Un Lausannois raconte l’Allemagne sous les bombes

Histoire - 1944Le prestidigitateur André Bovet a passé quatre mois à jouer dans des villes en guerre.

En plus de 300 raids aériens entre 1940 et 1945, les Alliés ont déversé 45 000 tonnes de bombes sur Berlin. Ici la Nettelbeckstrasse en 1944.

En plus de 300 raids aériens entre 1940 et 1945, les Alliés ont déversé 45 000 tonnes de bombes sur Berlin. Ici la Nettelbeckstrasse en 1944. Image: HENRIK GAARD/GETTY

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Des applaudissements et des bombes. C’est ce qu’a récolté le prestidigitateur André Bovet durant les quatre mois de son séjour en Allemagne, entre mai et août 1944. Au début des années 40, il s’était taillé une belle petite réputation en Suisse. Les Lausannois ont applaudi ses talents de «manipulateur», comme on disait alors, au Grand Restaurant Métropole de la place Bel-Air ou à l’Old India, le restaurant, tea-room et dancing des galeries Saint-François.

En décembre 1940, il ravissait les spectateurs du Théâtre municipal lors d’une soirée caritative en faveur des enfants privés de soins maternels en extrayant du fond de son chapeau claque des ribambelles de foulards multicolores ou un lapin vivant aussi étonné que les spectateurs. Dans le cadre de la troupe des loisirs du 1er corps d’armée, le Lausannois stupéfia les soldats mobilisés avec ses numéros de cartes à jouer et de pièces de cent sous.

Seul au monde

Mais en février 1942, Bovet vit un épouvantable drame intime: il perd simultanément sa femme et sa fille, «après une courte et pénible maladie». Deux ans plus tard, seul au monde, ayant écumé les salles spécialisées du pays, il accepte, après bien des hésitations, un contrat pour une tournée dans l’Allemagne en guerre. Il connaît les risques d’une telle aventure, que d’autres artistes suisses de music-hall ont vécue, mais se laisse finalement tenter par les cachets, exceptionnellement élevés pour l’époque, que l’Allemagne offre aux artistes étrangers.

C’est ainsi que le 3 mai 1944, il monte dans un train pour Berlin. Ce qu’il va voir et vivre dans six villes allemandes constituera un rare récit sans fard de l’intérieur du IIIe Reich en guerre, que la «Feuille d’Avis de Lausanne» publie en novembre 1944.

«Les visages pâlissent affreusement et une sueur intense s’exhale de tous les corps»

À Berlin, sa première étape, Bovet découvre la réalité des bombes et apprend à interrompre toute activité pour se précipiter dans un abri antiaérien au premier signal des sirènes. Sous terre, «dès que les premiers coups sourds et lointains du bombardement se font entendre, les expressions se transforment, raconte-t-il. Le silence se fait. Les visages s’assombrissent. Très vite, les coups approchent et leur bruit devient assourdissant. Entre les éclatements, un silence de mort règne, même dans les salles où se trouvent des centaines de personnes, hommes, femmes, enfants. Les visages pâlissent affreusement et une sueur intense s’exhale de tous les corps. L’atmosphère devient irrespirable. Une oppression insupportable écrase la foule. Parfois, des coups tombés très près font se détacher des plaques de ciment ou de gypse des murs et la poussière s’ajoute à la fétidité générale. Puis les coups s’éloignent comme ils se sont approchés, très vite et devenant de plus en plus sourds. Plusieurs vagues peuvent ainsi passer et renouveler en les augmentant les terribles impressions.

» Aussitôt le calme revenu, une merveilleuse détente est ressentie par chacun et l’on se dit: «Nous voilà saufs pour cette fois… jusqu’à la prochaine.» Ce calme est de courte durée car, sitôt le premier signal de fin d’alerte entendu, une agitation fébrile s’empare de la foule qui se précipite vers les issues, qui ne sont d’ailleurs ouvertes par la police que si tout danger immédiat est réellement écarté. Car chacun veut se précipiter le plus vite qu’il est possible à son domicile afin de s’assurer qu’il existe encore et que ses proches ont également échappé. Et c’est une véritable bousculade, une course effrayante dans toutes les directions.»

Les bombes ou la noyade

À trois reprises au cours du seul mois de mai 1944, Bovet ne retrouve plus son hôtel en sortant de l’abri. Mais le Théâtre Berolina où il travaille n’est pas touché et il continue d’y présenter ses tours.

En juillet, André Bovet, qui faillit mourir noyé dans un abri de Berlin après qu’une bombe a fait sauter une conduite d’eau, échappe de peu à la mort en plein Hambourg. En sortant d’un abri après une alerte, il se dirige vers son lieu de travail, le Théâtre-Variétés Allotria, quand il entend le bruit d’un avion attaquant en piqué. «Le temps de se coucher sur le sol, dans l’angle d’un mur, et une formidable déflagration bouleversa la place avec tout ce qui s’y trouvait. Revenu de mon étourdissement, je me tâtai et constatai que, par miracle, j’étais sain et sauf. Mais je fus pris d’une terreur effroyable, tremblant de tous mes membres, et je me mis à fuir de toute la vitesse de mes jambes, toujours en direction de mon théâtre et sans m’occuper des morts et des blessés qui gisaient de toutes parts. Ce n’est que plus tard que je me rendis compte de la lâcheté de ma conduite, mais aucun raisonnement n’aurait pu la modifier au moment opportun. Je n’ai vécu que durant quatre mois les bombardements réguliers et ai dû soigner mes nerfs. On s’imagine dans quel état doivent être les gens qui subissent ce sort depuis des années!»

«Il me restait ma fille. Elle est morte lors d’un bombardement l’année dernière. J’attends mon tour»

Dans sa pension hambourgeoise, le résident du Maupas à Lausanne s’étonne du comportement de sa logeuse, qui retourne dans sa chambre après avoir envoyé ses locataires en lieu sûr lors d’une alerte. «Elle me répondit: «Pour moi, c’est sans importance: mon mari et mes deux fils ont été tués sur le front. Il me restait ma fille. Elle est morte lors d’un bombardement l’année dernière. J’attends mon tour.»

La cigarette ouvre les portes

En Allemagne comme dans tous les pays d’Europe en guerre, le tabac est très rare. Bovet découvre que quelques cigarettes permettent, mieux que l’argent, de se procurer des coupons de viande, de beurre, de vêtements ou de pain: «J’ai vérifié la puissance du tabac à maintes reprises dans les bureaux officiels. Il n’est pas un problème qui ne se simplifie instantanément par l’exhibition d’une cigarette. Les portes s’ouvrent, les sourires apparaissent. Les visas sont obtenus. […] Lorsque je dus me rendre à Berlin pour obtenir les visas nécessaires pour rentrer en Suisse, on me répondit que je pouvais faire les démarches par écrit. Cela équivalait à une condamnation à rester un ou deux mois dans l’attente. Quelques cigarettes adroitement offertes dans un poste de police m’ont permis de partir le jour même.»

«Dans un appartement de quatre pièces, il n’est pas rare de trouver quatre ménages»

Bovet se produit dans des salles combles: «Ce n’est pas uniquement l’attrait du plaisir, l’occasion d’oublier un moment la triste réalité qui conduisait la foule dans les théâtres ou les cinémas. Ils fuyaient avant tout leur appartement, où ils ne se trouvaient nulle part chez eux. En effet, les locataires ou propriétaires de logements ne sont admis occuper que la place qui leur est strictement nécessaire. L’espace gagné est mis à disposition des victimes délogées par les bombes. C’est ainsi que dans un appartement de quatre pièces, il n’est pas rare de trouver quatre ménages.»

Des Allemands incrédules

Bovet retrouve Lausanne en septembre 1944 avec soulagement, après la perte de son matériel de travail dans les décombres du Théâtre Orphéon de Darmstadt (matériel remboursé par les autorités allemandes): en Allemagne, «j’ai quelques fois abordé le sujet de la vie en Suisse avec des connaissances. Dès que je racontais que l’on trouvait dans notre pays des vins et liqueurs dans tous les cafés, que les cigarettes et le tabac n’étaient ni rares ni rationnés, que chaque personne touche du thé et du café d’une façon à peu près normale, je m’apercevais aussitôt que l’on me prenait pour un blagueur. Il n’y avait que les marins et les artistes chez qui pareils propos trouvassent créance. Je pris le parti de ne pas parler de la situation qui règne chez nous… et que je n’ai jamais tant appréciée que depuis mon retour!»

Créé: 02.02.2019, 08h54

Dans le ghetto de Lódz, il entre en choc frontal avec la Shoah



Dans le ghetto de Litzmannstadt/Lódz. Les derniers habitants ont été déportés à Auschwitz en août 1944. PHOTO GETTY

En juin 1944, Bovet est à Lódz, en Pologne occupée, rebaptisée Litzmannstadt par les Allemands. En 1940, les nazis y ont établi le premier grand ghetto (plus de 200'000 juifs de Lódz ont été déportés vers les camps de la mort durant la guerre).

Le Lausannois y découvre la réalité de la Shoah: «Un officier allemand m’invita avec quelques camarades à visiter le camp de juifs de la ville. C’est la partie ancienne de la cité qui a été ceinte d’un mur immense, de 4 à 6 mètres de hauteur, au pied duquel circulent jour et nuit des sentinelles en arme. Il contient un nombre gigantesque de prisonniers. On m’a dit 100'000 à 150'000 […], hommes, femmes et enfants, parqués, entassés, pâles, exsangues, qui attendent en travaillant et en souffrant que la mort vienne les délivrer.

» Ces gens travaillent dans des hangars, des halles ou des appartements mal éclairés. Ils confectionnent des articles de vannerie et de sellerie nécessaires à l’armée. Aucun sourire sur ces milliers de faces désespérées. Les enfants eux-mêmes ne connaissent pas la joie.

» Ils attendent, maigres et lents dans leurs gestes, comme tous les autres, que finisse cette vie qu’ils ne comprennent pas. Je fis remarquer à mon guide que ces petits étaient innocents, que je ne comprenais pas qu’ils soient punis pour le simple fait d’être juifs et sans même le savoir.

» L’officier me répondit en touchant son poignet: «C’est dans le sang qu’ils sont juifs. Ce sont nos pires ennemis.» Je vis plus loin une queue assez longue de femmes et d’hommes qui attendaient de toucher la soupe. Un gardien la traversa en s’ouvrant un chemin à coups de pied et de poing avant même que les personnes qui les recevaient aient eu le temps de s’apercevoir qu’ils devaient faire place. Plusieurs personnes roulèrent à terre. Je suis sorti de ce camp anéanti et dégoûté.»
G.SD

Source

«Feuille d’Avis de Lausanne» des 18, 21 et 25 novembre 1944.

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