Le démiurge était en quête d'un mécène à sa mesure

Histoire d'iciLe «Corbu» courtisa Pétain, Staline, Mussolini. On reparle aussi de son antisémitisme. 1940.

En 1936, Le Corbusier avait proposé des plans pour métamorphoser Addis Abeba à Mussolini, après l’occupation de l’Ethiopie.

En 1936, Le Corbusier avait proposé des plans pour métamorphoser Addis Abeba à Mussolini, après l’occupation de l’Ethiopie. Image: FONDATION LE CORBUSIER, PARIS

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Au début de l’été de cette année-là, peu après l’armistice du 22 juin, Le Corbusier adresse à sa mère, Marie-Charlotte Jeanneret, une série de lettres compromettantes qui seront longtemps gardées sous le boisseau, mais qu’il ne détruira pas. Pour l’architecte, la capitulation signée par le maréchal Pétain est une «miraculeuse victoire française». Et d’enchaîner: «Si nous avions vaincu par les armes, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait jamais pu prétendre à vivre.» Dans d’autres missives: «L’argent, les juifs (en partie responsables), la franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées. Elles dominaient tout.» «Nous sommes entre les mains d’un vainqueur et son attitude pourrait être écrasante. Si le marché est sincère, Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose: l’aménagement de l’Europe.»

Ce dernier extrait épistolaire, que la plupart de ses biographes connaissaient pourtant, sera déjà spectaculairement mis en exergue en 2010 par la chaîne étasunienne Fox News de M. Murdoch, prompte à discréditer tout ce qui crée du génie sur le Vieux-Continent. Par un maelström de remous et relais internautiques, ce faux scoop historique acculera UBS à stopper une campagne publicitaire glorifiant Le Corbusier, pionnier des habitations à l’échelle humaine et des cités radieuses.

Un déboulonnage

Cinq ans plus tard, ce sont cette fois deux essayistes français, architectes de surcroît, qui s’ingénient à déboulonner par des farfouillages biographiques et archivistiques (au demeurant très précis) la statue de celui qui fut leur commandeur le plus inventif depuis Hippodamos de Mégare, urbaniste du Pirée. Le plus tyrannique aussi: dans leurs essais respectifs, François Chaslin (Un Corbusier,Editions du Seuil) et Xavier de Jarcy (Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel) se gardent bien de déconsidérer l’importance et l’ampleur universelle des œuvres de celui qui fut leur mentor, mais ils lui font des chicanes idéologiques à l’heure où l’on célèbre le 50e anniversaire de sa mort. Notamment par une puissante rétrospective au Centre Georges Pompidou qui pourra être visitée jusqu’au 3 août prochain.

Dans ces travaux, très étayés, il est reproché à Charles-Edouard Jeanneret, alias Le Corbusier, de s’être d’emblée associé à des groupuscules fascistes qui lui auraient servi de tremplin pour réaliser de grandes choses sous le nouvel Etat français. Il rencontre Pétain le 27 mars 1941, s’installe plus d’un an dans un bureau de l’Hôtel Carlton, de Vichy, mais ses projets stagnent faute d’interlocuteurs capables de saisir l’intensité de son ambition urbanistique. Son projet de dessiner un nouvel Alger est rejeté. Puis, dès août 1944, Le Corbusier se serait réjoui de la libération de Paris, cultivant une «image de victime du régime», prenant soin d’effacer de ses notes biographiques l’épisode des dix-huit mois passés dans la cité thermale avec son épouse, Yvonne, et son chien, Pinceau. Dans les chapitres de son Œuvre complète consacrée à la période 1938-1946, l’architecte écrit: «Le Corbusier, rejeté de tous les comités et commissions qui siègent et travaillent depuis 1940, reprend ses travaux personnels.» Mais l’historien Xavier de Jarcy nuance: «Ce n’est pas tout à fait faux. Il oublie juste de préciser qu’avant d’en être rejeté, il a poussé à leur création et en a fait partie.» Et de conclure: «Le Corbusier s’est imposé car il a réussi à faire oublier son passé.»

Dans un communiqué diffusé le 22 mai, la Fondation Le Corbusier conteste cette théorie, jugeant «mensongères les accusations de dissimulation» et rappelant «sur le fond que le procès intenté à l’architecte, et, au-delà de l’homme, à son œuvre, n’est pas nouveau: des historiens français et étrangers ont déjà eu l’occasion de resituer les faits et les propos dans leur contexte historique.»

Amitiés italiennes

Déjà dans l’avant-guerre, Charles-Edouard Jeanneret ne cachait pas sa méfiance envers les systèmes parlementaires et proposait ses services à des régimes autoritaires, sans s’encombrer d’éthique idéologique. Il couvrit d’éloges Benito Mussolini: «Le spectacle offert actuellement par l’Italie, l’état de ses capacités spirituelles, annonce l’aube imminente de l’esprit moderne.» En 1936, après que le Duce occupa l’Ethiopie pour en faire une colonie romaine à l’antique, Le Corbusier lui présenta des plans grandioses qui métamorphoseraient la vieille capitale ensablée des négus en une nouvelle Rome. Mussolini resta insensible à la sollicitation de cet homme au caractère un peu trop impétueux à son goût, et qui avait fait aussi des offres au pire ennemi de son régime fasciste: un certain Joseph Staline… Des offres, là encore, sans retour. Le nouveau tsar de l’URSS se méfiait lui aussi de ce bâtisseur prétentiard, au tempérament aussi intransigeant que le sien…

S’exprimant sur l’actuelle controverse, dans le Monde du 24 avril dernier, l’architecte et urbaniste français Paul Chemetov élève le débat: «Les grandes réalisations ont besoin des pouvoirs publics – les travaux du même nom, aussi. Et ce n’est pas parce que Le Corbusier travailla à Moscou, espéra le faire à Rome, participa à New York au projet des Nations Unies, alla au Brésil ou à Alger, qu’il fut tout à la fois moscoutaire, fasciste, vichyste, ploutocrate, colonialiste ou tiers-mondiste, comme ses détracteurs le disent, mais, tout simplement, il était à ce point imbu de lui-même et persuadé de son génie que la commande lui était nécessaire.»

De même, quelques écrits de Le Corbusier ont été peut-être abusivement teintés d’antisémitisme par ses détracteurs. Ainsi dans un essai posthume intitulé Vers une architecture (Flammarion 2009), d’aucuns ont exagérément pesé et soupesé cet extrait: «Les civilisations avancent. Elles quittent l’âge du paysan, du guerrier et du prêtre, pour atteindre ce qu’on appelle justement la culture. La culture est l’aboutissement d’un effort de sélection. Sélection veut dire écarter, émonder, nettoyer, faire ressortir nu et clair l’Essentiel.» Or le nettoyage en question n’y a aucune connotation ethnique: c’est le langage d’un architecte qui voulait seulement s’inscrire, avec infiniment de présomption, dans l’histoire de l’urbanisme.

Créé: 13.06.2015, 08h21

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Quand l'UBS s'autocensurait

La personnalité de Le Corbusier a été consacrée par la Banque nationale suisse le 8 avril 1997 avec la mise en circulation de billets de 10 francs à son effigie. En août 2010, sa figure fut à nouveau honorée par une autre institution bancaire helvétique, UBS, cette fois pour une campagne de publicité internationale. L’établissement zurichois, qui fut l’un des plus touchés dans le monde par la crise financière, voulait redorer son image et regagner la confiance de ses clients. Patatras, suite à une «révélation» de la chaîne étasunienne Fox News, la presse alémanique rappela que Le Corbusier «admirait Hitler et méprisait les juifs». Pour la première fois de son histoire, UBS décida de stopper sa campagne, cela afin de ne point empoisonner le message qu’elle voulait transmettre à sa clientèle et ne point «blesser les sentiments de certaines personnes». Dans cette affaire, la banque perdit un peu plus de 100 000 francs.

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