Comment Lucens a fissuré le mythe du nucléaire

Histoire d'ici - 1969Le 21 janvier, la première centrale nucléaire suisse vit l’un des accidents les plus graves de l’histoire.

Le groupe d'intervention s'équipe avant d'entrer dans les couloirs contaminés par la fusion du coeur du réacteur nucléaire de Lucens.

Le groupe d'intervention s'équipe avant d'entrer dans les couloirs contaminés par la fusion du coeur du réacteur nucléaire de Lucens. Image: Keystone

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«Herr Buclin, Lucens am Apparat.» Court silence. «Il y avait Lucens au téléphone. Je me suis dit que ça devait tout de même être grave pour qu’on me sorte comme ça de séance.» Il est 17h30 à Würenlingen (AG), Jean-Paul Buclin, directeur de la centrale de Lucens et expert de la Commission fédérale de sécurité nucléaire, va passer 40 minutes avec ses collègues du poste de commande. C’en était fini. Le rêve d’un nucléaire 100% suisse avec, on l’espérait, un uranium des Alpes et une autonomie nationale en pleine guerre froide, n’avait fonctionné que six minutes, et Lucens devenait l’un des accidents les plus graves de l’histoire, aujourd’hui classé entre la fuite de Fukushima (2013) et Saint-Laurent-des-Eaux (1969 et 1980).

Avec le ton et le verbe d’alors, le nonagénaire de Lutry s’en souvient comme si c’était hier. «Il y avait un brouillard incroyable, impossible de prendre un hélicoptère, alors j’y suis allé en train. Puis en auto depuis Fribourg, avant d’arriver le soir à Lucens. Si j’ai eu peur? Oui, mais seulement de glisser sur la route.» Il poursuit. «Les 99% des opérations étaient automatiques et déjà faites. Dont le système d’arrêt de la réaction (ndlr: deux barres électromagnétiques qui absorbent les neutrons), ce qu’ils n’ont pas eu à Tchernobyl car le système était à vis. Le reste, on avait des ingénieurs chevronnés sur place.»

Le Vaudois se ravise. Si. On a eu peur un moment. «Le témoin d’une laborantine était resté accroché à l’entrée de la galerie, on a cru qu’elle était restée dans le cœur du réacteur. Alors on aurait risqué sa vie pour la sauver.» Mais il apparaît rapidement que l’étourdie avait oublié son témoin en sortant, avant d’aller à la boulangerie de Lucens.

Que s’est-il passé dans cette préfiguration de Beznau, lancée en 1962 et composée de technologies étrangères et d’un réacteur américain? Sans le savoir, ce jour de janvier, les ingénieurs mettent en service au fin fond de ces salles creusées dans la molasse une centrale vouée à la catastrophe. En résumé, les joints tournants des conduites de dioxyde de carbone étaient défectueux, et avaient lors d’essais déversés de l’eau dans le circuit primaire. Asséchées, les gaines de magnésium protégeant les barres d’uranium se corrodent. Les déchets colmatent à leur tour les canaux de circulation. Remis en marche, le réacteur est ainsi insuffisamment refroidi. Le cœur grimpe à 600 degrés et l’uranium lui-même fond. Ce n’est arrivé qu’une dizaine de fois dans le monde, depuis 1952. Résultat? Le génie suisse explose dans le sol de la Broye. Par deux fois. 1100 kg d’eau lourde et du gaz contaminés se diffusent ainsi dans ce dédale souterrain. Sur les 6 tonnes d’uranium, 54 kilos fondus seront retrouvés en paillettes dans la centrale.

Jean-Paul Buclin garde son calme. «On savait que c’était possible, que le risque de rupture était de 1%, ce qui est beaucoup, et que dans ce cas la marge de manœuvre était très mince. On l’a dit et répété. Alors quand le conseil d’administration de la Société nationale pour l’encouragement de la technique atomique (SNA) nous a ordonné d’enclencher, que ça s’est produit mais que tous les systèmes d’arrêt automatiques ont fonctionné, nous étions en soi sereins. L’administration a été défectueuse, pas nous. Mais je regrette de ne pas avoir désobéi, ça oui.»

Immédiatement, le ton se veut rassurant. On raconte à la presse, qui interroge les employés durant leur pause de midi, que la population n’a été en rien mise en danger. Tout est sous contrôle: «C’est un incident.» Les autorités minimisent et on passe à autre chose tandis que tout est vidé, décontaminé (jusqu’aux scies sauteuses utilisées lors des travaux) et douze fois repeint. Puis noyé dans du béton en 1992.

En réalité des isotopes se sont bel et bien échappés par la ventilation lors des travaux d’assainissement. Mais sans dépasser, pour ce qui est du plutonium, les quantités d’ordinaire présentes dans l’air et, pour ce qui est du tritium, la dose naturelle. En somme, rien. Tout de même. En 2009, le ministre de l’Énergie, Moritz Leuenberger, reconnaîtra que «la Suisse avait échappé de justesse à une catastrophe. La dimension réelle de la panne a été dissimulée et évacuée sans commentaires.» Le lendemain, la «Feuille d’Avis de Lausanne» fait d’ailleurs sa une sur l’attentat raté contre les cosmonautes de Soyouz à Moscou, les violences au Quartier latin et Alain Delon inquiété par l’affaire Markovic. Lucens, dont on se demande si elle pourra redémarrer, est enterrée en page 13.

Les Broyards s’expriment peu. Certains disent aujourd’hui avoir eu peur, en silence. «En tout cas, les paysans du coin chez qui nous sommes allés, en tenue de radioprotection, chercher des carottes pour les analyser n’ont pas eu peur», relativise l’ancien directeur, qui préfère se souvenir «de l’aventure humaine» d’alors, ayant rassemblé les pionniers du nucléaire suisse.

Pour d’autres, Lucens fut une étincelle. «Une première prise de conscience de certains risques du nucléaire, que la mobilisation contre Kaiseraugst a ensuite amplifiée», se souvient un gamin entrant alors à l’EPFL, un certain Daniel Brélaz.

Créé: 20.01.2019, 08h03

Aujourd'hui

Un site sous haute surveillance

Pour éviter que l’eau qui s’infiltre naturellement par la molasse broyarde
ne vienne stagner dans les anciennes structures comblées, un réseau de drainage a été mis en place et se condense dans deux bassins avant de finir dans la Broye. Encore aujourd’hui, l’eau est manuellement puisée tous les 15 jours et analysée par l’Institut de radiophysique (IRA) du CHUV. Le tritium y est en moyenne présent à 15 Bq/litre (la limite potable est à 10'000 Bq/l), la preuve que les isotopes radioactifs de 1969 sont encore présents dans la roche. En 2011-2012, les compteurs grimpent à 280 Bq/l, avant de retrouver leur moyenne.

Il s’agirait d’une poche d’éléments, imaginent les experts, vidés soudainement. Les analyses-fleuves réalisées alors ont aussi révélé l’existence d’une fuite au niveau de l’ancien réacteur, elle aussi minime. Ainsi que des valeurs standard voire inférieures aux valeurs nationales pour l’américium et le strontium dans les plantes et sédiments environnants. Il resterait 37 Gbq de tritium dans la roche.

Puisque les barrages aux installations souterraines ont fait leurs preuves, c’est aussi sous le sol que le nucléaire suisse fait ses premiers pas. Soit une galerie de 100 m et deux cavernes abritant le petit mais premier réacteur conçu en Suisse. Déjà avant l’accident, l’industrie prévoit les futures centrales avec des réacteurs d’importation. (Image: Keystone )

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