Jacques Piccard devient l’homme le plus profond du monde

Histoire d'ici - 1960À bord du bathyscaphe imaginé par son père Auguste, l'océanaute vaudois descend à près de 11'000 mètres de profondeur.

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Onze mille mètres de profondeur! Onze kilomètres de flotte glacée au-dessus de la tête, provoquant une pression plus de 1000 fois supérieure à celle existant au niveau de la mer. C’est pourtant à cette profondeur que, le 23 janvier 1960, le Vaudois Jacques Piccard, 37 ans, et l’Américain Don Walsh, 29 ans, sont allés poser le Trieste, sur le point le plus profond connu des océans, le fond de la fosse des Mariannes. «Une plate-bande de 7 kilomètres sur 2», comme l’écrit Jacques Piccard, au pied d’une tranchée aux pentes raides, appelée Challenger Deep depuis sa mesure au sonar par le navire océanographique de la Royal Navy HMS Challenger en 1951, dans la partie nord-ouest de l’océan Pacifique, à 300 km au sud-ouest de l’île de Guam.

Quel progrès depuis les premières plongées du bathyscaphe, en 1953, quand Auguste et Jacques Piccard descendaient à 8 mètres dans le port de Castellamare di Stabia, près de Naples. Mais les avancées furent fulgurantes, les Piccard père et fils plongeant déjà à 3150 mètres six semaines après les premiers essais. Il faut rappeler ici que les sous-marins «traditionnels», tels que les engins militaires, ne se risquent pas plus bas que 300 à 400 mètres sous le niveau de la mer!

Une cabine et un flotteur

Mais bien sûr, l’engin imaginé par le professeur Piccard, conçu essentiellement pour descendre et remonter, n’a rien à voir avec ce genre de submersible. Le Trieste, inspiré directement de ses expériences en ballon dans la stratosphère, est conçu en deux parties. La lourde cabine (13 tonnes) fabriquée chez Krupp, en Allemagne, est une sphère étanche en acier d’à peine 2 mètres de diamètre, capable de supporter les pressions énormes des grandes profondeurs, et percée de deux hublots. Elle remplace une première version forgée en Italie en 1953. L’équipement intérieur a été conçu aux Ateliers de constructions mécaniques de Vevey.

Fin 1959, le bathyscaphe est mis à l'eau pour les grandes plongées de Guam. La cabine sphérique est bien visible sous le long flotteur. Photo: Fonds Piccard/Collection Musée du Léman

Au-dessus est placé le flotteur, un cylindre de 18 mètres de long pour 3,50 m de diamètre, en tôle d’acier mince, dont les compartiments sont remplis d’essence. Celle-ci, plus légère que l’eau et ne se mélangeant pas avec elle, se comprime durant la descente, et de l’eau entre alors dans les compartiments, augmentant le poids de l’ensemble. Deux water-ballasts peuvent être remplis d’air ou d’eau, et d’autres réservoirs contiennent du lest, sous la forme de grenaille de fer, qui peut être lâché afin de faire remonter le bathyscaphe.

«Dans son domaine, Jacques avait au moins dix ans d’avance sur les grandes marines traditionnelles»

Les Américains commencent à s’intéresser aux exploits des Piccard en 1955. Attaché à l’US Office of Naval Research, l’océanographe Robert Dietz descend cette année-là pour la première fois dans la cabine du Trieste. Il en a laissé ce témoignage frappant: «J’eus l’impression de me trouver à l’intérieur d’une montre suisse géante. Les parois étaient tapissées d’instruments: voltmètres, ampèremètres, chronomètres, thermomètres, bombonnes, interrupteurs, résistances, câbles électriques – le tout installé dans un ordre méticuleux. […] Tout dans le bathyscaphe me semblait bouleversant. C’était la création d’un team miniature, celui d’un père et de son fils. Le père physicien-ingénieur-aéronaute avait fait le «projet». Le fils l’avait réalisé matériellement. […] Il y avait quelque chose de réconfortant et de troublant tout à la fois de voir ces deux hommes posséder, développer, utiliser à eux seuls un extraordinaire sous-marin qui était déjà descendu 30 fois plus profond qu’un sous-marin classique! […] Jacques était un anachronisme: pas de secrétaire, pas d’assistant, pratiquement pas de laboratoire, ni de ressources financières, et pourtant à la pointe du progrès; je dirais même que dans son domaine, il avait au moins dix ans d’avance sur les grandes marines traditionnelles.»

L’année suivante, Jacques Piccard est invité à se rendre aux États-Unis afin d’y présenter le bathyscaphe et les possibilités d’exploration qu’il offre. Convaincus après de nouvelles plongées en Méditerranée en 1957, les océanographes du Nouveau-Monde persuadent la marine américaine, et plus précisément son Navy Electronics Laboratory, à San Diego, d’acheter le Trieste et d’engager Jacques Piccard comme pilote et metteur au point. Déjà, le professeur Piccard est, lui, rentré à Lausanne, et c’est son fils qui a pris en main la destinée de son invention.

En août 1958, le bathyscaphe démonté voyage par cargo jusqu’en Californie. En décembre, avec désormais toute la puissance de la marine américaine à sa disposition, Piccard commence ses plongées, expérimentales, mais aussi d’observation biologique et de mesures acoustiques, dans les eaux du Pacifique, la baie de San Diego.

Place au projet Necton

Puis le Trieste est mis à terre. «Pour être révisé et équipé en vue de plongées à 6000 mètres de profondeur», écrivent en substance des journaux américains. Ils sont loin du compte. Le projet Necton, comme il a été baptisé, pas vraiment top-secret mais pas non plus claironné, est plus ambitieux: atteindre la Challenger Deep, le fond des abysses, bien sûr! «Après les terres lointaines, après les pôles, après la stratosphère, après le sommet du monde, il n’y avait plus sur notre globe que cette dernière frontière à atteindre», écrit Piccard.

À nouveau démonté, le Trieste est transporté sur l’île de Guam. En novembre 1959, il recommence ses plongées. Et le 9 janvier suivant, la «Feuille d’Avis de Lausanne» peut annoncer: «En plongeant à 7315 mètres, le bathyscaphe établit un nouveau record.» Il a surtout démontré qu’il est prêt pour l’étape ultime. Et cette fois, plus personne n’est dupe: le véritable objectif est situé encore 4000 mètres plus bas. Quand un responsable américain demande à Piccard «Croyez-vous vraiment pouvoir descendre à 11000?», il répond: «Il n’y a pas de doute. La cabine résisterait à près de 16 km de profondeur.»

Enfin le silence des profondeurs

Alors, le 23 janvier à 8 h 10, la porte de la cabine du Trieste est verrouillée. Le câble le reliant au remorqueur Wandank, qui l’a emmené au-dessus de cette fameuse fosse des Mariannes, est déconnecté et la plongée débute. À bord, Piccard et Walsh, lieutenant de la marine. «Tout à coup un silence immense et un grand calme que nous avions oubliés depuis quatre jours envahirent la cabine, écrira le Vaudois. Avec un sentiment de paix retrouvée, je laissai le Trieste glisser tout doucement vers le fond.» Vers le noir absolu.

Deux heures plus tard, ils passent la barre des 4000 mètres, à 11 h 44, celle, symbolique, des 8880: la hauteur de l’Everest. Et à 13 h 06, le Trieste, tous projecteurs allumés, soulève un léger nuage de vase à 10916 mètres de profondeur. Entourés d’une masse d’eau noire à 2,4°C, les deux hommes vont passer une demi-heure dans la cabine par moins de 10°C. «Nous nous reposions sur le fond, heureux d’avoir atteint le but fixé, heureux d’avoir vu un poisson, qui à lui seul justifiait toutes ces années de travail» (lire encadré).

Ils sont de retour à la surface, à la lumière et à la chaleur à 16 h 56, et leur vie bascule. Salués par des jets survolant la zone, Piccard et Walsh sont récupérés par un zodiac puis montent à bord d’un navire de la marine qui les emmène illico à San Diego, d’où ils gagnent Washington, où ils sont reçus en héros par le président Dwight Eisenhower, qui les décore.

Aujourd’hui encore, aucun homme ne s’est aventuré plus bas que les deux passagers du Trieste. Ce dernier effectuera jusqu’en 1986 des plongées scientifiques et militaires, dont en 1963 la recherche du sous-marin atomique Thresher, coulé accidentellement par 2350 m. de fond. La création des Piccard est actuellement exposée au U.S. Navy Museum de Washington.

Créé: 18.01.2020, 09h22

Ils ont vu «le» poisson qui change tout



Don Walsh (devant) et Jacques Piccard dans la cabine du «Trieste». Fonds Piccard/Collection Musée du Léman

À l’instant où ils se posent au fond de la fosse Challenger Deep, Piccard et Walsh sont stupéfaits: un poisson, semblable à une sole, long d’une trentaine de cm, apparaît au milieu du cercle de lumière dessiné par un projecteur du «Trieste». «Ainsi donc, écrira Jacques Piccard, en une seconde, nous pouvions répondre à la question que des milliers d’océanographes s’étaient posée depuis des dizaines d’années! La vie, sous forme supérieurement organisée était donc possible partout en mer, quelle que soit la profondeur.»

Le 26 janvier 1960, la «Feuille d’Avis de Lausanne» publie un courrier d’Auguste Piccard: «Autrefois, on admettait généralement qu’il ne pouvait pas exister de vie dans les grandes profondeurs sous-marines, parce que les énormes pressions devaient y rendre toute vie impossible. Ce raisonnement est erroné. […] Mais que même des animaux dits supérieurs puissent vivre dans les abysses les plus profonds, c’est le «Trieste» qui l’a montré.»

Quelques jours plus tard, le professeur complète: «Il y a nécessairement des courants verticaux qui entraînent l’eau de la surface aux grands fonds et que l’eau des plus grandes profondeurs doit remonter à la surface. Cette constatation est très importante parce que l’on a, à plusieurs reprises, proposé sérieusement d’immerger les dangereux déchets radioactifs des réacteurs atomiques au fond des mers. Les avis des spécialistes différaient quant à la réalité des courants verticaux. Le poisson des Mariannes nous a montré indirectement que le danger de la montée de l’eau contaminée des fonds est un danger réel.»

De fait, l’idée d’utiliser les fosses océaniques comme poubelles radioactives sera abandonnée après la découverte des deux océanautes.

Conférence

Tolochenaz, Maison de la Rivière, chemin du Boiron 2.
Jeudi 23 janvier (19 h 30)
«Il y a 60 ans, Jacques Piccard atteignait le fond des océans», par Jean-François Rubin.
Conférence suivie de l'inauguration d'une vitrine d'objets historiques.
Entrée libre.
maisondelariviere.ch

Sources

- «Profondeur 11 000 mètres», Jacques Piccard, Éd. Arthaud, 1961
- Archives des journaux vaudois,
scriptorium.bcu-lausanne.ch

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