Le Comptoir suisse au cœur de l’histoire sociale vaudoise

Histoire d'iciEnvisagée à ses débuts comme une garante de la «paix sociale», l’institution, bientôt centenaire, devint un emblème controversé.

Comptoir suisse des industries alimentaires et agricoles, vue de la grande halle, 1920.

Comptoir suisse des industries alimentaires et agricoles, vue de la grande halle, 1920. Image: SOCIÉTÉ COOPÉRATIVE DU COMPTOIR SUISSE/ARCHIVES CANTONALES VAUDOISES

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Le 11 septembre 1920, le Comptoir Suisse des industries alimentaires et agricoles ouvre ses portes pour la première fois. Erigée sur l’ancienne place d’armes de Beaulieu, à l’angle de l’avenue des Bergières et de l’avenue Jomini, la nouvelle halle du Comptoir Suisse accueille ce jour-là tout ce que le canton de Vaud compte de notables: conseillers municipaux et députés au Grand Conseil, consuls et magistrats, sans oublier les représentants des organisations patronales et paysannes, venus, eux aussi, en nombre pour assister aux discours d’inauguration.

L’ouverture du Comptoir Suisse intervient dans un contexte marqué par les conséquences de la guerre économique. Loin d’un phénomène isolé, sa création s’inscrit dans la continuité des nombreuses autres foires commerciales qui avaient vu le jour un peu partout en Europe depuis les débuts du conflit. Pour faire face à l’insécurité des relations financières et commerciales internationales, l’entreprise poursuit un triple objectif: lutter contre la «concurrence étrangère» (véritable leitmotiv des discours de l’après-guerre), développer le marché national et relancer les exportations. L’organisation méthodique de la propagande et la systématisation de l’information commerciale constituent les éléments-clés de ce programme. Au lendemain de la Grève générale de 1918, le Comptoir Suisse assume également une fonction politique capitale pour le patronat vaudois, celle de garantir «la paix sociale», en maintenant «l’équilibre de la production et de la consommation».

Contre la «fièvre d’étatisme»

Président de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, Eugène Faillettaz en est la cheville ouvrière. Crédité d’une solide expertise dans le domaine des expositions (il avait été l’artisan du Comptoir vaudois d’échantillons entre 1916 et 1918), il s’assure le soutien indispensable des représentants de l’industrie d’exportation pour faire aboutir un projet auquel il souhaite désormais donner une envergure nationale. Le modèle plébiscité est celui d’une institution privée, propre à lutter contre la «fièvre d’étatisme» mise à l’index par les milieux patronaux. Dans le climat antigermanique qui caractérise la culture politique de l’après-guerre, les promoteurs du Comptoir invoquent également la nécessité de décentraliser l’activité économique pour favoriser les régions périphériques telles que la Suisse romande.

Fraîchement élu au Grand Conseil vaudois sur les listes du Parti radical, Faillettaz se trouve remarquablement bien positionné pour fédérer les appuis qui lui faisaient encore défaut. Malgré l’opposition de plusieurs députés redoutant que la Foire de Lausanne ne devienne un facteur de «discorde nationale», le Grand Conseil vaudois passe finalement outre les protestations émises par les organisateurs bâlois de la Mustermesse, qui s’estimaient menacés par les velléités de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie. Le 21 février 1918, il adopte le principe d’une foire suisse d’échantillons à Lausanne.

Conçue comme un «tableau complet des forces productives», la manifestation accueille, en 1920, près de 600 exposants (marchands de bétail, agriculteurs, artisans et petits commerçants). Cette année-là, le Comptoir annonce un chiffre – sans doute surévalué – de 300 000 visiteurs, dopé par les milliers de cartes d’acheteurs ou d’exposants mises en circulation par sa direction. À ses débuts, le Comptoir Suisse n’a pourtant rien d’une manifestation populaire. Contrairement aux expositions nationales ou universelles qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, attiraient les visiteurs par millions, la manifestation s’adresse à un public professionnel composé de grossistes et de négociants en quête de produits finis ou semi-finis.

Pour qu’acheteurs et exposants puissent traiter dans une atmosphère que l’on souhaite propice aux affaires, la foule des curieux est tenue à l’écart et l’accès aux halles sévèrement réglementé. C’est ainsi une institution rationnelle, présentant tous les gages d’une entreprise moderne, que la direction du Comptoir prétend mettre à la disposition des professionnels. L’organisation méthodique des stands, la mise sur pied d’un bureau de renseignements et de documentation commerciale ou l’introduction d’un service de presse en constituent certains des principaux attraits.

À partir du milieu des années 1920, alors que les premiers signes de reprise économique se manifestent, le Comptoir assouplit quelque peu son règlement et ouvre ses portes à de nouveaux publics. Des concerts aux opérettes en passant par l’ouverture d’un cinéma gratuit, les divertissements proposés aux visiteurs sont désormais innombrables. Les caves (avec ou sans alcool) et les restaurants construits le long de l’«allée des cantons» consacrent également le Comptoir comme un lieu festif et populaire, bientôt agrémenté de vastes jardins et d’infrastructures sportives (une piste artificielle de ski sera même aménagée en 1936). Bien souvent pourtant, comme l’illustre le cas du Village noir et des souks tunisiens aménagés dans le cadre de la Foire coloniale de 1925 qui se tint cette année-là en lieu et place du Comptoir, pour ne pas faire concurrence à l’Exposition nationale d’agriculture, les injonctions au divertissement ne cèdent en rien aux nécessités commerciales. C’est ainsi «pour accentuer encore le caractère colonial» d’une exposition destinée avant tout au développement des relations commerciales avec les pays d’outre-mer qu’un tel choix est opéré par la direction du Comptoir.

Pouvoir et contre-pouvoirs

Lorsque les effets de la crise économique atteignent la Suisse au début des années 1930, le Comptoir renoue avec le discours protectionniste de ses débuts. Si son mot d’ordre – «favorisez le travail national» – retentit comme une incitation au patriotisme économique, il constitue également un appel à cesser la lutte des classes, quelques années avant que la signature de la «Paix du travail» par les syndicats et le patronat n’y mette un terme officiel.

«L’ère des grandes constructions» qui débute alors se solde par une modernisation des infrastructures et une diversification des activités déployées sur le site de Beaulieu. Les bureaux et les salles de conférences édifiés au tournant des années 1930 servent notamment de lieu de réunion aux organisations professionnelles et patronales, ainsi qu’aux partis bourgeois, qui y tiennent régulièrement leur assemblée générale. Le Comptoir s’impose dès lors comme un rendez-vous incontournable où se nouent les contacts informels et se développent les réseaux d’influence. Son conseil d’administration deviendra du reste un passage quasi obligé pour les élus du Parti radical vaudois souhaitant embrasser une carrière politique.

Prétendant réconcilier l’antagonisme entre ville et campagne, entre ouvriers et patronat, selon une rhétorique qui fait les beaux jours de la Défense nationale spirituelle durant la Seconde Guerre mondiale, le Comptoir Suisse sera aussi le théâtre de plusieurs mouvements de contestation (de la grève des menuisiers en 1945 au rassemblement pacifiste contre la présence du Portugal de Salazar, invité d’honneur de l’édition de 1973, et les exactions perpétrées par ses troupes au Mozambique). Durant les Trente Glorieuses, face aux enjeux de l’intégration européenne et devant le recul du nombre d’exploitations agricoles, l’institution incarnera les valeurs de la société de consommation et du libéralisme triomphant.

À l’automne 1980, considérant qu’«une bonne manif, à Lausanne, monte au Comptoir», le mouvement «Lôzane bouge» défilera sur le site de Beaulieu pour porter ses revendications en faveur d’un centre autonome. En s’emparant de ce symbole désormais controversé, la jeunesse lausannoise contribuera à faire du Comptoir un lieu emblématique des antagonismes sociaux et politiques de la Suisse contemporaine.

* Tous les mois, une page est proposée par les chercheurs de l’Université de Lausanne. L’occasion de porter un regard plus scientifique sur les événements qui ont façonné le canton et les traces laissées à ceux qui les décortiquent aujourd’hui.

Créé: 04.09.2016, 08h56

Le Comptoir vu par les photographes

L’année 2019 marquera le centenaire du Comptoir Suisse, un anniversaire auquel l’UNIL sera étroitement associée. Malgré la longévité de cette institution, son histoire reste largement méconnue. Les photographies qui prirent le Comptoir Suisse pour objet permettent de s’y plonger.

Consciente de l’importance de la communication visuelle pour le succès commercial de son entreprise, sa direction a mandaté dès ses débuts des photographes de renom (André Kern, Emile Gos, puis Gaston de Jongh ou Marcel Imsand) pour documenter l’évolution du site, l’aménagement des stands, les fêtes et les événements qui rythmèrent les éditions successives de la manifestation. Ces photographies sont conservées dans le fonds de la Société coopérative du Comptoir Suisse déposé aux Archives cantonales vaudoises. Des concours bovins aux débuts de la «cybernétique», elles apportent un éclairage nouveau sur l’histoire économique et sociale du canton de Vaud au XXe siècle.

A noter que le Musée historique de Lausanne conserve, lui aussi, divers fonds documentant l’histoire du Comptoir Suisse et du site de Beaulieu, consultables en ligne:
musees.lausanne.ch

Pour en savoir plus Claire-Lise Debluë,
Exposer pour exporter - Culture visuelle et?expansion commerciale en Suisse (1908-1939)
Editions Alphil-Presses universitaires suisses, 2015, 524 p.

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