Proscrit, le dernier empereur d’Autriche se réfugie à Prangins

Histoire d'ici - 1919Son empire démantelé, ses biens saisis, Charles de Habsbourg doit mettre sa famille à l’abri. Ce sera en Suisse, à laquelle des liens ancestraux le rattachent.

Partie de pêche à Prangins pour Charles de Habsbourg et trois de ses enfants, de gauche à droite l’archiduchesse Adélaïde, les archiducs Otto et Robert.

Partie de pêche à Prangins pour Charles de Habsbourg et trois de ses enfants, de gauche à droite l’archiduchesse Adélaïde, les archiducs Otto et Robert. Image: AGENCE ROL/BNF

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Une animation inhabituelle règne sur la petite place de la gare de Nyon en ce 20 mai 1919: «Dans la soirée sont arrivés la suite de l’empereur et les bagages, que cinq automobiles et deux fourgons ont transportés à Prangins, sans aucun incident», relate la «Feuille d’Avis de Lausanne» du 21.

L’empereur… L’ex-empereur, faudrait-il écrire. Car Charles Ier, 31 ans, né Charles François Joseph de Habsbourg-Lorraine, qui fut par la grâce de Dieu empereur d’Autriche, roi apostolique de Hongrie, roi de Bohème, de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie et d’Illyrie (parmi une trentaine d’autres titres nobiliaires), n’est plus qu’un exilé. La défaite de la Première Guerre mondiale consommée, ayant refusé d’abdiquer, il est proscrit dans son propre pays. Pour sauver sa vie, celle de sa femme Zita et de leurs cinq enfants, il doit fuir, trouver un refuge sûr.

Le roi George V du Royaume-Uni, qui s’en veut de ne pas avoir secouru son cousin Nicolas II de Russie, assassiné avec sa famille en juillet 1918, a fait protéger Charles par l’un de ses officiers qui, malgré les oppositions, a organisé un départ digne pour les ex-souverains. Le 24 mars 1919, le train impérial a franchi la frontière suisse. À la gare de Buchs (Saint-Gall), un détachement militaire a présenté les armes. Car la Suisse a accepté d’accueillir l’impérial réfugié. Sous condition: pas de propagande politique, pas de protection policière, et établissement à l’intérieur du pays, loin de la frontière autrichienne.

Sur la rive vaudoise du Léman

En attendant une résidence définitive, la famille impériale trouve asile au château de Wartegg, au Rorschacherberg, sur la rive sud du lac de Constance, propriété de la duchesse de Parme, la mère de Zita, qui s’y est installée en 1918, et où vit déjà une véritable tribu d’exilés.

Charles se rend sur la rive nord du Léman, à la recherche d’une maison convenable. Et assez grande! Car une suite considérable l’accompagne: sa mère, Marie-Josèphe de Bavière, ses aides de camp, son secrétaire, son aumônier, les dames d’honneur de sa femme, les précepteurs de ses enfants et leur gouvernante, sans oublier majordomes, valets, femmes de chambre, cuisinières et chauffeur. En tout, plus de vingt-deux personnes à loger, nourrir et blanchir. Sans compter les nombreux visiteurs!

«Comme je me réjouis d’y venir habiter!»

Après Montreux, il se rend à Prangins, où la grande villa construite en 1861 pour le prince Napoléon-Jérôme Bonaparte (autrefois appelée Villa Prangins, actuellement le club-house du Golf Impérial) fera l’affaire. Entourée d’un parc de 52 hectares, elle dispose de dix chambres à coucher et possède une vue splendide sur le lac et les Alpes. Charles la visite le 23 avril et, le jour même, son ami le comte Vetter signe en son nom un contrat de location. «Comme je me réjouis d’y venir habiter!» déclare l’ex-monarque au notaire Perrier, de Nyon.

Le 20 mai 1919, les Habsbourg s’y installent. Tout en suivant «d’un œil attentif la marche des événements dans mes États, pour en profiter l’heure venue», comme il le dit à son secrétaire, l’ex-souverain va profiter d’une période de calme au bord du lac. Il en a bien besoin. Succédant en 1916 à l’empereur François-Joseph (oui, le mari de Sissi, bien connue à Montreux), pratiquement sans préparation à la tâche effrayante qui l’attendait, il est monté sur le trône à 29 ans, projeté chef de guerre dans un conflit qu’il n’a pas voulu et auquel il rêve de mettre un terme.

Mais en 1918, il est dans le camp des perdants. L’Autriche est affamée. Son empire, ruiné par l’effort de guerre, est dépecé. La Suisse, d’ailleurs, accueillera des centaines d’enfants hongrois pour des séjours de plusieurs semaines afin de les retaper. Épuisé, amaigri, Charles a contracté la grippe espagnole à mi-décembre 1918 et a passé neuf semaines alité. En mars, c’est un homme au bout du rouleau qui a quitté son pays, mettant fin à 700 ans de règne des Habsbourg.

«Nul ne peut pénétrer dans la propriété s’il ne possède le mystérieux mot de passe»

À la Villa Prangins, Charles et Zita, fervents catholiques, font transformer le salon en chapelle afin qu’on y célèbre la messe, tous les matins. Une surveillance stricte est en place autour de la demeure, révèle la «Tribune de Lausanne» le 25 mai: «Nul ne peut pénétrer dans la propriété s’il ne possède le mystérieux mot de passe que ne connaissent, pour le moment, que de très rares initiés. Les fournisseurs eux-mêmes ne sont pas admis à franchir le portail et doivent déposer leurs marchandises dans la loge du concierge.» Le traumatisme du massacre de la famille impériale russe, toujours.

Père de famille tranquille

Tous les matins, Charles, qui parle français, allemand, anglais et hongrois, lit la presse internationale et s’occupe de sa correspondance. Puis, pour la première fois, il peut s’occuper de ses enfants. Il établit un programme d’enseignement pour le plus grand, Otto, 7 ans. L’héritier des Habsbourg.

«Le canton d’Argovie est le berceau des Habsbourg»

À Prangins, septembre 1919 est marqué par un heureux événement: le 5, Zita accouche de son sixième enfant, un garçon, l’archiduc Rodolphe. Charles écrit au président de la Confédération, le Genevois Gustave Ador, afin de lui faire part de la naissance de son fils «dans son pays d’origine, rappelant ainsi que le canton d’Argovie est le berceau des Habsbourg», écrit la «Feuille d’Avis de Lausanne». Pour marquer l’événement, Charles emmène sa famille visiter le berceau de la dynastie, le château de Habsbourg (lire ci-contre). Le 1er mars 1921, l’archiduchesse Charlotte, septième enfant et deuxième fille, naîtra elle aussi à Prangins.

En octobre 1919, Charles crée malgré lui un peu d’agitation à Lausanne. Il se rend à l’Hôtel de Ville, en qualité de témoin du mariage de la comtesse Gabrielle de Bellegarde, dame d’honneur de son épouse. Il pense passer incognito. Mais la présence de plusieurs grosses automobiles (l’ex-empereur possédait une Daimler et une Mercedes) crée un attroupement sur la Palud…

Un rêve de retour brisé

Chassez le naturel, il revient au galop. Tout en jouant le parfait père de famille tranquille, Charles n’a pas renoncé à l’idée d’un retour dans une Hongrie dont il est toujours le roi, n’ayant pas abdiqué formellement. Malgré la surveillance dont il fait l’objet, il effectue deux tentatives de remonter sur le trône, en mars et en octobre 1921. Mal préparées, ses expéditions sont des flops.

Pour la Suisse, c’en est trop: Charles n’a pas respecté les conditions de son asile, il ne reviendra pas à Prangins. Et d’ailleurs, les pays de l’Entente ne lui en laissent pas l’occasion. En novembre 1921, Charles et Zita, arrêtés près de Budapest, sont embarqués en Roumanie sur un croiseur anglais qui les emmène sur le lieu de leur exil: Madère. L’empereur déchu ne quittera jamais l’île portugaise. Victime d’une pneumonie, il rend son âme à ce Dieu qu’il a tant prié, le 1er avril 1922, à 34 ans.

La famille impériale, vers 1920. De g. à dr.: Otto, Zita tenant Charles-Louis, Félix, Adélaïde, Charles tenant Rodolphe (né à Prangins le 5 septembre 1919) et Robert. PHOTO: AGENCE ROL/BNF (24 heures)

Créé: 20.04.2019, 09h39

Leurs cœurs sont réunis à Muri, Argovie



La chapelle de Lorette, dans l’abbaye de Muri (cliquer dans la photo pour agrandir). Les cœurs du dernier couple impérial d’Autriche reposent derrière l’autel. Au-dessous, dans la crypte, sont déposés plusieurs cercueils, dont ceux de leurs enfants Robert, Félix et Rodolphe.
PHOTO: GILLES SIMOND

L’abbaye bénédictine de Muri, au sud-est du canton d’Argovie, abrite depuis 1971 une chapelle mise à disposition de la famille impériale de Habsbourg afin qu’elle puisse s’en servir comme caveau. En 1975, l’ex-impératrice Zita y a déposé le cœur de son époux. Car après la mort de Charles en 1922 à Madère, son corps a été embaumé et, comme le veut la tradition familiale depuis le XVIIe siècle au moins, son cœur prélevé pour être inhumé à part.

La dépouille enterrée dans l’église du Monte, sur les hauteurs de Funchal, Zita ramène en Europe le cœur de Charles, scellé dans un coffret d’argent. Il l’accompagnera dans tous ses exils – dans une boîte à chapeau, paraît-il – avant de reposer définitivement à Muri. Pourquoi là? Parce que le couvent a été fondé au XIe siècle par Radbot de Habsbourg et son épouse Ita de Lorraine, et que les Habsbourg ont de tout temps doté et protégé l’institution.

Quand Zita décède, en 1989, à Zizers, dans les Grisons, après 67 ans de veuvage (elle ne s’est jamais habillée autrement qu’en noir depuis 1922), son cœur est prélevé à son tour. Alors que son corps prend le chemin de l’église des Capucins à Vienne, son cœur est déposé, selon sa volonté, dans la crypte de Muri, dans un bloc de marbre noir, derrière l’autel de la chapelle, avec celui de Charles. Réunis, enfin, et pour toujours.

La dynastie née en Suisse a dominé l’Europe et le monde



De nos jours, la tour et le bâtiment d’habitation du château de Habsbourg abritent un petit musée et un restaurant très agréable.
PHOTO: GILLES SIMOND

Vers l’an 1020, un certain Radbot, fils de Lanzelin, comte d’Altenbourg, poursuit son oiseau de proie, un autour des palombes ( Habicht en allemand), sur la colline de Wülpel, au-dessus de l’Aar. «Tiens, l’endroit serait idéal pour construire mon château», se dit-il en substance en découvrant les lieux, faciles à défendre. Ce sera d’abord un châtelard en bois, puis un château fort, entouré de fortifications. Il s’appellera «Havichsberch», ce qui donnera Habichtsburg (le château de l’autour). Et le petit-fils de Radbot se fera appeler comte de Habsbourg. Sans savoir qu’il baptisait ainsi une dynastie qui allait fournir des brochettes de rois, de l’Autriche aux Indes en passant par l’Espagne et la Bohème, ainsi que tous les empereurs du Saint Empire romain germanique entre 1452 et 1740.

D’un triangle entre Aar et Reuss, de batailles gagnées en bons mariages, les Habsbourg étendent considérablement, en quelques générations, leurs propriétés, notamment du côtéde l’Autriche. En 1230 déjà, le château de Habsbourg est bien trop petit pour leurs ambitions et ils le cèdent à des vassaux. Et en 1273, les princes-électeurs du Saint Empire romain germanique élisent Rodolphe de Habsbourg roi de Germanie. C’est parti pour plusieurs siècles de domination sur le Saint Empire. Des guerres, mariages et héritages plus tard, au XVIe siècle, avec Charles Quint, les Habsbourg se retrouvent à la tête d’un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, puisqu’il comprend les colonies sud-américaines et asiatiques de l’Espagne et du Portugal!

Le dernier héritier mâle des Habsbourg, l’empereur Charles VI, décédé en 1740, sa fille, l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse, épouse du duc de Lorraine, fonde la maison de Habsbourg-Lorraine. Dernier empereur, Charles Ier en était un descendant. Depuis 2007, son petit-fils, l’archiduc Charles, est le chef de la maison impériale d’Autriche.

Le souverain béatifié



Le buste de Charles d'Autriche dans la chapelle de Lorette, à Muri.
PHOTO: GILLES SIMOND

22 novembre 1916
À la mort de l’empereur François-Joseph, son neveu Charles lui succède en monarque catholique. Au cours de ses deux ans de règne, il écrit en moyenne une fois par mois au pape Benoît XV, avec lequel il partage l’espoir de voir se terminer la guerre.

3 novembre 1918
À bout de forces, l’Autriche-Hongrie signe l’armistice. Charles doit renoncer au pouvoir.

28 février 1919
L’ex-empereur écrit au pape: «Dans les épreuves que la Divine Providence m’a envoyées,
j’ai conservé le sentiment d’avoir toujours fait mon devoir et de n’avoir voulu, en toute chose, que le bonheur de mes sujets, de même que la plus grande gloire de Dieu et le triomphe de notre Sainte Mère l’Église.»

1er avril 1922
Mort de Charles. Le «rei santo», disent les habitants de Madère.

3 octobre 2004
Charles est béatifié par Jean-Paul II.

Sources

Sources:
– «Le dernier empereur», Jean Sévillia,
Éditions Perrin, 2009.
– «Zita, impératrice courage», Jean Sévillia, Éditions Perrin, 1997.
– Archives des journaux vaudois, scriptorium.bcu-lausanne.ch

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