«L'Algérie, c'était la guerre des promesses non tenues»

TémoignageIl y a 65 ans éclatait la guerre d'Algérie. D'anciens combattants, qui ont refait leur vie en Suisse après les accords d'Evian, se souviennent de l'horreur et d'une paix qui tarde encore à venir avec l'ancienne colonie.

Cavalier dans un coin pas si pépère d’Algérie, Dominique Vanthier milite depuis pour la paix depuis les bords du Léman

Cavalier dans un coin pas si pépère d’Algérie, Dominique Vanthier milite depuis pour la paix depuis les bords du Léman Image: Patrick Martin

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Voilà plus de cinquante ans que Dominique Vanthier trie ses déchets, cuisine son petit potager, remplit le courrier des lecteurs du «Temps» et de «24heures», fait le marché ou la Coop de Rolle. Un Vaudois comme les autres. Sauf quelques jours par an. Quand il sort son visage marqué par le soleil, son bel uniforme de l’Armée d’Afrique, et défile vers le monument aux morts pour se souvenir des copains. Ceux qui ont cramé dans leur tank, renversé par une mine. Ceux qui se sont vidés de leur sang, le torse percé de chevrotine. Ceux qui ne sont pas revenus d’Algérie.

La guerre explosait il y a précisément 65 ans dans les départements d’Alger, d’Oran et de Constantine ainsi que dans les Territoires du Sud. Dominique Vanthier, Jurassien né à quelques jets de pierre de la frontière suisse, sortait de l’université et avait trouvé, dans un morne régiment stationné en Allemagne, un bon coin pour oublier le décès de sa fiancée. Il se dit que, finalement, l’Afrique lui ferait du bien.

«Je ne connaissais que les cartes et les images d’Épinal, sourit-il. Me souviens de cette odeur fauve, de cette odeur d’Afrique qu’on a senti depuis le bateau.» Le sous-lieutenant débarque. Alger et ses boulevards. La casbah déjà révoltée. Puis d’immenses plaines où la puissance colonisatrice n’avait pas fait grand-chose. Et Zeddine. Minuscule bled paumé à l’ouest, avec quelques cavaliers équipés de sabres de cérémonie et de vieilles pétoires américaines. Une petite caserne, ouverte sur la campagne, parce «qu’on est en France, et qu’en France on n’a pas besoin de protéger les villages avec des barbelés», avait dit son capitaine. Un monde.

Un sabre dans le désert

«On devait gagner le cœur des populations sur un territoire de 30 km sur 10. J’ai commencé par faire le tour et recenser les autochtones. Que des femmes et des vieux, parce que les hommes travaillaient, disaient-ils, au chemin de fer. Sauf qu’il y avait des naissances tous les mois. Me suis dit qu’ils ne se faisaient pas tous seuls ces gamins...» En fait non. Après quelques planques, le Jurassien se rend compte de la réalité. Une partie des honnêtes paysans le jour sont des rebelles la nuit. Il y a des bivouacs dans la nature. Et même dans les coins pacifiés, comme le sien, transitent sous les manteaux de vieilles armes allemandes envoyées depuis l’Atlas marocain. C’était peine perdue. «On savait plus ou moins qui était de l’autre côté. Mais ça ne servait à rien d’en arrêter un, il y en avait dix qui le remplaçaient. Non. En fait l’immense majorité suivait le camp qui dominait le secteur, sans trop savoir ce que le mot indépendance voulait dire. C’est ça le drame. Les civils se sont retrouvés coincés entre les tirs du FLN et les nôtres.»

Les souvenirs de Dominique Vanthier, c’est parfois ceux de la Françafrique à l’ancienne. Ils sont pleins de méchouis improvisés au bord de la route. De pastis sur les terrasses. De partie de domino avec les gens du coin à qui on refilait le reste des rations. Les filles de joie ramassées à Alger. Les moissons cramées par les colons pour toucher l’assurance. Dalida en boucle dans les chambres.

«Il est mort dans mes bras»

Et des morts. Un jour, le capitaine Le Roll rentre de force dans une mechta et se fait cribler de balles. «Il est mort dans mes bras. Personne n’est préparé à ça. On était que des civils à qui on a appris à marcher au pas», souffle aujourd’hui le vétéran. De rage, le régiment envoie les tanks et tire sur le bled et ses occupants. L’horreur. «On était commandés par des gars qui n’avaient tiré aucune leçon de l’Indochine. Réprimer par la force, c’était pousser les gens dans les bras du FLN.»

La guerre, c’est moche. «Ils avaient compris que la voie politique ne leur apporterait rien et qu’aucun gouvernement ne les avait jamais écoutés. Un jour, on a arrêté un artificier qui avait placé une bombe quelque part sous les rails. Ça a été mon seul interrogatoire, avec le téléphone de campagne. C’était ça, ou des dizaines de morts civils.» Comprenez: la génératrice du combiné, et deux électrodes. Il a fini par parler.

«Ils nous traitaient de branleurs»

Dominique Vanthier décrit l’Algérie sans fards. On sent une pointe d’amertume contre les généraux, les intellectuels de Paris, l’OAS et les parachutées ou les légionnaires envoyés cogner le FLN dans l’Aurès. «Ils nous traitaient de branleurs, sourit-il. Mais pour nous ça a été huit ans de peur, à ne jamais savoir d’où les coups allaient venir.»

Du petit poste radio dans le bled, Dominique Vanthier se rend toutefois compte que les départements sont perdus. Il n’y avait plus rien à faire. «Un jour on a reçu des affiches annonçant le référendum d’autodétermination. Les hommes m’ont évidemment posé des questions. J’ai dit «tais-toi et colle». On en a même collé sur des mules.»

Le drame des pieds-noirs et des harkis

Suit le drame des pieds-noirs. Celui des harkis. La fin d’une époque qu’une certaine France, la sienne, n’a pas voulu voir. «L’Algérie, c’était la guerre des promesses non tenues et des occasions manquées.» Il enchaîne. «La réalité c’est qu’on était tous pour la plupart des petites gens: les spahis, avec même un Suisse une fois, les Pieds-noirs, les autochtones. Des personnes modestes et fières.»

1962, le Jurassien rentre en métropole. L’armée ne sait plus quoi faire de son trop-plein de sous-officiers. Lui, de toute manière, en avait vu assez. Pendant trente ans, il va se recycler dans une multinationale agricole à Genève.

Aujourd’hui il écrit, témoigne, répète ses histoires. Comme celle de son taxi, la dernière fois qu’il a été à Alger la Blanche, et qui s’est révélé être un ancien du FLN. «Ben on s’est embrassés. Vous verrez. Un jour, les deux côtés de la Méditerranée seront réunis autour du même méchoui.»

Créé: 08.12.2019, 08h14

En chiffres

400'000 à un million, voire 1,5 million. Le nombre total de victimes algériennes du conflit est encore l’objet de débats et de controverses visant notamment à attribuer la violence aux exactions françaises ou du FLN. Les civils ont payé le plus lourd tribut.

23'000 soldats français, entre les hommes actifs et ceux du contingent, y sont restés. En tout, 1,5 million de militaires y ont été déployés.

15'000 à 100'000 harkis, ces supplétifs algériens de l’armée française, ont été victimes des répressions dès le départ des troupes françaises, souvent avec leur famille.

Un million de pieds-noirs, ces Européens d’origine qui avaient fait leur vie en Algérie, auraient quitté le pays peu après 1962.

Base arrière

Quand la Suisse négociait la fin de la guerre en coulisses

En toute discrétion, des Romands imprimaient des tracts pour les indépendantistes pendant que d’autres envoyaient des valises à destination du FLN ou planquaient des déserteurs français. De l’autre côté, des micros suisses écoutaient l’ambassade d’Égypte de Nasser à Berne, largement en faveur du FLN, et livraient le résultat à la France. Au milieu, l’opinion basculait au fur et à mesure que les témoignages sur la réalité de la guerre se faisaient jour.

Entre les années 1950 et 1960, la neutre Helvétie se retrouve aux premières loges de cette guerre de décolonisation qui ne dit pas encore son nom, expliquent aujourd’hui chercheurs et anciens protagonistes. «C’est finalement le conseiller fédéral Max Petitpierre qui va parvenir à approcher les deux camps et proposer les bons offices de la Suisse, résume le journaliste Jugurtha Aït Ahmed, fils d’Hocine Aït Ahmed, figure de l’indépendance algérienne. La Suisse a ensuite fait le lien, fait passer les messages entre la France et le gouvernement provisoire. Les Accords d’Évian restent un des grands succès de la diplomatie Suisse.»

C’est peu dire. Les négociateurs algériens sont discrètement logés au signal de Bougy et amenés à Évian avec des hélicoptères de nos forces aériennes. Dans l’ombre, les diplomates s’activent pour éviter tout faux pas: on ne se serrera pas la main à Évian et on respectera à la lettre le protocole. En réalité, la situation est plus que tendue. La situation en Algérie peut encore empirer du jour au lendemain et la Suisse, dont de nombreux ressortissants sont installés en Afrique du Nord, comme la France craignent que les indépendantistes ne basculent dans la maoïsme. Bref, malgré l’assassinat du maire d’Évian par l’OAS, les accords sont signés le 18 mars 1962.

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