Il faut se souvenir des morts de Mattmark

HommageLe 30 août 1965, un glacier s’effondrait sur le barrage, tuant 88 ouvriers dont 57 Italiens. Stéphane Marti, professeur sédunois, organise expositions et débats

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Il est 17 h 15 le 30 août 1965. À 2200 m d’altitude, sur le chantier du barrage de Mattmark, dans la vallée de Saas, sept cent cinquante ouvriers vont terminer leur journée de onze heures. Un pan du glacier suspendu de l’Allalin s’effondre et écrase, enfouit en une vingtaine de secondes, hommes, baraques, machines.

Le bilan est terrible: huitante-huit morts dont cinquante-sept Italiens venus de plusieurs villages de leur pays pour mener à bien la construction de l’édifice, dont la première pelletée fut bénie dix ans plus tôt par les autorités religieuses. Le drame survient à une époque où certains partis et courants politiques suisses souhaitent limiter la main-d’œuvre étrangère. Des arrêtés fédéraux vont dans leur sens. Sept mois plus tôt, deux mille travailleurs italiens candidats à l’entrée en Suisse ont été refoulés à la douane de Chiasso et parqués d’urgence dans des camps de fortune sur territoire transalpin.

L’écroulement des deux millions de mètres cubes de pierres et de glace va provoquer un grondement judiciaire et politique qui se fera entendre longtemps. Sept ans plus tard s’ouvre le procès des chefs d’entreprises qui avaient autorisé la construction des baraquements très exactement sous la ligne de chute possible de ce morceau de montagne instable. Dans le passé, des effondrements de ce genre avaient instauré la peur et la méfiance chez les autochtones, mais pas vraiment chez les employeurs des ouvriers. Un premier procès se termine, en février 1972, par l’acquittement de tous les prévenus. En appel, en septembre de la même année, non-lieu. Avec, en plus, un détail qui fait les gros titres scandalisés des journaux en Italie, un peu moins en Suisse: la moitié des frais de justice sont mis à la charge des familles des victimes! Finalement, c’est l’état italien qui paiera cette partie de la cynique addition.

De Fellini au barrage

Février 2015. Le temps a passé, mais Stéphane Marti ne veut pas que Mattmark disparaisse de l’histoire ou des mémoires. Il est professeur de latin et de français au collège des Creusets à Sion où il a aussi ouvert un atelier de cinéma et de photographie à l’ancienne. Il est, par passion pour la culture et la vie en général, président et fondateur de la Fondation Fellini. Il a à son actif plusieurs livres, des expositions consacrées au grand cinéaste, à ses films, à ses acteurs, en collaboration notamment avec le Musée de l’Elysée à Lausanne.

Il y a deux jours, il filait à Rome où s’ouvrait une exposition au Sénat en présence des hautes autorités politiques italienne. Des photographies de l’époque, un film rassemblant des archives de diverses télévisions rappellent la dimension effroyable de la catastrophe. Le 26 février prochain, c’est à Sion, puis dans cinq autres villes valaisannes, puis à Bruxelles, que la même exposition, enrichie de débats sur la migration, s’installera pendant des mois pour rendre hommage aux victimes de la catastrophe de Mattmark.

Mais pourquoi cet élan? «Mon père a travaillé dans sa jeunesse au milieu des galeries de Mauvoisin, mon grand-père a participé aussi à la construction du Valais, avec ses mains, alors disons que c’est inscrit dans ma mémoire. J’ai le respect de l’histoire et de ce qu’ont fait les hommes. Je remarque que les jeunes ont une relation très scolaire à l’histoire, sans qu’ils en soient responsables. Je dirais qu’on les éduque à connaître la date qu’il faut pour l’examen du jour J, mais que leur conscience historique n’est pas cultivée. Or, si on n’a pas cette conscience historique dans les jeunes générations de cette Europe, on refera les mêmes bêtises: la méfiance envers l’étranger, le rejet, l’esprit de fermeture qui mène à la naissance des dérives.»

Mais le rapport avec Mattmark? «Ce qui me fait avancer chaque jour, c’est la culture, car c’est ce qui restera au bout de tout. Et ce drame d’ici est important historiquement et culturellement. Il ne faut pas oublier les morts de Mattmark, car des Suisses décrivaient alors les Italiens, qui travaillaient et bâtissaient dans la montagne et ailleurs, comme des piqueurs de pain. Or ces gars sont morts ici, en mettant leurs forces et leur savoir-faire au service des Suisses, en ayant laissé loin d’eux leur famille, leur village. Ils ont contribué à faire l’Europe. Je veux donc leur rendre hommage. L’histoire, la culture, c’est la mémoire.»

Stéphane Marti n’a pas travaillé seul. L’hommage est un ouvrage d’équipe. L’association des Italiens du Valais, des chercheurs – dont Carlo Capozzi auteur d’un mémoire passionnant – la Médiathèque du Valais ont participé, cherché, alimenté. Le film d’une vingtaine de minutes qui sera projeté dans les expositions dit en noir et blanc la fragilité des hommes. Stéphane Marti ne cache pas son émotion: «Ces visages des ouvriers au volant de leur camion, de leur Caterpillar, c’est un mélange de Rocco et ses frères et de James Dean, ils sont beaux, vivants, insouciants, dans quelques semaines ils auront fini le travail et rentreront sourire chez eux.»

Nereo Marzari apparaît dans le court-métrage. Il a 81 ans, il habite Vétroz. Il se souvient de cette fin août 1965: «J’étais monté au barrage la veille, il fallait y démonter des machines, des compresseurs, car le chantier était bientôt terminé. Mais vous savez, c’était prévisible: un collègue venu d’Italie était reparti tout de suite. Il avait vu le glacier qui nous surplombait, et il avait dit qu’un jour ça tomberait. D’ailleurs chaque jour, un trax enlevait les cailloux, les bouts de glace qui roulaient régulièrement de là-haut.»

Parmi les documents de l’époque présentés à l’exposition, un numéro de Paris Match daté du 11 septembre livre des images particulièrement touchantes: quelques jours avant la catastrophe, une jeune photographe zurichoise de 23 ans, Maryse Frey, avait fait un reportage sur la vie des ouvriers au barrage. Elle y est elle-même photographiée. Mais elle demeure introuvable pour tous ceux qui ont tenté de la joindre. Elle était passée par Mattmark pour donner une sorte d’éternité aux ouvriers. Ses photos réapparaissent, mais où est-elle? Est-elle encore de ce monde? Reviendra-t_elle à Mattmark le 30 août prochain, pour une cérémonie du souvenir qui rassemblera sur la digue du barrage, inauguré en 1967, des personnalités politiques, culturelles, religieuses? Et des anonymes, des descendants de ceux qui travaillèrent et moururent là-haut.

(24 heures)

Créé: 15.02.2015, 12h59

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À voir

«Mattmark, tragédie dans la montagne»
Exposition au Lycée-Collège des Creusets, Sion. Du 26 février au 17 mars. 8h - 12h et 14h - 18 h 30. Fermé le week-end. Visites sur demande à ass.italiavallese@gmail.com

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