[VIDEO] Jean-Daniel Dätwyler devient un héros national

Histoire d'ici - 1968Avec sa médaille de bronze en descente aux Jeux olympiques de Grenoble, le Vaudois met fin à 12 ans de disette.

Rencontre en vidéo avec Jean-Daniel Dätwyler, chez lui à Villars. Il revient sur sa participation aux JO de Grenoble en 1968.
Vidéo: Fabien Grenon

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Le 9 février 1968? C’est le jour de ma médaille en descente à Grenoble.» Jean-Daniel Dätwyler n’a rien oublié. Et pour cause. Ce jour-là, le Villardou de 23 ans est entré dans la légende du ski suisse et est devenu un héros national en mettant fin à douze années de disette en descente. Douze ans que les Suisses n’avaient pas rapporté de médaille dans la reine des disciplines alpines. Une course folle de 2’00’’32 pour avaler les 2890 mètres de longueur et les 840 mètres de dénivellation de la piste de Casserousse, dans la station de Chamrousse, et, au bout, une breloque en bronze à l’aspect somme toute modeste, mais qui allait changer sa vie.

Le 8 février 1968, dans la Feuille d’Avis de Lausanne, Jean-Daniel Dätwyler avait averti: «Je me sens bien, nous avons tous un moral extraordinaire, je crois que l’on va faire un malheur.» Ce n’était pas de la forfanterie.

Il n’y avait qu’un problème, résumé par l’envoyé spécial de la Feuille à Grenoble, Serge Lang: «C’est derrière Killy assurément que la chasse est engagée.» Vainqueur de 12 des 17 épreuves de la première édition de la Coupe du monde en 1967, le Français Jean-Claude Killy (dont le père était cependant Suisse, a-t-il révélé récemment) est alors l’homme en forme et va devenir, à 25 ans, avec ses trois médailles d’or – descente, géant, slalom – le seigneur des anneaux olympiques de Grenoble. Il créait en outre une extraordinaire émulation au sein de l’équipe de France courant «à domicile», et c’est ainsi son coéquipier Périllat qui empocha l’argent de la descente.

«Je suis d’autant plus content de cette médaille que c’est la première que la Suisse gagne depuis 1960»

Qu’importe. La Suisse avait faim de médailles et une place sur le podium suffisait au bonheur de Dätwyler, «Être troisième derrière les champions que sont Killy et Périllat me satisfait, déclarait-il à la Feuille d’Avis. Je suis d’autant plus content de cette médaille que c’est la première que la Suisse gagne depuis 1960.»

Car, après deux breloques en 1960 à Squaw Valley, aux États-Unis (l’or pour Yvonne Rüegg et Roger Staub, tous les deux en géant), la Suisse, pour la première et unique fois de son histoire, avait fait chou blanc aux Jeux d’hiver, à Innsbruck, chez le grand rival voisin, en 1964. Une vergogne, une humiliation que le Vaudois effaçait de ses spatules, laissant les Autrichiens à distance, Messner 4e à 71 centièmes, Schranz 5e à 1’’57, Nenning 9e à 1’’99 et le champion olympique en titre Zimmermann 13e à 2’’23.

Fort dans son corps et dans sa tête

Le Vaudois était bien préparé physiquement. Enfants, avec son frère Michel, également devenu skieur d’élite, ils s’étaient musclé les jambes et affûté l’esprit de compétition en descendant à skis de Bretaye, où leurs parents tenaient le Restaurant du Col, à l’école à Villars. Plus tard, au Collège Alpin Beau-Soleil, un professeur de sport les a suivis de près jusqu’à l’âge adulte, leur faisant travailler la force mais aussi la souplesse à travers la gymnastique. «Cela nous a énormément aidés», confirme Jean-Daniel Dätwyler. Puis les frangins se sont mutuellement encouragés à suivre un programme soutenu, entre deux stages à Macolin.

«J’ai pu rester calme, serein, dans un état physique et psychologique à 100%»

Si l’athlète était prêt au niveau musculaire, il l’était aussi mentalement. Dans son chalet des hauts de Chesières, Jean-Daniel Dätwyler, 73 ans, se souvient: «J’ai beaucoup travaillé la sophrologie avec le Dr Raymond Abrezol, déjà deux ans avant Grenoble. Je pense que ça m’a beaucoup servi, et ça me sert encore aujourd’hui. Malgré le renvoi d’un jour de la descente en raison du vent, j’étais dans un état extraordinaire, sûr de moi. J’ai pu rester calme, serein, dans un état physique et psychologique à 100%.»

Sur un plan technique, c’était la première fois que le jeune homme ne préparait pas lui-même ses skis Rossignol Allais Major Descente, mais les confiait à un serviceman. «Une nouveauté, à l’époque.»

Du baume pour les Suisses

Par ailleurs, ce 9 février 1968, les Alpes vaudoises se remettent à peine des tempêtes de début janvier. De terribles avalanches ont fait deux morts aux Diablerets – une paysanne et son fils ensevelis dans une coulée de neige –, coupé la route et la voie du chemin de fer Aigle-Les Diablerets, emporté des chalets, déraciné des arbres, poussé les habitants de plusieurs hameaux à évacuer avec leur bétail. Au-dessus de Gryon, un alpiniste est mort de froid et d’épuisement dans la tempête. Dätwyler vient mettre du baume sur ces souffrances, son copain Willy Favre, des Diablerets (décédé en 1986), en remet une couche deux jours plus tard en décrochant la médaille d’argent en géant, avant que la Valaisanne Fernande Bochatay ne complète le tableau alpin suisse avec le bronze en géant (à quoi il faut ajouter des trophées en bob à quatre, ski de fond et combiné nordique, pour un total de six).

«On n’aurait jamais imaginé ça, il y avait du monde partout sur les quais pour voir passer notre train»

Alors la joie des Vaudois, des Valaisans et des Suisses est immense, et la réception des champions, le 19 février, énorme. «Délire pour trois médaillés!» titre la Feuille le lendemain. «Les journaux avaient annoncé l’horaire du train entre Genève et Aigle, se souvient le champion villardou. C’était incroyable, on n’aurait jamais imaginé ça, il y avait du monde partout sur les quais pour le voir passer.»

À Lausanne, le train effectue un arrêt afin que les médaillés puissent signer des autographes aux 400 à 500 personnes présentes. À Aigle, le haut-parleur hurle à la foule de reculer: «Vous allez assister à l’arrivée d’un convoi unique dans les annales des CFF.» Dans une joyeuse anarchie, une marée humaine attend Fernande, Willy et Jean-Daniel, qui, fleuris, partent en cortège vers l’Hôtel de Ville, où les attendent officiels, télévision, fanfare et discours.

Une réception aux flambeaux

Vers 19 h 30, alors que ses collègues sont partis vers Salvan et Les Diablerets, Dätwyler arrive enfin à Villars. C’est un triomphe. Éclairé par des torches, debout dans une calèche, où ont également pris place ses parents et sa femme, Anne-Lise, enceinte (leur fils Cédric naîtra en mai), il traverse la station au milieu des cris, des feux d’artifice, des mélodies de la fanfare L’Écho des Alpes et du chœur mixte L’Harmonie des Chalets. La salle des fêtes du Villars-Palace est réservée aux proches, aux officiels et autres privilégiés.

La conclusion à la Feuille d’Avis de Lausanne: «Hommage fut rendu à un vrai sportif, à un homme courageux, à un garçon sympathique.» À Jean-Daniel Dätwyler, dit «Tuile», ce héros. (24 heures)

Créé: 10.02.2018, 13h07

Le 10 février 1968, la «Feuille d’Avis de Lausanne» publiait ces deux photos prises sur le même saut du col de Balme, sur la piste de Casserousse à Chamrousse, durant la descente olympique des JO de Grenoble. À gauche Jean-Claude Killy, à droite Jean-Daniel Dätwyler.

Au point de vue du style, le Vaudois – les skis bien parallèles, le corps en position de recherche de vitesse, même si les bâtons partent dans tous les sens – est le meilleur. C’est plus haut, sur les bosses du Coq, et plus bas, sur celles de l’Optraken, que le Français a gagné la course. Image - FAL

La popularité, oui, mais de l'argent, non

L’enseigne surmontée des anneaux olympiques, le magasin Dätwyler Sports trône au meilleur emplacement de Villars, face à la gare. Céline, fille de Jean-Daniel, elle aussi ancienne skieuse d’élite, a racheté les parts de son papa en 2010 et règne depuis sur ce royaume du ski.

Mais, côté décoration, c’est encore le héros de Grenoble qui domine. Photos, skis et chaussures d’époque tapissent les murs. C’est qu’après les JO la renommée des frères Dätwyler leur a permis de développer le petit magasin en bois de souvenirs, tabac et journaux, que leurs parents avaient acheté en 1965.

«J’ai reçu des cadeaux, mais je n’ai pas gagné d’argent avec ma médaille, il n’y en avait pas pour les coureurs, à l’époque», souligne Jean-Daniel, qui a pris sa retraite sportive en 1972 avec deux victoires et cinq podiums en Coupe du monde. Par contre, la popularité du champion villardou a été énorme. «Sur le moment, on ne se rend pas tellement compte de ce qu’on a fait. Quand on rentre en Suisse, on se demande ce qui nous tombe dessus. Mon père et ma mère étaient fiers, c’était un truc incroyable. Ça a aussi redonné un élan fantastique à la station.»

Les clients ont afflué, les Dätwyler ont créé une location de skis, un magasin de vêtements et agrandi les lieux en cinq étapes, en creusant sous la place pour gagner de l’espace. Aucun slogan publicitaire ne vaudra jamais une médaille olympique.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Manifestation contre Monsanto, paru le 22 mai 2018
(Image: Bénédicte) Plus...