Les anciens dômes hantent les Rues-Basses

GenèveDès 1824, Genève renonce à une caractéristique architecturale dont elle avait l’exclusivité.

Les dômes de la rue du Marché et leurs avatars de Confédération Centre et du 9, rue du Marché.

Les dômes de la rue du Marché et leurs avatars de Confédération Centre et du 9, rue du Marché. Image: DR

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Les passants les voient sans les reconnaître. Les fantômes des dômes des Rues-Basses sont pourtant bien visibles. Ils apparaissent sur certaines façades, rappelant le souvenir de leurs ancêtres disparus. On peut même en rencontrer un authentique en bas de la rue de la Cité, qui abrite une vitrine du magasin Coop Pronto. Ce rescapé n’est qu’un demi-dôme, mais c’est mieux que rien!

Ce genre de haute galerie couverte était une spécificité presque exclusivement genevoise. L’historien du patrimoine Guillaume Fatio en donne une description très claire dans son livre de 1900, Genève à travers les siècles:

«Le toit de chaque maison dépassait de plusieurs mètres le mur de façade. Ce dôme, comme on l’appelait, était soutenu par deux longues poutres formant des colonnes. Chaque maison était pourvue ainsi de son avant-toit et, chacun des avant-toits étant relié à son voisin, une sorte de galerie couverte courait des deux côtés des rues. Entre les colonnes, on construisait de petites baraques en bois, à poste fixe: c’était les hauts-bancs.»

Pastichés au XXe siècle

Remontons encore dans le temps grâce à Marc-Théodore Bourrit, auteur en 1808 d’un Itinéraire de Genève, des glaciers de Chamouni, du Valais et du canton de Vaud, l’un des premiers guides touristiques de notre histoire. Celui-ci aborde les dômes par le passage de la Monnaie: «Au sortir de cette arcade se présentent deux rues, celle de la Cité, qui mène au haut de la ville, et celle des Rues-Basses. Celle-ci est la rue des marchands, dont les magasins et les boutiques sont mis à l’abri de la pluie par des dômes de 70 pieds de hauteur, attenants aux maisons, dans leur partie la plus élevée. Sous ces dômes sont en dedans de grands magasins de draperie, de soierie, de toilerie et d’épicerie; et en dehors d’autres boutiques plus petites pour des marchandes de modes et d’autres professions ou métiers.»

Bourrit ajoute que ces boutiques-là se trouvent du côté sud des Rues-Basses, alors que le côté nord est occupé par les fourreurs, les chapeliers, les bijoutiers et les orfèvres. Des confiseurs et des parfumeurs, commerces encore récents pour l’époque (1808), les y ont rejoints. De nos jours ce côté impair de notre artère marchande conserve deux fantômes de dômes. L’un se trouve au 17, rue de la Croix-d’Or, qui rappelle les anciens auvents sans leurs piliers. C’est une réalisation néogothique de l’architecte Jean-Louis Cayla datant de 1903-1904. Une autre réminiscence, qui est l’exacte contemporaine de la précédente, est au 9, rue du Marché. L’architecte Louis Maréchal a fait reposer les poutres de bois caractéristiques sur la pierre d’un balcon Art nouveau. Un troisième clin d’œil existe en quatre exemplaires depuis 1986 du côté sud de la rue de la Confédération. Ce sont les façades de Confédération Centre, ornées de quatre structures métalliques rappelant la forme des dômes. Les piliers reposent ici sur de lourdes marquises très années 80.

Ces avatars ne consoleraient pas ceux qui pleurèrent la démolition systématique des dômes, de 1824 à 1837 . Né en 1821 et mort en 1905, l’écrivain Charles DuBois-Melly, qui grandit dans la ville basse, rangeait parmi ses plus anciens souvenirs «les dômes séculaires dont les hautes colonnades allaient de Longemalle au bas de la Cité, tout cet ensemble de choses dès longtemps disparues m’a laissé, des beautés de notre quartier, une idée grandiose que le temps n’a pas affaiblie.»

Dans Causeries genevoises de Philippe Monnier (1902), le ronchonneur de service s’appelle Monsieur Zacharie. Il est l’archétype du Genevois taciturne: «Il y a longtemps qu’il a appris qu’il ne sert à rien de parler. Si parler eut servi à quelque chose, on n’aurait point démoli les dômes, ni adopté l’heure de Berne.» Une gêne pour le trafic L’archéologue Louis Blondel écrit en 1965 dans la revue Genava: «Genève a perdu dans la première moitié du XIXe siècle un des caractères principaux de son aspect architectural, elle a détruit ses dômes. Toutes les anciennes vues des rues, les descriptions d’étrangers passant dans notre ville ont montré l’importance de ces constructions et leur aspect original, qu’on ne retrouve pas ailleurs. C’était un type d’architecture particulier et qui, sauf de rares exceptions, ne se remarquait pas dans d’autres villes.»

Blondel a établi que, dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, et peut-être même plus tôt encore, la basse ville avait déjà ses dômes. Les rues et aussi des places, car celles de Longemalle, du Molard et de la Fusterie en étaient pourvues. Ceux situés sur cette dernière ont survécu longtemps à tous les autres:

«Il est fâcheux qu’on n’ait pu conserver les dômes de la Fusterie du côté ouest de la place, qui étaient particulièrement intéressants, démolis seulement en 1871. Ils devaient encore dater du XVe siècle (…). Ils ne gênaient en rien la circulation, ne recouvrant que les trottoirs.» Antiques échafaudages

Au milieu des années 1820, le sort des dômes était déjà scellé. Leurs ennemis les traitaient d’«antiques échafaudages» dans les séances du Grand Conseil. Ils demandaient leur destruction «dans l’intérêt de la sûreté publique et de l’assainissement de la ville».

«C’est au premier mars, dit-on, qu’on abattra les Dômes des Rues-Basses dites des Orfèvres», annonce le Journal de Genève du 12 janvier 1826. «On assure même qu’immédiatement après on fera aussi disparaître ceux des Rues-Basses du Terraillet, et ceux des Allemands dessus; et comme il y a très peu d’opposition de la part des propriétaires des Rues-Basses de la Croix-d’Or, nous pouvons espérer de posséder, dans peu d’années, une rue large et bien aérée, à la place d’une rue étroite et malsaine.»

Créé: 26.03.2017, 16h14

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