À Lausanne, épicier est un job dangereux

Sale affaire - 1924Coup d’œil dans la chronique judiciaire de la «Feuille d'Avis de Lausanne» du «bon vieux temps».

Extrait de la «Feuille d'Avis de Lausanne» du 17 juillet 1924.

Extrait de la «Feuille d'Avis de Lausanne» du 17 juillet 1924.

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Le samedi 16 février 1924, un jeune homme pénètre dans l’étroite et sombre épicerie du père Bado, sise rue Fabre à Lausanne, pour acheter des cigarettes. Il découvre, stupéfait, le commerçant face contre terre, râlant dans une mare de sang, le crâne enfoncé à coups de marteau, un couteau de cuisine enfoncé dans la nuque (note pour les amateurs de dark tourism: inutile de chercher cette adresse, elle a disparu lors du réaménagement de l’extrémité nord du pont Bessières, en 1939).

L’émotion est grande dans le quartier de la cathédrale, où l’épicier, un veuf devenu manchot après un accident de travail, est décédé peu après. L’émoi grandit encore lorsque la «Feuille d’Avis de Lausanne», pas chiche en matière de détails, révèle que l’assassin a frappé «avec une telle force que le sang tachait les murs et le plafond. Par derrière, il avait porté à la nuque du vieillard un tel coup que l’arme avait atteint, dans une plaie béante, la matière cérébrale.» Heureusement, l’enquête ne traîne pas et un suspect est arrêté. Après «de sérieux interrogatoires», il passe aux aveux.

Une audience émue

Le 15 juillet suivant, le dénommé Joseph-Paul Merçay, 36 ans, se retrouve devant la Cour criminelle de Lausanne. Le portrait de la victime tire des larmes aux spectateurs qui se pressent dans les étroites tribunes de l’ancien évêché: Pietro Bado, 53 ans, originaire de la vallée d’Aoste, devenu infirme, «ouvrit ce petit magasin, et les collégiens connaissaient bien le marchand de bonbons, de cigarettes et de fagots. Il avait d’ailleurs la réputation d’un homme doux et d’aimable fréquentation. Il habitait l’appartement situé au-dessous du magasin, en compagnie de son fils et de sa femme de ménage.»

Quel contraste avec l’accusé! «Condamné six fois déjà, pour vol notamment, il fut, sur plainte de sa famille, interné à Cery, où l’on constata sa pleine responsabilité. Il avait été, auparavant, expulsé de Lausanne, puis l’arrêté avait été rapporté. Le 19 septembre 1923, le Conseil d’État ordonna son internement, pendant deux ans, dans un asile de buveurs. Le sursis lui fut accordé sous la promesse qu’il signerait la tempérance. Mais il ne tint pas parole et cessa même peu à peu de travailler, vivant, plus ou moins, aux dépens de sa femme.»

Sur une demande du procureur général, il avoue «être sorti de chez lui avec l’intention de faire un cambriolage». Chez Bado, «trois clients ont défilé. Une dame, qui voulait des Maggi, un ouvrier des services industriels qui acheta un cigare», puis une autre dame. Le gentil épicier offre même un verre de vin à Merçay, qu’il connaît. Mais quand le brave homme se tourne vers le fond de sa boutique, l’autre le frappe brutalement.

«Qui êtes-vous donc, Merçay?»

Avocat de la partie civile, Me Prod’hom s’exclame: «Qui êtes-vous donc, Merçay? Un homme sans conscience, une brute, qui n’a même pas eu un geste d’excuse à l’égard du fils de la victime.» Pour le défenseur du brigand, Me Comte, la tâche est rude. Il tente d’obtenir les circonstances atténuantes: «Acculé par les demandes d’argent, craignant une scène de la femme qu’il aimait, Merçay a voulu voler pour qu’elle ne sût pas qu’il lui avait menti.» La conclusion de sa plaidoirie est poignante, il lit une lettre du jeune fils de Merçay: «Quand je serai grand, je veux me faire prêtre, pour que le bon Dieu pardonne à mon papa. Car c’est mon papa quand même.»

Mais c’était sans espoir: le 17 juillet, reconnu coupable à l’unanimité du jury, Merçay est condamné à la réclusion à perpétuité. Le procureur général, Me Capt, qui réclamait «un acte de saine justice», n’en attendait pas moins.

Créé: 02.12.2019, 11h05

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Archives

Les archives de la «Feuille d’Avis de Lausanne» sont consultables sur scriptorium.bcu-lausanne.ch

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