[VIDEO] L'empoisonneur vaudois est décapité en public à Moudon

Histoire d'ici - 1868Des milliers de spectateurs assistent à l’exécution d’Héli Freymond, dernier condamné à mort du canton de Vaud.

La décapitation d’Héli Freymond par Vinzenz Grossholz le 10 janvier 1868, d’après une lithographie de l’époque.
Vidéo: Romain Michaud

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Combien sont-ils, ce glacial lundi 10 janvier 1868 à Moudon, à assister au coup de glaive fatal à Héli Freymond? Des témoins ont parlé de 8000, 10'000, voire 20'000 personnes venues de toute la Suisse, attirées par le rare spectacle de l’exécution capitale, la première dans le canton de Vaud depuis 1853. Celle du riche et avide paysan du hameau voisin de Corrençon, ce salaud absolu, empoisonneur de sa propre femme et du bébé qu’elle portait. Ils n’ont pas été déçus.

Le bourreau, l’Uranais Vinzenz Grossholz, celui-là même qui a tranché le col de l’assassin Kaspar Zurflüh en 1861 à Uri, celui qui a bastonné le typographe Ryniker pour injure à la religion en 1865, a revêtu son grand manteau rouge. La veille au soir, dans un hôtel de Moudon, il a fait sensation en exhibant et en maniant en public ses instruments.

«Il a marché au supplice avec plus de courage qu’on ne lui en supposait»

Marchant devant le cortège accompagnant le condamné, Grossholz n’a aucune peine à fendre la foule dense qui s’impatiente après de longues heures d’attente. Craignant d’être ne serait-ce que frôlés par ce colosse, les gens s’écartent devant lui en baissant les yeux: diantre, croiser le regard du bourreau porte malheur, comme chacun le sait.

Mais la foule se referme derrière lui, et il faut près d’une heure à Freymond, encadré par un peloton de gendarmerie et une compagnie de mousquetaires, pour aller de la prison au lieu-dit En Bronjon, au bord de la Broye, où s’élève l’échafaud. «Bien préparé par messieurs les pasteurs», écrira le quotidien «Nouvelliste vaudois», Freymond, 25 ans, «a marché au supplice avec plus de courage qu’on ne lui en supposait».

Pendant ce temps, sur l’estrade de 5 m sur 5 pour 1,5 m de hauteur, Grossholz a laissé tomber son manteau écarlate. En bras de chemise, il a sorti son glaive de son gros étui noir, l’a posé sur le plancher et recouvert d’un voile noir. Pas besoin de vérifier son tranchant, l’arme a été préparée avec soin. Il a également recouvert d’un tissu noir les deux glaives de la justice vaudoise qui doivent, selon la tradition, «assister» à l’exécution. Il a vérifié la solidité du siège sur lequel le condamné sera assis et, derrière, du poteau auquel celui-ci sera lié.

Une mort instantanée

Quand Freymond, enfin, à 10 h 45, monte les cinq marches des bois de justice, après avoir embrassé pasteurs, gendarmes et gardiens de la prison de Moudon, les choses s’accélèrent. Un des aides du bourreau l’assied sur la chaise, l’autre lie solidement son torse au poteau et dégage ses épaules. Placé à la gauche de l’empoisonneur, le premier, fils du maître des basses œuvres de Lausanne, lui bande les yeux et lui empoigne les cheveux sur le haut du crâne.

«Le coup produisit un bruit que l’on peut comparer à un coup de sabre tranchant un chou bien serré»

Se tenant derrière le condamné, à sa droite, Grossholz approche à deux reprises son glaive de la nuque de Freymond avant de frapper d’un mouvement plus large. «Le coup produisit un bruit que l’on peut comparer à un coup de sabre tranchant un chou bien serré», écrira le peintre vaudois Charles Vuillermet, envoyé à Moudon à titre documentaire par le procureur vaudois Duplan, celui-là même qui a mené l’accusation contre Héli Freymond.

L’aide-bourreau exhibe un instant la tête du supplicié face à la foule, puis la jette dans la sciure dont l’échafaud est recouvert. Le corps détaché bascule en avant, secoué de spasmes, un voile noir est jeté sur ces restes. «Alors une scène horrible se produit, poursuit Vuillermet dans son compte rendu: des campagnards sont sur l’échafaud; ils relèvent le voile noir et avec leurs pieds ils déplacent la tête, grossièrement, pour mieux en admirer les traits.» Les gendarmes auraient dû, dit-on, empêcher certains de recueillir du sang, supposé posséder des pouvoirs de guérison.

Le sermon du pasteur

Certains spectateurs, dont Vuillermet qui fuit, épouvanté, quittent déjà les lieux. Les autres voient et entendent le pasteur Benoît, de Moudon, s’adresser à l’assistance. «Le salaire du péché, c’est la mort: voilà ce que proclame en traits sanglants l’acte qui vient de s’accomplir sous vos yeux», s’exclame-t-il.

L’homme d’Église va profiter de l’occasion qui lui est donnée pour fustiger longuement l’amour de l’argent: «La cupidité est la racine de tous les maux», et plonge «les hommes dans la ruine et dans la perdition». Face à cette assistance silencieuse et choquée, le pasteur appuie: «Il y a dans nos campagnes un penchant général à l’avarice. (…) L’argent est devenu le dieu du siècle. (…) C’est pour l’argent que la plupart des crimes se commettent.»

Dans sa longue robe noire, le prédicateur s’adresse à ceux qui sont venus «se repaître du spectacle de cette sanglante tragédie» et les invite à la prière et au respect de la loi de l’Évangile: «Vous tous qui êtes venus savourer les émotions de l’échafaud, et qui vous glorifiez sans doute de votre propre justice (…). Je viens vous rappeler un autre jugement où vous figurerez tous comme accusés.»

Pour que la foule fascinée ne se disperse, il faudra encore emporter rapidement les restes du supplicié dans le cercueil qui attendait sous l’échafaud, et les enterrer dans la fosse commune du cimetière communal. (24 heures)

Créé: 01.09.2018, 09h01

Visite guidée

Moudon, anciennes prisons, tribunal et divers lieux
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Les faits en dates

1842
Louis-Héli Freymond naît dans une famille d’agriculteurs prospères de Corrençon, près de Moudon.



1864
Héli séduit sa voisine et vague cousine Louise-Françoise Freymond, 16 ans, fille de paysans pauvres.
1866
Héli épouse Élise-Eugénie Olivier, héritière d’une bonne famille.
1867
Le 6 mai, Louise Freymond offre à Élise, enceinte, un petit pain qu’elle a fourré d’arsenic acheté par Héli. Le lendemain, elle empoisonne la soupe de la malade, qui meurt le 23 mai après avoir accouché d’un enfant mort-né.
Le 30 juin, Héli tente d’empoisonner à la strychnine Jean Mettraux, amoureux de la sœur d’Élise, Méry Olivier, que Freymond souhaite épouser afin de capter sa part d’héritage. Mettraux survit.
Le 2 juillet, Héli est arrêté.
Le 30 juillet, le corps d’Élise est exhumé. L’autopsie révèle de l’arsenic dans l’estomac, le foie et les intestins de la malheureuse.
Le 16 août, Héli Freymond avoue son crime, mais charge sa complice et maîtresse, Louise.
Le 11 novembre, ouverture du procès d’Héli et de Louise. Le 15, il est condamné à mort, elle à 20 ans de réclusion.
Le 29 novembre, la Cour de cassation, à l’unanimité, rejette le recours des deux condamnés.
1868
Le 7 janvier, le Grand Conseil vaudois rejette le recours en grâce présenté par Héli. Le 10, il est décapité.

Vaud: une exécution qui sera la dernière

Le bourreau, qui avait travaillé du glaive à onze reprises en terre vaudoise entre 1805 et 1853, n’y opérera plus après ce 10 janvier 1868. Oh, pas que les exhortations moralistes du pasteur Benoît aient empêché tout crime sanglant dans le canton, de loin pas. Mais l’exécution de Freymond n’a fait que rendre plus vif encore le débat autour de la peine de mort.

En 1866, appelés à se prononcer au plan fédéral, les hommes de Suisse avaient refusé son abolition par 65,8% des suffrages et de nombreux cantons l’appliquaient encore. Neuchâtel l’avait pourtant abolie depuis 1864.

Et en janvier 1868, face au cas de l’empoisonneur de Corrençon, la commission du Grand Conseil vaudois chargée d’examiner et de préaviser sur son recours se divise. Une majorité (3 membres sur 5) s’oppose à la peine capitale et propose la commutation de la sentence en celle de 30 ans de réclusion. Par 124 voix contre 69 et 5 billets blancs, les députés suivent cependant l’avis de la minorité estimant qu’«en présence des crimes qui se multiplient, il y aurait danger à abolir la peine de mort, et que dans le cas présent absolument aucune circonstance ne saurait justifier la grâce». Elle fut donc refusée.

Les idées abolitionnistes continuent néanmoins à progresser et, en 1874, les Suisses approuvent la révision totale de la Constitution fédérale, qui prévoit la suppression de la peine capitale (elle sera réinstaurée dans certains cantons en 1879). Et finalement, en janvier 1875, les députés vaudois acceptent la modification des articles du Code pénal relatifs à l’application de la peine de mort, remplacée par la réclusion à perpétuité. On ne coupera plus de tête en Pays de Vaud.
G.SD

Sources

«La dernière exécution capitale dans le canton de Vaud», «Feuille d’Avis de Lausanne», 1.11.1924

«Les grandes affaires criminelles de Suisse romande», Jacques Rouzet, Éditions de Borée.

Archives des quotidiens vaudois «L’Estafette» et «Le Nouvelliste Vaudois»,
scriptorium.bcu-lausanne.ch

«Compte rendu des débats du Tribunal criminel de Moudon. Deux empoisonneurs. Condamnation à mort», Howard et Delisle, Lausanne, 1867

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