Le «monstre du Valais» fait trembler les alpages

Histoire d'ici - 1946Insaisissable, un mystérieux fauve multiplie les tueries.

L'insaisissable

L'insaisissable "monstre du Valais" pouvait étancher sa soif dans les plans d'eau du bois de Finges ou des hauteurs de Chandolin. Image: James Haber/Corbis

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Le 26 avril 1946, treize moutons sont égorgés à Finges, près de Sierre. Le 25 mai, trois agneaux au-dessus de Chandolin. Puis encore des moutons, et des chèvres, non loin de là, en juillet et en août. Et un veau, quelques jours plus tard. Dans la vallée de Tourtemagne voisine, un garde forestier a aperçu un animal qu’il n’a pas identifié, mais dont il a vu la queue, «courte et touffue», la tête courte et ronde, la couleur gris sombre le long du dos, plus claire sur les flancs.

Dans le Vieux-Pays, les discussions vont bon train. Un chien retourné à l’état sauvage? Un loup, un lynx, un ours, autant d’animaux que l’on n’a plus aperçus en Suisse depuis un demi-siècle au moins? Ou alors un fauve exotique, échappé d’une ménagerie, peut-être italienne, durant la guerre?

La presse s’empare de l’affaire et le carnivore devient «le monstre du Valais». Les tueries continuent, les observations se multiplient, contradictoires parfois. Naturaliste réputé de l’époque – il enseigna notamment au Collège de Champittet à Pully –, l’abbé Ignace Mariétan est persuadé qu’il s’agit d’un lynx. Mais le dompteur Baese-Fernando, de Malley-Lausanne, appelé par les autorités valaisannes, assure que la «bête» est en réalité une jeune panthère, qu’il a observée dans l’Illgraben, voire une famille complète de ces félidés africains. Il est chargé de construire une cage-piège afin de les capturer vivants.

«Le fauve est plus haut sur pattes devant que derrière, avec des oreilles larges et hautes pointant en l’air»

A la mi-août, une battue menée par vingt-deux chasseurs et six chiens ne donne rien. «Y aurait-il deux fauves?» se demande la «Feuille d’Avis de Lausanne», qui cite l’observation d’un couple de lynx par un hôtelier de la région de Loèche. Le quotidien vaudois précise aussi qu’une génisse aurait été égorgée et que le fauve, «plus haut sur pattes devant que derrière, avec des oreilles larges et hautes pointant en l’air», a été «aperçu en plein Sierre».

Vaudois bredouilles

En septembre, un groupe de nemrods vaudois grimpent à leur tour le val d’Anniviers, avec la ferme intention de donner une bonne leçon de chasse à leurs confrères valaisans. Leur tartarinade prend fin après une journée de pluie persistante. En octobre, on évoque un puma, voire des tigres échappés du Zoo de Milan. Le Département valaisan de police organise de manière militaire une battue de 80 fusils, entre le val de Tourtemagne et le bois de Finges. Mais le «monstre» reste invisible. En novembre, la prime offerte par l’Etat du Valais à qui rapportera le prédateur mort ou vif passe de 300 à 500 francs.

«Les traces ne concordent qu’avec les pattes d’un lion»

L’arrivée de la neige permet de nouvelles observations: un moulage de traces fait à Finges révèle des dimensions extraordinaires, 14 sur 17 cm. «Elles ne concordent qu’avec les pattes d’un lion», estime Mariétan, alors que l’un de ses collègues les attribue à un gros chien. Une observation rassurante que vient confirmer l’abattage d’un molosse, début avril 1947. Alors que le «monstre» est passé inaperçu durant l’hiver, le canidé a étranglé un mouton et s’apprêtait à faire subir le même sort à un autre lorsqu’un gendarme le tua.

Rassérénés, les moutonniers relâchent leurs bêtes sur les alpages. Erreur fatale! En deux jours, les 16-17 avril 1947, une vingtaine d’agneaux passent de vie à trépas sur les hauteurs de Loèche. Le vétérinaire du lieu conclut à des blessures causées par des hommes malveillants, alors que le directeur de l’Institut vétérinaire de Lausanne affirme que l’on peut «exclure un félidé»! Le mystère reste entier. Mais de Zinal au val d’Hérens, le petit bétail continue de faire durant tout l’été les frais du grand appétit du ou des insaisissables «monstres». Les victimes sont toutefois moins nombreuses qu’en 1946 – on en décomptera au total près de 200 en un an et demi.

La bête ensanglantée gît dans le bureau d'un policier

L’épilogue de l’affaire se déroule le 27 novembre, lorsqu’un habitant d’Eischoll, sur les hauteurs de Rarogne, abat un animal ressemblant à un gros chien. «Albin Brunner, chargé de la dépouille, prit le téléphérique d’Eischoll à Turtig et de là une camionnette le conduisit à Sion, relate la «Feuille d’Avis de Lausanne» le lendemain. Peu après, la bête ensanglantée gît dans le bureau de l’adjudant Theiler. Elle mesure 1,50 m de longueur, sa queue a 40 cm de longueur, son pelage est brun roux, ses oreilles sont plutôt petites, sa mâchoire présente d’énormes crocs: «C’est un loup», s’écrie-t-on d’un commun accord. » Le directeur du Musée d’histoire naturelle de Genève confirme.

«Les responsables des premières victimes signalées il y a un an et demi seraient les parents de ce sujet»

Mais la conclusion de ses observations détaillées des crocs impressionnants du Canis lupus fait rebondir l’histoire une fois encore: «Il s’agit d’un loup né à l’état sauvage, il y a environ un an et demi. (…) Il est donc admissible que les responsables des premières victimes signalées il y a un an et demi seraient les parents de ce sujet qui, lui, serait né dans notre contrée en mars-avril 1946. »

Alors, un loup? Plusieurs? Ou des animaux de différentes espèces pour expliquer les observations si différentes? L’incertitude demeure, mais les tueries s’interrompent après la mort du loup d’Eischoll – dont on peut voir de nos jours la dépouille au Musée d’histoire naturelle de Sion.

La conclusion à l’abbé Mariétan: «Le loup valaisan a pu venir soit de France, soit d’Italie (…); on n’a plus chassé dans les pays voisins pendant toute la durée de la guerre; les animaux sauvages ont donc pu se multiplier et se déplacer. »

Créé: 07.09.2019, 09h19

«La bête est partout, insaisissable, invulnérable, les seuls moyens sont le chapelet et l'eau bénite. Et les bergers, tremblants, s'agenouillent dans la nuit remplie de la grande présence menaçante.»



Maurice Zermatten
Ecrivain valaisan

Pour chasser le «monstre», tous les moyens sont bons

Les Confédérés ont l’imagination fertile lorsqu’il s’agit d’éliminer «la bête». Un Valaisan voudrait les chasser avec des chiens de blaireaux (une variété de teckels). «Les chasseurs munis de lampes électriques les allumeraient quand les chiens crient, les fauves seraient éblouis, on pourrait les tirer. » Un certain M. Pache propose de lancer des gaz délétères qui endormiront les fauves.

Un Bernois suggère des trappes, autour desquelles on mettrait de la valériane, connue pour attirer les chats. Une autre personne préconise «d’imprégner les habits de chasseurs de suc de valériane». Un écolier lausannois suggère de planter des piquets autour d’un appât, afin que le prédateur s’y blesse. Il émet un souhait: «S’il y a plusieurs «monstres» et que mon piège réussit, j’accepterai bien une peau. »

Un Zurichois propose une grande cage en fils métalliques électrisés. Un Genevois se demande s’il ne serait pas possible de mettre des explosifs autour du cou des chèvres, qui exploseraient sous la dent des fauves. Quelqu’un suggère de les éclairer avec des projecteurs, qu’on puisse au moins les reconnaître. Un radiesthésiste de La Chaux-de-Fonds propose de déterminer la position des prédateurs «par radiesthésie ou télépathie; on descendrait ensuite en parachute».

Un Lausannois suggère de faire venir deux chiens de Scotland Yard à Londres. Un Bâlois, qui a chassé le lynx au Canada, préconise des pièges avec appâts vivants. Un vétéran de la chasse au lion de montagne aux USA propose d’emprunter une panthère à un zoo et de la placer dans une cage camouflée. Quand la bête se mettrait à crier, ses semblables lui répondraient. Knie refusa toutefois de prêter l’un de ses animaux, en raison de leur sensibilité au froid.

L’abbé Mariétan constate que les chasseurs valaisans connaissent mal la faune du pays et ont oublié les méthodes de traque des grands carnivores, alors qu’au siècle précédent leurs ancêtres ont fait disparaître lynx, loups et ours avec des armes bien moins perfectionnées. Pour lui, les battues sont inutiles: les lynx «se tapissent sur une grosse branche (…) et là, bien immobiles, ils regardent passer les rabatteurs».

Sources

- «Les fauves du Valais en 1946», «Histoire des fauves du Valais en 1947» et «Le loup d’Eischoll»,
Ignace Mariétan,
«Bulletin de la Murithienne».

- Archives de la «Feuille d’Avis de Lausanne».

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