Ils sont parvenus à faire une brèche dans les Alpes!

Histoire d'iciUn projet d'un tunnel au Gothard avait été un brandon de discorde entre Alémaniques et Romands - 1872.

Les ouvriers italiens du premier tunnel du Gothard furent victimes, entre autres, d'une

Les ouvriers italiens du premier tunnel du Gothard furent victimes, entre autres, d'une "anémie du mineur". Peinture de Philipp Fleisher, 1886. Image: LDD

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le 12 septembre de cette année-là, de premiers coups de pioche sont enfin donnés dans la roche du mont Gothard, environ 1000 mètres plus bas qu’un col historique du même nom, culminant à 2018 mètres d’altitude. De part et d’autre du massif, quelque 2500 ouvriers italiens, venus de régions pauvres du Piémont et de Lombardie, se sont mis à forer en même temps. Il y en a 1645 au nord, dans la commune uranaise de Göschenen, et 1302 au sud, dans celle d’Airolo, au Tessin. Ils se rejoindront neuf ans plus tard, en 1881, réalisant un creusement destiné à la circulation des trains entre l’Europe septentrionale et la Méditerranée.

Un tunnel ferroviaire long de 15 km, à l’intérieur duquel a été installé un chemin de fer à double voie et, conformément aux exigences techniques, ajusté à une déclivité maximale de 26‰ à 23‰. La supervision de ce chantier industriel, le plus grand de la Suisse du XIXe siècle, avait été confiée à son premier concepteur, le Genevois Louis Favre, à qui on reprochera plus tard une méconnaissance géologique des lieux exploités et une mauvaise gestion financière, qui auraient sensiblement ralenti le rythme des excavations progressives. Or l’ingénieur meurt à 53 ans, le 19 juillet 1879, d’une crise d’anévrisme subite sous les voûtes obscures de cette réalisation qu’il annonçait modestement comme un chef-d’œuvre. Il est aussitôt remplacé par Edouard Bossi, un autre Genevois, aux origines lombardes.

Cinq mois plus tard, à la veille de Noël, les ouvriers de Göschenen entendent des explosions inespérées de granit provenant d’Airolo. Une brèche à travers les Alpes a bien été possible! Une perforatrice fera s’effondrer en février une ultime paroi rocheuse tessinoise, et tous les médias européens salueront les techniques d’ingénierie qui ont fait creuser le plus long tunnel de la planète.

Dix trains quotidiens

D’abord destiné prioritairement à des convois postaux, ce premier tunnel du Gothard ne sera ouvert à des trafics réguliers qu’au mois de juin 1882. Avec dix trains journaliers circulant dans les deux sens, dont quatre exclusivement réservés au transport de passagers. Il restera dans l’histoire de notre Etat fédéral comme son projet le plus ambitieux avant le cap du XXe siècle, et un modèle longtemps louangé pour son esprit pionnier.

«Au total, la construction et le percement de cette première ligne du Gothard auront occasionné la mort de 310 mineurs et fait près de 1000 blessés»

Auparavant, on passait le col par une voie carrossable construite en 1830, où le transport des voyageurs se faisait par diligence. Durant quatre décennies, entre Chiasso et Flüelen, transitèrent annuellement 70 000 voyageurs et jusqu’à 20 000 tonnes de marchandises. Un trafic juteux dont bénéficiaient les populations des deux versants jusqu’à ce 7 novembre 1869 où fut inauguré, en Egypte, le canal de Suez. On se met alors à redouter que le trafic commercial du continent ne devienne l’apanage de villes portuaires. L’inquiétude est prise au sérieux au sud par l’Italie, au nord par l’Allemagne de Bismarck. Et entre ces deux nations se situe une modeste Helvétie géostratégique rechignant encore à être résumée à un couloir alpin, à une courroie ferroviaire. Elle comprendra finalement que le percement d’un tunnel contribuerait à son désenclavement économique.

Pour l’audacieuse réalisation, signée lors d’un traité du Gothard le 28 octobre 1871, l’Italie accepta d’investir 45 millions de francs sur les 187 millions nécessaires. L’Empire prussien, gouverné par Bismarck, 20 millions. Le restant est assuré par la Confédération et des investisseurs privés. Des pionniers d’un libéralisme économique à outrance, des chevaliers d’industrie qui se révéleront sans pitié envers leurs employés.

Alémaniques contre Romands

Le projet d’un tunnel à travers le massif du Gothard avait été, en 1860 déjà, un brandon de discorde au Palais fédéral de Berne. Au comité très alémanique de «gothardistes», composés de députés de Zurich, Berne, Zoug, Fribourg, Schaffhouse, Argovie, Thurgovie, Neuchâtel et Tessin, s’opposa sans succès une ligue de cantons francophones. Valais, Vaud et Genève, espérant qu’une ligne ferroviaire traverserait depuis la France la région lémanique, et la vallée du Rhône jusqu’au Simplon (où un tunnel, inauguré en 1906, passera à son tour, et durant septante-six ans, pour le plus long du monde). Cet antagonisme intercantonal du mitan du XIXe siècle laissera des traces polémiques dans les livres d’histoire.

Moins politiques et plus répressives seront celles d’une grève que des ouvriers italiens employés à Göschenen enclenchèrent le 28 juillet 1875. Trimant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec une paie quotidienne de 5 francs, ils étaient condamnés à suer dans des boyaux mal aérés. Ils y furent victimes d’accidents et d’une maladie tropicale imprévue et ravageuse, l’ancyclostome duodénale. Leur révolte fut vite réprimée par une milice locale expédiée en renfort, qui tuera quatre insurgés et en blessera plusieurs autres. Au total, la construction et le percement de cette première ligne du Gothard auront occasionné la mort de 310 mineurs et fait près de 1000 blessés.

La répression des grévistes italiens aura un retentissement à l’étranger. En France, Félix Pyat, qui en 1871 fut membre de la Commune de Paris, écrira dans un bulletin ces paroles enflammées: «Si la presse libérale ne les diffame point, si les braves miliciens d’Uri ont fait comme les soldats des gouvernements de combat, s’ils ont fusillé des ouvriers désarmés, troué des blouses de citoyens comme leurs pères les cuirasses de Gessler, s’ils ont mis sur le carreau vingt chefs de famille pour 20 000 fr., ils ont rétabli l’ordre non seulement à peu de frais, comme dit la presse morale, mais encore avec profit, 1000 fr. par tête. Mais ce n’est pas particulièrement de l’héroïsme… et ce n’est pas tout à fait le nom de miliciens qu’ils méritent. C’est rappeler non la plus noble mais la plus basse époque de leur histoire, les plus mauvais jours de leur aristocratie et de leur mercenariat, le temps passé où l’on disait: «Pas d’argent, pas de Suisse.» C’est encore comme au 10 août (ndlr: 1792), comme au 28 juillet 1830, tuer pour le compte des tyrans (ndlr: allusion au rôle de la garde suisse des rois de France, lors des insurrections parisiennes de 1792 et 1830). (…) Pourquoi la République d’Uri a-t-elle voulu le pire, le plus destructeur, celui de la République conservatrice et de l’Empire providentiel? Pourquoi a-t-elle préféré l’autorité à la liberté?»

Créé: 22.05.2016, 09h04

Articles en relation

Un grand péril pour la Suisse

Le diplomate et journaliste lausannois Edouard Tallichet (1828-1911), rédacteur en chef de la Bibliothèque universelle, était apprécié pour ses prises de position à l’emporte-pièce. Dans un article paru dans le supplément de la Revue de Lausanne, le?14 juin 1870, il trouvait le projet du?chantier du Gothard, qui allait démarrer en 1872, dangereux pour la?Suisse. Extraits:


«Le Gothard, de quelque manière qu’il soit ouvert, renferme un péril considérable pour la Suisse, et c’est ce péril même qui nous vaut les subsides de l’Allemagne du Nord. Au point de vue commercial, le Gothard est sans importance pour ce pays, qui est trop éloigné de l’Italie pour que le commerce entre eux puisse devenir actif. Des frais de transport élevés sur une étendue kilométrique considérable, y?mettront toujours un obstacle insurmontable pour une quantité de?marchandises. L’importance du?Gothard pour la Prusse est donc presque tout entière politique. Tout le monde sait quelle est la base réelle de l’alliance entre la Prusse et l’Italie. Les deux puissances ont grand appétit, un appétit qui n’est point encore satisfait. Elles savent qu’elles ne convoitent pas les mêmes territoires mais qu’elles peuvent s’aider mutuellement à obtenir ceux qu’elles désirent. Supposons maintenant qu’une lutte à main armée s’engage entre la Prusse, alliée à l’Italie, et la France, seule ou alliée à l’Autriche. Il est évident que le?Gothard deviendra immédiatement le nœud de la campagne et que les belligérants auront le même intérêt à?s’en emparer.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 8

Paru le 26 février 2020
(Image: Bénédicte) Plus...