Une affaire d’euthanasie secoue la Suisse

Histoire d'ici - 1975À Zurich, le professeur Urs Haemmerli est suspendu pour avoir arrêté d’alimenter des patients «paralysés et sans connaissance». Polémique.

L'accusé, Urs Haemmerli, médecin-chef de l'Hôpital de Triemli, et son accusatrice, Regula Pestalozzi, conseillère municipale de Zurich.

L'accusé, Urs Haemmerli, médecin-chef de l'Hôpital de Triemli, et son accusatrice, Regula Pestalozzi, conseillère municipale de Zurich. Image: Getty

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Le 10 janvier 1975, Regula Pestalozzi, conseillère municipale de Zurich, responsable de la santé publique et de l’économie au sein de l’Exécutif communal, dépose une plainte contre le médecin-chef du service de médecine de l’Hôpital du Triemli, le Dr Urs Peter Haemmerli. Elle l’accuse d’euthanasie, et le premier procureur du canton ouvre aussitôt une enquête pénale pour meurtre, délit punissable d’une peine de 5 à 15 ans de prison. Le Dr Haemmerli, gastro-entérologue, est suspendu.

Cinq jours plus tard, Mme Pestalozzi, fille d’avocats, épouse d’avocat et avocate elle-même, répète ses accusations devant le Conseil général (Législatif) zurichois: au Triemli, il arrive que des malades dans un état désespéré soient privés de nourriture par sonde et ne soient qu’hydratés, ce qui précipite leur mort.

Mme Pestalozzi ne le sait pas encore, mais c’est une véritable bombe dont elle vient d’actionner le détonateur. Car dès le 16 janvier, «l’affaire Haemmerli» fait les gros titres de la presse suisse. «Patients privés d’aliments dans un hôpital», annonce ainsi «24 heures», qui voit juste en prédisant que la cause va faire couler «des torrents d’encre».

À Zurich, la politique s’en mêle quand le Parti radical soutient son élue, alors que le Mouvement républicain réclame sa suspension. La conférence des hôpitaux zurichois de Triemli et de Waid (qui rassemble médecins-chefs, infirmières-chef et directeurs administratifs) réclame la réhabilitation du praticien, décrit comme un «médecin intègre». Président du comité d’honneur de la Société des médecins zurichois, le Dr Felix Fierz va dans le même sens, affirmant que «tout médecin est confronté un jour ou l’autre au problème de l’euthanasie, et que c’est à lui de décider de cas en cas de l’attitude à avoir, qui ne peut être codifiée».

Un débat passionné

De Zurich, la thématique de l’euthanasie se place pour la première fois au cœur des conversations dans toute la Suisse. Et les journaux animent un débat passionné qui se poursuit dans les courriers des lecteurs. À Lausanne, la «Tribune – Le Matin» propose une série d’articles écrits par sa chroniqueuse judiciaire Pierrette Blanc autour de la «bonne mort, casse-tête juridique et moral», se demandant «qu’est-ce que la mort?», comment dépasser les tabous ou encore que pourrait proposer une loi.

«Dans les cas désespérés, le médecin n’est pas tenu de s’acharner – où donc commence l’acharnement?»

De son côté, «24 heures» donne la parole à Regula Pestalozzi, interviewée par sa correspondante à Zurich, Isabelle Guisan: «C’était pour moi un problème d’éthique juridique et j’étais tenue d’annoncer le cas au procureur dès que j’en ai eu connaissance», déclare la radicale de 54 ans, qui fut l’une des premières femmes à entrer au Grand Conseil zurichois, en 1971, et l’une des deux premières élues au Conseil municipal de la Ville, trois ans plus tard. Mais le quotidien lausannois, lui aussi, se pose des questions: «Dans les cas désespérés, le médecin n’est pas tenu de s’acharner – où donc commence l’acharnement?»

C’est également l’occasion de préciser des termes qui vont entrer dans le vocabulaire courant, de différencier euthanasie «active» (qui suppose une intervention directe, telle qu’une injection) et «passive», qui, écrit Vincent Philippe dans «24 heures», «peut être interprétée comme l’acceptation, au moment où toute lutte devient vaine, du phénomène inéluctable de la mort».

Le même Vincent Philippe relève: «Les situations auxquelles ont été confrontés le Dr H. et son équipe n’ont rien d’extraordinaire et la question de savoir jusqu’à quelle limite les soins apportés aux incurables doivent être poussés se pose dans tous les hôpitaux. Nous irons plus loin: dans de nombreux hôpitaux, régulièrement, des médecins décident de diminuer, puis de cesser de tels types de soins.» Interviewé par «Illustré», Urs Haemmerli persiste et signe: «J’assume l’entière responsabilité pour tout ce que j’ai fait, pour tout ce que l’un de mes médecins ou l’une de mes infirmières a fait lors des soins apportés à nos patients.»

«Pensez si les gens n’osaient plus amener leurs parents à l’hôpital de peur qu’on les fasse mourir avant l’heure»

Mais, objecte Regula Pestalozzi, «pensez si les gens n’osaient plus amener leurs parents à l’hôpital de peur qu’on les fasse mourir avant l’heure»! Haemmerli lui répond par média interposé: «Je n’ai jamais rien fait, ni ordonné, que je n’aurais fait ou ordonné pour mon propre père ou ma propre mère, s’ils s’étaient trouvés dans la situation de l’un de mes patients. Si, en tant que patient, j’avais été dans la même situation, j’aurais attendu de mon médecin traitant qu’il agisse de même pour moi.»

Des questions fondamentales

Les questions sont donc sur la place publique: un médecin est-il obligé d’ordonner des traitements dans le seul but de prolonger la vie de malades sans connaissance, voués à une mort certaine? A-t-il le droit de disposer de la vie de son patient en la maintenant artificiellement, sans s’interroger sur la qualité de la vie ainsi offert? «Je suis d’avis que le droit à une vie humaine donne également le droit à une mort humaine», répond le professeur de droit zurichois Peter Noll.

De Suisse, le débat, enflammé, opposant défenseurs de la vie à tout prix et supporters d’un médecin zurichois considéré comme «courageux», connaît un retentissement mondial. En Allemagne, le «Spiegel» publie une longue interview du Dr Haemmerli. Aux États-Unis, la revue médicale «New England Journal of Medicine» s’en empare, de même que le magazine «Science» et les grands quotidiens de Washington et de New York. L’occasion de constater que la problématique est la même, des deux côtés de l’Atlantique.

Haemmerli blanchi

À Zurich, les choses tournent en faveur du Dr Haemmerli, qui reçoit d’innombrables lettres d’encouragement. Fin janvier déjà, il récupère une partie de ses activités. Dès avril, il est rétabli dans ses fonctions de médecin-chef et chaleureusement accueilli par ses collaborateurs, qui s’étaient solidarisés avec lui. Début juillet 1976, l’enquête pénale menée contre lui est close: il n’a pas commis de meurtre, et aucun délit ou faute professionnelle ne peuvent lui être reprochés.

Haemmerli blanchi, Regula Pestalozzi, elle, ne s’en relèvera pas. L’opinion publique l’accuse d’avoir utilisé l’affaire pour sa gloriole personnelle et elle est durement contestée. Elle ne sera pas réélue et devra tirer un trait sur sa carrière politique. Le débat, lui, se poursuivra jusqu’à nos jours en Suisse, provoquant ou accélérant la naissance de revendications sur le droit à une mort digne, d’associations comme Exit, la création des directives anticipées et l’introduction d’une base légale sur l’assistance au suicide en 2006.

Créé: 23.11.2019, 09h11

Éclairage

Le premier débat public en Suisse

Deux affaires récentes de médecins envoyés devant les tribunaux pour avoir aidé des octogénaires à mourir ont remis la question de la fin de la vie au centre des conversations. «On a l’impression aujourd’hui de vivre un débat intense sur la médicalisation de la mort, mais en fait il fut déjà mené en 1975, relève l’historien lausannois Dominique Dirlewanger, 47 ans, qui s’est penché sur l’affaire Haemmerli dans le cadre de sa thèse de doctorat. J’observe que la qualité du débat perdure de nos jours, et que les conclusions de 1975 sont encore valables.»

En 1975, les techniques modernes de maintien de la vie (respiration artificielle, alimentation par sonde, pompes circulatoires) posent de nouvelles questions. «Le débat porte alors sur l’acharnement thérapeutique, sans oublier les nouvelles définitions de la mort: à la mort par arrêt cardiaque vient s’ajouter la notion de mort cérébrale, qui doit être validée grâce à des tracés plats sur l’électroencéphalogramme, cela en lien avec la problématique du don d’organes.»

L’historien souligne que plusieurs questions de société affleurent dès cette époque: l’individu est placé au centre, la souffrance devient une notion insupportable, les patients exigent des droits (droit d’être soigné, d’être informé), c’est le tout début des questionnaires de consentement. «Sans oublier l’aspect religieux, Pie XII légalisant une partie de l’euthanasie.» Pour le pape en effet, la cessation de traitement n’est pas synonyme d’euthanasie et donc pas moralement condamnable. «Avec l’affaire Haemmerli, on peut véritablement parler de moment charnière dans ce débat en Suisse.»G.SD

Pour en savoir plus:

«Les couleurs de la vieillesse. Histoire culturelle des représentations de la vieillesse en Suisse et en France (1940-1990)», Dominique Dirlewanger, Éditions Alphil, 2018.

Téléchargeable gratuitement sur www.alphil.com

Un séminaire sur ce thème

Un séminaire de l’Institut des humanités en médecine (IHM) abordera ces questions:

Jeudi 28 novembre (16h30-19h)
Lausanne, av. de Provence 82, IHM,

«L’affaire du Triemli Spital, une controverse sur «la fin de vie», avec André Blum, ancien collaborateur du Dr Haemmerli, Dominique Dirlewanger, historien, et Alexandre Métraux, des Archives Henri Poincaré de l’Université de Lorraine. Entrée libre.

www.chuv.ch/fr/ihm/ihm-home/

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