Sur les bords du Léman, le bain a dû faire face à la pudeur

L’été, le Léman a toujours tenté ses riverains. Mais la morale s’est mal accommodée du dévoilement des corps des touristes

A gauche: Johann Emil Müller, Affiche pour Lausanne-Ouchy Plage en 1926. A droite: Dutoit, Affiche pour Lausanne Ouchy en 1964.?

A gauche: Johann Emil Müller, Affiche pour Lausanne-Ouchy Plage en 1926. A droite: Dutoit, Affiche pour Lausanne Ouchy en 1964.? Image: COLLECTION DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE/COLLECTION DU MUSÉE DU LÉMAN, PHOTO GALERIE 123 (UN DEUX TROIS) GENÈVE

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Dans le Léman, les premières baignades documentées sont sauvages et, à Genève, se font en pleine ville. Si les autorités s’inquiètent d’abord des risques de noyade, elles glissent rapidement, au début du XVIIe siècle, vers des préoccupations morales. Pratiquées par les deux sexes, la baignade commence en effet à faire l’objet des récriminations de respectables citoyens qui se plaignent de devoir souffrir le spectacle des corps nus. Les autorités genevoises, sans interdire cette pratique, tentent d’imposer sans grand succès le port des « brayes » et la baignade nocturne.

Au XVIIIe siècle, la baignade se popularise et l’on assiste à l’apparition des premiers établissements de bains du lac. Motivée par l’hygiène physique et la prévention des noyades, la natation connaît un succès grandissant. À Genève toujours, les bains Lullin existent par exemple depuis le début du XVIIIe siècle aux Eaux-Vives, et Aimé-Robert Merle d’Aubigné fonde une école de natation dans le même quartier en 1790. À ce moment, la baignade semble être une activité avant tout masculine, et se pratique la plupart du temps dans le plus simple appareil, comme le relate un voyageur allemand en 1798. Des bosquets protégeaient cependant la vue du public et les nageurs disposaient d’un vestiaire pour se changer.

Le XIXe siècle est une période de réglementation. La baignade se trouve circonscrite à des établissements fermés et les contrevenants sont sévèrement punis, ce qui a pour conséquence de faire diminuer le nombre de bons nageurs et donc d’augmenter les noyades… On encourage alors la création de bains clos, comme les bains Rochat à Lausanne en 1861, où les femmes sont également admises. La hauteur des palissades et la séparation des sexes deviennent des éléments déterminants de l’architecture des bains. Ces structures flottantes ou sur pilotis proposent des bassins fermés et abrités destinés à chaque sexe. Mais gare à qui voudrait se rincer l’œil dans l’autre piscine !

En plein air, on cherche à préserver la pudeur des dames en installant toutes sortes de dispositifs sur les bords de l’eau. On utilisait par exemple des roulottes de bains, que l’on poussait jusqu’à l’eau, et les femmes disposaient de plages isolées des hommes. On conçoit alors des costumes de bain armaturés de joncs, équipés de ceintures spéciales ou taillés dans une laine épaisse qui, humides, n’adhèrent pas au corps et ne dévoilent pas les formes.

Les bienfaits du soleil deviennent à la mode au XXe siècle et les bains fermés, sombres et humides sont délaissés au profit des installations extérieures autorisant bains d’eau et bains de soleil. Des bains mixtes apparaissent, mais cette fois, ce n’est plus la pudeur des femmes qui pose problème, mais la décence des hommes. À Lausanne, l’affaire des bains du lac défraie ainsi la chronique en juin 1925. Le directeur de la police avait de son propre chef décidé d’imposer le costume long aux hommes désirant se baigner à la plage mixte de Vidy – la plus belle. Bain de soleil ou bain du lac, il fallait donc choisir. Les défenseurs du caleçon finirent par obtenir gain de cause, à condition de renoncer aux trop courtes cuissettes.

Aujourd’hui, les moeurs se sont assouplies, on a vu apparaître le bikini, puis le monokini – officiellement autorisé à Genève depuis 1989 –, et le port du slip pour les hommes ne pose évidemment plus problème. Pourtant, si le naturisme est toléré en des lieux bien définis, on n’imagine toujours pas se baigner entièrement nu sur une plage municipale. L’héritage des réglementations sur la pudeur est d’ailleurs toujours visible autour du Léman, où il existe encore des bains des hommes et des bains des dames. Enfin en 2015, on redécouvrait dans les journaux l’épineux choix à faire entre eau et soleil, puisqu’à Genève, un règlement de 1929 interdit toujours aux femmes de montrer leurs seins aux poissons quand les oiseaux peuvent les voir.

Pendant l’été, les scientifiques du Musée du Léman, à Nyon, nous en racontent quelques facettes.

(24 heures)

Créé: 06.08.2016, 13h20

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