Les éditeurs lausannois résistent à la grève des typographes

Histoire d'ici - 1918Les Vaudois privés de leurs quotidiens habituels, les patrons de journaux publient une feuille «de combat».

La première page de la dernière édition de «Journaux lausannois réunis» du 14 novembre 1918. La feuille éphémère symbolisant la détermination du patronat face au mouvement ouvrier triomphe.

La première page de la dernière édition de «Journaux lausannois réunis» du 14 novembre 1918. La feuille éphémère symbolisant la détermination du patronat face au mouvement ouvrier triomphe. Image: DR

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Quelques dizaines de typographes croisant les bras à Lausanne pourraient paraître anecdotiques en regard des quelque 250 000 travailleurs à l’arrêt qu’enregistra la grève générale nationale des 12, 13 et 14 novembre 1918. N’empêche que la grève des typos impacta bel et bien le grand public, privé de ses quotidiens habituels et des informations locales, nationales et en provenance des pays voisins. Et ce à un moment crucial de l’histoire: trois jours après la chute de l’Empire allemand, et au lendemain de la signature de l’armistice, donc de la fin de la Première Guerre mondiale! De son côté, la réaction des éditeurs, qui firent paraître une feuille commune que l’on qualifiera «de combat», montre qu’à Lausanne comme ailleurs le patronat s’était préparé à la grève.

Outre les feuilles locales, les Vaudois de 1918 ont à leur disposition quatre quotidiens cantonaux: la «Feuille d’Avis de Lausanne», la «Gazette», la «Revue» et la «Tribune». Quatre titres qu’ils lisent en fonction de leurs centres d’intérêt et/ou de leur affiliation politique – la «Revue» étant l’organe du Parti radical, la «Gazette» de tendance libérale. Point commun: tous sont vigoureusement opposés aux revendications du comité d’action d’Olten (lire encadré), qu’ils surnomment volontiers «le soviet d’Olten».

«S’il y a des progrès sociaux à réaliser, et cela est incontestable», écrit la «Feuille d’Avis» le 11 novembre, «pas besoin pour cela de diviser les citoyens, de risquer une guerre civile». La «Tribune» renchérit: «Le principal pour le soviet d’Olten est de faire sentir sa force aux pouvoirs publics, de créer partout de l’agitation, de jeter la Suisse dans l’anarchie. (…) Les journaux, à qui l’expérience du passé a laissé quelques motifs d’inquiétude, supplient le gouvernement de ne pas faiblir.»

Briser le mouvement ouvrier

Les éditeurs de quotidiens vaudois, comme d’autres patrons, avaient anticipé la grève et décidé de se serrer les coudes. C’est que, depuis des années, l’Union centrale des associations patronales suisses prépare ses membres à résister aux grèves et à tout faire pour briser le mouvement syndical. Dans des circulaires distribuées à ses affiliés, l’Union centrale a édicté des règles de conduite, dont le maintien de la production, le non-paiement des salaires et le non-réengagement des grévistes licenciés.

Paul Allenspach, propriétaire de la «Feuille», et ses confrères ont eu raison d’anticiper car à Lausanne, parmi les dix-huit corps de métiers en grève le 12 novembre, il y a les typographes. En 1918, la «Feuille d’Avis» tire ses 12 à 24 pages quotidiennes à plus de 36 000 exemplaires, dont un certain nombre vendus à prix réduit aux mobilisés. Impossible pour elle de sortir un numéro normal sans ses ouvriers spécialisés. Qu’à cela ne tienne. Faisant appel à tout leur personnel disponible, «Feuille», «Gazette», «Revue» et «Tribune» mettent provisoirement leur antagonisme au vestiaire et publient, dès le mardi 12, «Journaux lausannois réunis», un «bulletin», écrivent les éditeurs, «qui paraîtra plusieurs fois par jour et qui sera vendu à Lausanne au prix de 10 centimes» (une seule page le premier jour, deux les 13 et 14 novembre).

Sujet principal et presque unique: la grève générale, bien entendu. À commencer par les échos des Chambres fédérales, convoquées en séance extraordinaire le 12 novembre à 11 h. De fait, on en apprend assez peu sur le déroulement de la grève elle-même à la lecture de «Journaux lausannois réunis». Mais beaucoup sur la résistance des autorités, de l’armée et de la population aux «entreprises du bolchevisme». C’est ainsi que les lecteurs sont informés de «l’accueil enthousiaste que la foule qui emplissait les rues et places importantes (de Lausanne) a fait à l’armée garantissant l’ordre public». Et qu’à Bâle, «une garde civique, formée de citoyens porteurs de brassards blancs, fait des patrouilles dans les rues». Ou encore qu’une «assemblée d’étudiants de l’Université de Zurich a décidé de se mettre à la disposition des autorités zurichoises pour contribuer au maintien de l’ordre».

Des étudiants aux commandes

Les étudiants de 1918 ne sont pas ceux de 1968! C’est d’ailleurs à eux que les éditeurs de différentes villes suisses font appel pour diffuser leurs journaux «de combat» afin de ne pas laisser le champ libre aux feuilles socialistes qui, elles, sortent de presse sans encombre. Des élèves de l’École polytechnique de Zurich vont conduire des tramways, sous la protection des militaires! Dans ces feuillets, les nouvelles qui viennent de l’armée sont rassurantes elles aussi, alors que la presse de gauche diffuse des informations faisant état de mouvements de désobéissance, voire de refus de marcher par des soldats de la 1re division. «Le bolchevisme n’a pas contaminé ces superbes troupes, dont le patriotisme n’a montré aucune défaillance», affirme le 13 novembre «Journaux lausannois». Qui ouvre ses colonnes au commandant Louis-Henri Bornand, qui s’adresse à ses hommes: «La 1re division fera consciencieusement l’effort qu’on exige d’elle. Vous saurez faire votre devoir de soldat avec tact et énergie, pour le bien de la patrie.» C’est qu’à Lausanne comme ailleurs, les troufions surveillent les gares et se chargent d’embastiller les meneurs et réfractaires parmi les cheminots, qui ont été militarisés dès le début de la grève mais sont nombreux à croiser les bras.

«Le soviet d’Olten capitule. La grève générale est déclarée terminée ce soir à minuit», peut triompher «Journaux lausannois réunis» dans sa dernière édition du 14 novembre. Dès le lendemain, les Vaudois retrouveront leurs quotidiens habituels. Et l’histoire retiendra que la grève générale de novembre 1918 a été le plus grave conflit social qu’a connu la Suisse. (24 heures)

Créé: 08.09.2018, 10h20

Débat public

Lausanne, Hôtel de Ville, salle du conseil communal (1er étage)
Mercredi 12 sept. (18 h 30-21 h 30): débat public «Pourquoi commémorer la grève générale de 1918?» Avec la participation d’historiens et de représentants du patronat et du syndicat SSP.

Pourquoi une grève générale?



En mai 1918, les employés des TL en grève défilent sur la place de la Riponne à Lausanne.
PHOTO EUGÈNE WÜRGLER/MUSÉE HISTORIQUE DE LAUSANNE

Alors que l’Europe se réjouit de la fin de la Première Guerre mondiale, la Suisse vit une crise profonde. Un «fossé social» s’est creusé entre les victimes et les gagnants de la crise économique qui a accompagné le conflit. Le revenu des salariés a fondu alors que le nombre d’heures de travail en usine a augmenté, le prix du panier de la ménagère a grimpé en raison de la pénurie (aggravée par les accapareurs), de même que celui des loyers.

En l’absence d’assurance perte de gain, le revenu des mobilisés (500 jours de «service actif» en moyenne, avec une solde minime) a chuté et le nombre de familles dépendant de l’aide d’urgence s’est multiplié.

On estime les «indigents» à 700 000 en juin 1918, sur une population de 4 millions d’habitants. Victimes de la pénurie causée par l’absence d’anticipation des autorités, les plus modestes voient le monde agricole faire de bonnes affaires, de même que les banques, qui gagnent de nouvelles parts de marché, et les industriels de l’horlogerie et de la chimie qui engrangent de beaux bénéfices. En 1917 et 1918, des centaines de grèves éclatent pour réclamer des hausses de salaire (140 la première année, 269 en 1918) mais le patronat et le gouvernement restent globalement peu réceptifs aux revendications des travailleurs.

En faut-il plus, quelques mois après la révolution russe, pour que les idées socialistes fassent leur chemin et que partis de gauche et syndicats voient leurs effectifs gonfler? En mars 1918, leurs leaders avaient créé le «comité d’action d’Olten» qui, à plusieurs reprises, présenta un catalogue de requêtes.

Malgré quelques concessions de la part des autorités, le comité finit par céder aux tenants d’une ligne dure et appela à la grève générale afin de faire aboutir ses revendications (certaines, comme le suffrage féminin ou l’AVS, attendront longtemps…).

La grève générale, considérée aujourd’hui comme une crise majeure de l’histoire suisse, commença le 12 novembre. Le comité d’Olten capitula le 14, face à la menace d’une intervention de l’armée. Le travail reprit presque partout le vendredi 15. Les ouvriers obtiendront des augmentations de salaire et la loi sur les fabriques de 1919 fera passer la semaine de travail de 59 à 48 heures.

Sources

Archives des journaux vaudois,
scriptorium.bcu-lausanne.ch

«L’histoire de la Suisse pour les nuls»,
Georges Andrey, Editions First, 2007

«Grève générale», Dictionnaire historique de la Suisse, www.hls-dhs-dss.ch

«Landesstreik», Wikipedia

«Les organisations patronales et la grève générale de 1918», Pierre Eichenberger, Université de Zurich, 2018

«Les patrons à l’assaut de la grève générale», «Services Publics», mars 2018

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