Quatre jeunes Vaudois fondent la Mission romande

Histoire d'ici - 1875Ernest Creux, Paul Berthoud et leurs épouses vont évangéliser au Transvaal.

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«Répondre à l’appel du Seigneur.» Depuis leur adolescence, Ernest Creux et Paul Berthoud y songent. Et pour eux cela signifie partir évangéliser «les peuples païens». «Toute Église a le devoir de travailler à l’avancement du règne de Dieu, jusqu’à ce que toutes les nations soient assujetties à Christ. C’est là la sainte vocation que les Églises ont reçue de Dieu», écrit-on dans le canton de Vaud au milieu du XIXe siècle.

Ernest Creux, né à Lausanne en 1845, et Paul Berthoud, venu au jour à Vallorbe deux ans plus tard, sont devenus amis au cours de leurs études de théologie à la Faculté de l’Église évangélique libre vaudoise, fondée en 1847. En 1869, les deux jeunes gens enthousiastes et aventureux exhortent leur synode: «Que l’Église évangélique libre du canton de Vaud entreprenne une mission chez les peuples païens…» Ils sont «prêts à courir dans le lieu, quel qu’il soit», qu’on leur désignera, «sous les tropiques comme sur les glaces du nord». Paul Berthoud et Ernest Creux partent d’abord en Écosse, apprendre l’anglais et la médecine. Enfin, en 1872, les deux jeunes hommes et leurs épouses, Eugénie née Exchaquet, d’Aubonne, et Mathilde née Ansell, d’origine anglaise, sont envoyés faire leur apprentissage de missionnaires au Lesotho. L’Église libre y soutient la Mission de Paris, qui envoie des protestants suisses dans le monde depuis 1822. Le libriste vaudois Adolphe Mabille se trouve en Afrique australe depuis 1860 et appelle à l’aide.

L’année suivante, lors d’un voyage exploratoire, Berthoud, Mabille et leurs épouses découvrent un lieu où s’installer: une terre qu’ils peuvent acheter à un commerçant écossais, dans les Spelonken, au Transvaal, à environ 300 km au nord-est de Pretoria, en pleine «terre païenne». La région ressemble, disent-ils, «à cette partie du canton de Vaud qui est comprise entre la Broye et le Jura».

Enfin à pied d’œuvre

À l’issue d’une véritable épopée de trois mois en chariot, les Creux, les Berthoud et leurs adjoints, premiers évangélistes noirs, sont enfin à destination le 9 juillet 1875. «Malgré toutes les difficultés et les épreuves de la route, le plus long voyage a une fin et, grâce à Celui qui nous a conduits et gardés au milieu des dangers de tout genre, nous avons vu ce soir, au coucher du soleil, le but vers lequel nous regardons depuis deux ans», écrit Eugénie Berthoud. Fiers Vaudois, les néo-missionnaires vont baptiser leur établissement Valdézia en souvenir de leur patrie.

La Mission vaudoise est née, qui deviendra Mission romande en 1883. Elle est soutenue financièrement par les paroissiens de l’Église libre, qui compte pas mal d’universitaires et de membres de l’intelligentsia vaudoise, dont le Lausannois Georges Bridel, patron de l’une des plus importantes maisons d’édition de Suisse romande, spécialiste des ouvrages à caractère religieux. Il devient le caissier de la Mission vaudoise en Afrique, va publier le «Bulletin missionnaire» comme des albums illustrés avec les photos de Paul Berthoud ainsi que d’autres ouvrages mettant en avant la Mission. Dans les paroisses, outre les prières, on s’active avec des conférences, des ventes et des projections d’images venues d’Afrique qui permettent de récolter des fonds.

Sur place, tout est à faire et les choses ne vont pas toutes seules pour les expatriés, même soutenus par leur foi ardente. Tout en commençant leur entreprise de conversion des «païens» à l’Évangile, Creux s’occupe de l’école, sans laquelle il n’y a pas de mission, et Berthoud officie comme médecin. Eugénie et Mathilde s’occupent de l’intendance, de leurs jeunes enfants et tentent d’apprendre à coudre à de jeunes Africaines. «Je ne pense pas que, même parmi les pauvres hôtes des hôpitaux, il se trouve des gens aussi sales que les pauvres Magouambas qui nous entourent. Ils sont presque tous couverts de boutons ou d’autres maladies de la peau, et comme ils ne portent pas de vêtements, on ne peut faire autrement que de voir et même de toucher tout cela», écrit Eugénie Berthoud.

Comme les Vaudois ne disposent au début que de pauvres huttes, Paul Berthoud se fait architecte, maçon et forestier pour construire sa future maison et les divers bâtiments de la mission. Car les locaux, écrit encore son épouse, «ne savent rien faire par eux-mêmes; si on ne les surveille pas, ils quittent leur travail, s’assoient auprès du feu ou ne font que du mauvais ouvrage».

«Que de miracles le Seigneur a encore à opérer dans ces contrées malheureuses! Priez pour les païens!» enjoint Paul Berthoud dans l’une de ses lettres. Mais les croyants aussi ont besoin du réconfort de la prière. En 1875, les Creux perdent une fille de la diphtérie. L’année suivante, Creux et Berthoud sont emprisonnés pendant cinq semaines par les Boers estimant qu’ils sont des espions anglais.

Brisé par les épreuves

Les années 1879-1880 sont terribles: les Creux enterrent leur petit Jean, 5 ans, puis Paul Berthoud perd successivement son épouse et ses trois enfants – toujours la diphtérie – et, brisé, rentre en Suisse. Il est remplacé ensuite à Valdézia par son frère Henri, qui travaillera notamment à la traduction du Nouveau Testament en langue tsonga. Paul Berthoud repartira aux Spelonken quatre ans plus tard avec sa nouvelle épouse, alors que la famille Creux, épuisée, rentre en Europe.

Mais déjà d’autres volontaires, des Jaques, des Thomas, des Grandjean, des Schlaefli, ont entendu l’appel du Seigneur et pris le chemin du Transvaal où deux autres stations sont créées. Une deuxième mission est installée, au Mozambique voisin. Avec l’arrivée de Neuchâtelois – dont Henri-Alexandre Junod, bisaïeul du syndic de Lausanne Grégoire Junod – et du médecin jurassien Georges Liengme, la Mission vaudoise est devenue romande. Rebaptisée Département missionnaire des Églises de Suisse romande, aujourd’hui DM-Échange et mission, elle est active dans treize pays, en Afrique et en Amérique latine, grâce à une vingtaine d’«envoyés».

Créé: 08.09.2019, 08h59

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Une expo pour aller plus loin

Visible à l’Espace Arlaud de Lausanne, l’exposition «Derrière les cases de la mission» se propose de revenir sur l’histoire de ces femmes et de ces hommes qui ont choisi de quitter le confort suisse pour aller répandre la bonne parole en Afrique du Sud et au Mozambique.

Le titre joue sur le double sens du mot «case», entre habitation africaine et extrait de bande dessinée:

on passe littéralement derrière une case géante de «Capitão» (lire encadré) pour accéder aux salles de l’expo.
On y parle du contexte politique de l’époque, des stratégies d’évangélisation, on y montre des objets ramenés d’Afrique afin d’être vendus au profit de la Mission vaudoise, on y évoque le colonialisme en vigueur à l’époque, le choc entre médecines occidentale et traditionnelle.

On y voit comment des images servaient en Afrique à l’enseignement de la religion et, en Suisse, à la justification de l’entreprise d’évangélisation. Sans oublier de mentionner l’ambiguïté des rapports entre missionnaires et les pays colonisateurs qui les accueillaient.

La salle «Fin de l’innocence», enfin, fait contrepoint en donnant la parole à une artiste africaine. L’occasion de se demander si nous sommes tous imprégnés par les stéréotypes.


Lausanne, Espace Arlaud, pl. de la Riponne.
Me-ve 12 h-18 h et sa-di 11 h-17 h, jusqu’au 17.11.
www.mcah.ch


«Capitão», la Mission en bande dessinée

Il y a une vingtaine d’années, Stefano Boroni partait au Mozambique dans le cadre d’une thèse de doctorat consacrée aux missionnaires protestants.

La thèse n’a jamais vu le jour, mais Boroni a conservé ses archives et ses notes. Devenu illustrateur, il a fini par se dire qu’il pourrait s’emparer de ces personnages et les rendre sous forme de BD. «C’est peut-être le moment que cette histoire pas très connue revienne dans le canton de Vaud», commente-t-il.

Scénarisée par Yann Karlen, la BD taillée dans un noir et blanc énergique conte l’histoire d’un ex-missionnaire surnommé «Capitão» en s’inspirant de la vie de divers évangélistes romands comme Georges-Louis Liengme, Henri-Alexandre Junod ou André Clerc.

Mais aussi de celle d’Eduardo Mondlane, le plus célèbre des élèves de la Mission romande, premier lauréat d’un doctorat au Mozambique, qui fit ensuite le choix du marxisme révolutionnaire et devint président du Front de libération de son pays, le FRELIMO. «Une histoire d’hommes dans la grande histoire», comme le dit joliment Yann Karlen.

«Capitão»
Yann Karlen (texte),
Stefano Boroni (dessins)
Éditions Antipodes, 2019, 113 p.

Sources

– «Les nègres Gouamba ou les vingt premières années de la Mission romande»,
Paul Berthoud,
Conseil de la Mission romande, 1897.

– «Lettres missionnaires: 1873-1879»,
Eugénie et Paul Berthoud,
G. Bridel, 1900.

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