe la côte est de l’Adriatique avant de faire jonction avec le reste de sa flotte dans le port de Coron (aujourd’hui Koroni, au sud du Péloponnèse). Bien qu’à première vue les princes de Savoie puissent être perçus comme des souverains montagnards et non marins, ils possèdent une certaine culture navale. En effet, à partir du XIIIe siècle, les comtes de Savoie engagent des ingénieurs génois pour procéder à la construction d’une petite flottille de galères, basée à Villeneuve, ainsi qu’au commandement des navires.

Des Dardanelles à la mer Noire

Dans le cadre de la croisade, la flotte est composée de galères affrétées auprès des grandes villes maritimes du Moyen Age: Venise, Gênes ou encore Marseille. Ces navires, propulsés à la voile ou par les bras d’une centaine de rameurs, sont proches de la galère La Liberté que l’on peut observer sur le Léman de nos jours, excepté une cale plus importante dédiée au transport. Amédée VI peut ainsi profiter de l’expérience des équipages habitués à naviguer sur les routes maritimes reliant l’Italie à la mer Egée. Le 22 août 1366, la flotte débarque quelque 1200 croisés devant les murs de la ville de Gallipoli. Occupée par les Ottomans depuis 1354, cette place garde l’entrée du détroit des Dardanelles. Plus symboliquement, il s’agit aussi de la première place forte conquise par les Turcs à l’ouest du Bosphore.

L’armée croisée est principalement composée d’hommes d’armes, des cavaliers lourdement équipés, issus de la noblesse du comté de Savoie. La plupart de ces nobles proviennent des terres depuis longtemps fidèles au comte, comme la Savoie, la Bresse, le Bugey ou encore le Pays de Vaud. Des troupes de mercenaires anglais, allemands et italiens complètent les effectifs, ainsi que des nobles provenant des principautés voisines de la Savoie, prouvant que l’esprit de croisade est toujours vivace à la fin du Moyen Age.

A la tête de l’armée se trouvent les chevaliers de l’ordre du Collier, fondé en 1362 par Amédée VI, qui réunit autour de lui des membres de la haute noblesse. Les croisés prennent d’assaut les murailles à l’échelle et s’emparent de la ville après quatre jours de combats. Le Comte Vert envoie un messager en Savoie afin d’annoncer cette grande nouvelle, tandis que la victoire est fêtée sur place à coup de tonneaux de vin offerts par Amédée VI à ses troupes.

La conquête de Gallipoli n’annonce pas la fin des hostilités. Amédée VI apprend que Jean V Paléologue, empereur de Constantinople et cousin du comte de Savoie, est retenu par les Bulgares. Désormais, la croisade du Comte Vert va porter ses efforts sur les rivages de la mer Noire. Amédée VI conquiert successivement plusieurs villes côtières bulgares, avant d’arriver devant les murs de Varna. Contrairement aux opérations précédentes, le comte de Savoie ne lance pas d’assaut contre la cité mais la soumet à un blocus.

La comptabilité mentionne l’échange de plusieurs ambassades entre Amédée VI et le tsar des Bulgares, Ivan Alexandre. Il semble que les deux côtés désirent trouver une solution diplomatique à la libération de l’empereur de Constantinople. En attendant le retour de ce dernier, les croisés installent leur camp d’hiver dans la ville de Mésembrie (actuellement Nessebar, à l’est de la Bulgarie). Afin de parer au froid, le comte de Savoie se fait confectionner de nouveaux vêtements de sa couleur favorite, doublés de fourrure, tandis qu’il tue le temps en défiant des Génois au tir à l’arbalète ou en jouant aux dés avec son entourage.

Une fin de campagne difficile

Toutefois, Amédée VI commence à rencontrer des difficultés dès le début de l’année 1367. L’entretien de l’armée, et surtout des navires, réduit de manière alarmante le trésor du comte. Les populations conquises sont forcées de payer un lourd tribut, les biens de valeurs sont systématiquement vendus afin de pouvoir récolter quelques fonds supplémentaires. Mais ces actions ne suffisent pas à combler le manque de liquidités et d’importantes sommes sont empruntées aux marchands italiens du comptoir de Pera. Parallèlement, la comptabilité mentionne un grand nombre de dons d’argent à des combattants tombés malades ainsi que l’achat de médicaments. Une épidémie s’est déclarée au sein des troupes, fauchant simples soldats et grands seigneurs. Après avoir repris deux autres places fortes aux Turcs au mois de mai, le Comte Vert décide de mettre un terme à sa croisade. Malgré les pertes humaines et les difficultés financières, Amédée VI est accueilli en héros de la Chrétienté lorsqu’il arrive à Venise en juillet 1367. Le souvenir de la croisade sera entretenu au Moyen Age au travers des chroniques de cours et jusqu’au XXe siècle par la Maison royale d’Italie comme un événement glorieux d’un ancêtre prestigieux de sa dynastie. On peut toujours admirer le monument du Comte Vert à Turin, situé devant le Palazzo Civico, représentant le comte en train de combattre des guerriers ottomans.

* Tous les mois, une page est proposée par les chercheurs de l’Université de Lausanne. L’occasion de porter un regard plus scientifique sur les événements qui ont façonné le canton et les traces laissées à ceux qui les décortiquent aujourd’hui. (24 heures)

Créé: 03.12.2016, 15h57

Un noble vaudois d’exception

Une dizaine de nobles originaires du Pays de Vaud figurent au sein de l’armée croisée d’Amédée VI. Le plus célèbre d’entre eux est Guillaume de Grandson, seigneur de Sainte-Croix, chevalier de l’ordre du Collier et favori du comte de Savoie. La puissante famille des Grandson compte plusieurs membres ayant participé à ces pèlerinages armés, tels Barthélemy II, lors de la deuxième croisade en 1147, ou Othon Ier présent lors de la défense d’Acre en 1291. En tant que favori d’Amédée VI, Guillaume de Grandson est souvent mentionné dans la comptabilité de la croisade. Lorsque le comte de Savoie se fait confectionner des vêtements, une seconde tenue identique est offerte au noble vaudois. Son statut de chevalier de l’ordre du Collier et d’homme de confiance se manifeste aussi par le rôle que tient Guillaume durant la croisade. Le commandement d’une galère lui est confié et il est aux côtés du comte lors du déploiement de l’armée. Durant la campagne en mer Noire, il dirige un détachement de mercenaires anglais qui doit libérer un noble captif des Bulgares. Cette mission est d’autant plus importante que le prisonnier en question est le fils de Galeazzo Visconti, seigneur de Pavie et beau-frère d’Amédée VI. Enfin, Guillaume est présent comme conseiller lors des négociations entre Amédée VI et l’empereur de Byzance. Celles-ci se concluent par le rachat des villes bulgares conquises par les croisés et par la promesse de l’empereur de se soumettre à l’Eglise romaine. Après la croisade, Guillaume de Grandson participera à plusieurs autres campagnes militaires, notamment en Italie. Il survivra à son seigneur et adoubera alors le fils du Comte Vert, Amédée VII, en 1384, lors du siège de la ville de Sion.

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