Le préfet de Nyon bâtit sa réputation à Chicago

Histoire d'iciEn 1893, l'Exposition universelle de Chicago récompense la brique en verre soufflé inventée par Gustave Falconnier.

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Gustave Falconnier (1845-1913) avait tout d’un être hyperactif. Ce fils de commis du port de Nyon a cumulé les professions sa vie durant. Investi dans les affaires publiques, il a commencé par être brièvement municipal des Travaux entre 1878 et 1879, avant de devenir préfet pendant 34 ans. Il a mené en parallèle la carrière d’architecte — on lui doit entre autres les collèges de Marchissy et de Commugny, ainsi que l’Hôtel des Postes et des Télégraphes qui accueillait le Géant jaune à la place Bel-Air à Nyon il y a encore deux ans — mais aussi celle d’inventeur. C’est dans ce troisième domaine qu’il a fait briller Nyon à l’international.

Résolument moderne, Gustave Falconnier sera l’un des premiers à utiliser le verre comme matériau de construction. Après avoir fait ses armes en déposant une quarantaine de brevets dont un grand nombre pour des créations en verre comme des biberons, flacons, bouteilles et même une cloche, il met au point sa plus belle trouvaille en 1886. Elle prend la forme d’une brique qui se distingue en étant creuse contrairement aux pavés et dalles de verre utilisés depuis longtemps dans la construction. Soufflée, moulée puis cachetée à chaud, elle laisse passer la lumière tout en préservant des regards indiscrets car on ne voit pas à travers. Des amateurs éclairés sont rapidement séduits jusqu’en Amérique du Nord. Ces objets «présentent des avantages nombreux, écrit Gustave Falconnier en commentaire à son brevet. Ils sont légers, leur coût est peu élevé et la couche d’air qu’ils renferment est un bon préservatif contre le froid et la chaleur.»

Le préfet nyonnais parcourt le monde pour promouvoir son invention. Avec un succès certain. A l’Exposition universelle de Chicago en 1893, il présente sa brique en construisant une mini-serre en verre devant le pavillon d’horticulture. Ce qui lui vaudra un diplôme et une médaille de bronze. Les mêmes récompenses lui seront remises l’année suivante à Lyon lors d’une seconde Exposition universelle. A Paris, où il avait fini ses études à l’Ecole des beaux-arts, ce sont ses confrères architectes qui expriment dès 1895 leur enthousiasme pour sa brique.

Matériau d’avant-garde

Produites de différentes formes et teintes de différentes couleurs, les briques Falconnier permettent de diffracter la lumière et offrent ainsi des jeux de couleurs appréciés par la frange avant-gardiste et moderniste des architectes. Elle est en même temps un matériau de construction et un élément de décoration. On la retrouve sur l’arc lémanique dans quelques villas sur les rives genevoises et à La Côte autour de Nyon. Elle y est parfois utilisée pour créer des vitraux ornementaux sur de grandes façades. A Paris, deux grands dômes du magasin de La Samaritaine sont réalisés à l’aide des briques Falconnier. En Hollande, au pays de la fleur, ce sont les vertus lumineuses et isolantes qui sont recherchées dans la construction de grandes serres.

«Les briques en verre présentent des avantages nombreux. Elles sont légères, leur coût est peu élevé et la couche d’air qu’elles renferment est un bon préservatif contre le froid et la chaleur»

Dans tous les cas, l’invention fascine la population qui se presse devant les chantiers menés par l’architecte Gustave Falconnier. «Le mur de verre, miniature d’une maison de cristal est d’une solidité parfaite à l’étonnement de nombreux curieux que ce spectacle nouveau attire», relate en mai 1895 le Journal de Nyon.

La brique Falconnier a par contre quelques faiblesses. Quand elle est assemblée, les joints ne sont alors souvent pas adaptés et ne résistent pas aux changements de température quand le verre se dilate puis se rétracte. Avec comme conséquences des bris de verre. Une autre difficulté est la fabrication de l’objet, qui ne peut être industrialisée. «Il fallait des virtuoses pour les produire», souligne Aline Jeandrevin, historienne de l’architecture. Elle doit être soufflée à la bouche et demande une grande maîtrise pour qu’elle soit uniforme. Le poids de celles qu’on a retrouvé peut différer de 750 grammes. «Il y a alors beaucoup de déchets et le coût de fabrication devient trop élevé au début du XXe siècle», précise encore Aline Jeandrevin.

L’industrialisation tue la brique

Face à l’industrialisation qui se développe, la fabrication artisanale des briques Falconnier est dépassée. Leur production devient trop chère. La mode évolue dans un même temps. Les architectes se détournent du matériau ornemental pour privilégier avant tout l’efficacité. L’âge d’or de l’invention nyonnaise prend fin au tournant du siècle. Elle résiste encore quelques années supplémentaires en Allemagne et dans l’Empire austro-hongrois où les coûts de fabrication restent attractifs grâce à une main-d’œuvre meilleur marché.

Quelques traces subsisteront tout de même à Nyon. Jean Falconnier, le fils de Gustave, en utilisera lui aussi dans son métier d’architecte. Des briques en verre soufflé ont été utilisées quand il a construit le bâtiment longtemps occupé par la Société de Banque Suisse, à la rue de la Gare à Nyon. (24 heures)

Créé: 08.01.2017, 09h55

A la recherche d’un patrimoine méconnu

La brique Falconnier connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Une exposition sera en effet organisée dans le courant 2018 au château de Nyon grâce au travail d’Aline Jeandrevin. L’historienne de l’architecture, qui est tombée sous le charme de l’invention du préfet, lance d’ailleurs un appel au recensement des briques Falconnier. «Il faut les apprécier, les aimer et les préserver. En l’absence de documents écrits, les briques originales sont les seules sources dont on dispose pour la compréhension de l’objet et pour retracer son parcours», note l’experte.

La plupart des constructions avec ses briques ont en effet disparu. Même dans le district de Nyon où elle fut plus en vogue qu’ailleurs, il ne reste que très peu de témoins intéressants.

La présence des briques Falconnier dans sa propriété n’est par ailleurs pas toujours une bonne affaire. Une PPE parisienne en fait l’expérience actuellement. Sa magnifique cage d’escalier a été construite avec l’invention du préfet de Nyon. Le problème est qu’elle doit être restaurée et que les travaux s’annoncent très coûteux. Pour remplacer ce qui doit l’être, elle compte sur une société française qui produit au Portugal de nouvelles briques. Une autre en République tchèque en fabrique aussi. «La production contemporaine souffre d’un excès de perfection et de régularité qui la prive en partie de la matérialité forte et des effets fascinants que nous offre la contemplation des briques originales, derniers témoins d’une époque à jamais révolue», analyse Aline Jeandrevin.

Contact pour signaler des briques Falconnier: alinejeandrevin@gmail.com

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