La glacière du Pont a flambé
Histoire d'ici - 1927Au bord du lac Brenet, l’immense hangar en bois contenait des milliers de m3 de glace.
1927. Dans la nuit du 2 au 3 avril de cette année-là, un incendie réduit en cendres le bâtiment de la Société des Glacières du lac de Joux, sis au Pont. Vu la date, certains croiront à un poisson d’avril. Ce n’en était pas un. L’immense hangar, pouvant stocker jusqu’à 35 000 m3 de glace, était divisé en sept compartiments séparés par des doubles parois en bois, dont l’intervalle était rempli de sciure faisant office de matériau isolant.
La Feuille d’Avis de Lausanne du 4 avril raconte le désastre: «M. Pasteur, qui, vers 2 h 30, rentrait du Séchey au Pont, aperçut le premier le feu. Il se rendit chez M. Charles-Louis Golay, aux Charbonnières, qui donna l’alarme dans cette localité et au Pont. Les pompes des Charbonnières et du Pont se sont rapidement rendues sur le lieu du sinistre, situé au bord du lac Brenet, sur la rive droite, à 250 mètres de la gare du Pont, entre le lac et la voie ferrée. Tout était embrasé. Elles n’ont pu que protéger deux petits bâtiments voisins situés au sud-ouest, dépendant de l’entreprise et renfermant, l’un, les bureaux de celle-ci; l’autre, les machines.»
Une industrie importante
L’exploitation de la glace du lac Brenet – et non du lac de Joux, qui gèle moins souvent et moins vite – débute à l’hiver 1879-1880. Une époque où réfrigération et congélation n’en sont qu’à leurs balbutiements, et ne peuvent être réalisées qu’à partir de machines complexes et coûteuses. Récolter de la glace en hiver, la stocker pour la vendre afin de rafraîchir aliments et boissons en été n’avait donc rien de farfelu, bien au contraire, puisque la glace ainsi obtenue était bon marché. Le XIXe siècle, ses trains et ses bateaux à vapeur en firent une industrie importante, en Europe comme aux Etats-Unis. Chez Cardinal à Fribourg, par exemple, la production de bière par fermentation basse puis sa conservation au frais nécessitaient de grandes quantités de glace.
«Cette année, la glace mesure de 60 à 70 centimètres d’épaisseur, elle est claire et transparente comme le cristal», révèle en 1880 l’hebdomadaire Le Messager, journal de la vallée de Joux. L’eau du lac Brenet est alors très pure, comme le démontrent les analyses bactériologiques et chimiques effectuées par la subdivision contrôle des boissons et denrées alimentaires du Service sanitaire du canton de Vaud.
«C’est du reste grâce à cette pureté que les glaces provenant des lacs de la vallée de Joux (ndlr: celle du lac Ter fut aussi exploitée) sont admises en France comme alimentaires, alors que les règlements pour la vente de cette marchandise sont des plus sévères et quasi prohibitifs», écrira la revue La Patrie Suisse en 1914.
Une aubaine à la saison morte
En janvier-février, jusqu’à 130 ouvriers travaillent sur la surface gelée et dans le grand hangar. Une aubaine à une saison où les travaux des champs et des bois sont suspendus. «Parmi ces hommes, on trouvait de nombreux Valaisans, qui possédaient des notions de l’exploitation de la glace grâce aux glaciers alpins, relève Rémy Rochat, historien de la vallée de Joux. L’exploitation intéressait beaucoup le public et les glacières devinrent presque une attraction touristique.»
Au moyen d’une longue scie manipulée par deux hommes, tirée vers le bas par un contrepoids, les ouvriers découpent des blocs pouvant peser plusieurs dizaines de kilos. Chargés sur des luges tirées par des mulets, ils sont ensuite empilés dans la glacière grâce à un ascenseur. «Surface congelée exploitable 10 millions de mètres carrés. Réserve environ 4000 wagons», affirment les réclames de l’époque.
Des routes défoncées
La première année, le transport, sur des chariots, se fait via la route des Epoisats jusqu’à Vallorbe. Puis les voituriers de Vaulion et du Pont préfèrent la route vers la gare de Croy, moins pentue mais distante de 17 kilomètres. Ces hommes sont alors de robustes gaillards, qui peuvent passer jusqu’à 18 heures par jour sur la route pour leurs livraisons.
Mais leurs lourds véhicules et l’eau qui s’en écoule en raison de la fonte de la glace défoncent la chaussée, provoquant la colère des autres utilisateurs. D’où la création en 1886 de la ligne de chemin de fer entre Le Pont et Vallorbe, qui permet de rationaliser et de raccourcir le transport.
Les clients sont en Suisse, mais aussi en Bourgogne, à Lyon et bien sûr à Paris, dont les brasseries des boulevards sont de grandes consommatrices de glace combière – la société basée à Lausanne a du reste fait bâtir une glacière à la gare de Paris-Bercy. Durant l’Exposition universelle de Paris en 1900 (50,8 millions de visiteurs!), ce sont des centaines de wagons qui quittent la Vallée pour la Ville Lumière.
La glace n’a pas fondu
Causé, si l’on en croit l’exploitant de l’époque, par un mégot de cigarette, l’incendie de 1927 ne met pas un terme à l’exploitation. Bien que n’ayant laissé debout que les colonnes de béton supportant le hangar, le feu n’a pas fait fondre toute la glace, que l’on recouvre alors de paille et de sciure. Les clients de 1927 seront malgré tout livrés, au moins en partie.
Assuré, le bâtiment est reconstruit avec des installations plus modernes, nécessitant moins de personnel. Mais ce n’est qu’un sursis. Avec la concurrence du «froid scientifique» des fabriques de glace industrielle – celle de Lausanne existe depuis 1912 –, la baisse de la qualité de la glace – la population augmentait à la Vallée, et l’époque était encore au «tout au lac»… – la demande allait fléchissant.
«La guerre et la baisse de plusieurs mètres du niveau du lac, en 1942, ont donné le coup de grâce, car la poursuite de l’exploitation aurait nécessité de nouveaux investissements», analyse Rémy Rochat. Sur la rive du lac Brenet, désormais boisée, contrairement à ce que l’on voit sur les images d’époque, seuls un panneau et quelques vestiges cachés sous les arbres rappellent aujourd’hui cette saga.
Sources: - Archives de la Feuille d’Avis de Lausanne, scriptorium.bcu-lausanne.ch - Archives de Rémy Rochat, Ed. du Pèlerin, Les Charbonnières
Créé: 01.07.2017, 09h57
Galerie photo
En dates
1879 Création de la Société des glaces de la vallée de Joux et début de l’exploitation de la glace du lac Brenet.
1886 Ouverture de la ligne de chemin de fer Le Pont – Vallorbe, qui permet d’établir une liaison directe avec la ligne Lausanne – Paris. Les glacières font faillite, elles sont reprises par la compagnie de chemin de fer.
1890 La société Le Pont – Vallorbe est rachetée par la Compagnie du Jura – Simplon.
1900 Des centaines de wagons de glace quittent la Vallée pour l’Exposition universelle de Paris.
1911 L’hiver doux empêche la formation de la glace. Il faut aller la chercher dans des glaciers alpins.
1923 Faillite. La Société des frigorifiques et glacières de Genève devient propriétaire des installations du Pont.
1927 Incendie des glacières.
1942 Fermeture.
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