Radio Lausanne emmode «Le quart d’heure vaudois»

Histoire d'ici - 1941Les histoires du caviste, du syndic et du régent vont faire un triomphe.

Le trio formé du caviste (Albert Itten), du syndic (ici Henri Marti) et du régent (ici Lucien Monlac) fait son apparition sur les ondes avec «Le quart d’heure vaudois» le samedi 18 octobre 1941 (cliquer dans l'image pour agrandir). L’émission égaiera les Vaudois jusqu’en 1969, au décès de son coauteur Samuel Chevallier.

Le trio formé du caviste (Albert Itten), du syndic (ici Henri Marti) et du régent (ici Lucien Monlac) fait son apparition sur les ondes avec «Le quart d’heure vaudois» le samedi 18 octobre 1941 (cliquer dans l'image pour agrandir). L’émission égaiera les Vaudois jusqu’en 1969, au décès de son coauteur Samuel Chevallier. Image: PHOTO MAXIM

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On parle ici d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Un temps où, au Comptoir, on commençait par boire «un crouille petit verre par-ci par-là, avant de finir avec une belle gonflée». Un temps où il était évident, pour tout bon Vaudois, qu’un brantard un rien bracaillon s’encoublant dans une boille risquait de faire cupesse (prière de lire à haute voix, avec l’accent). Un temps où, deux fois par mois, d’Onnens à Bex et de Coppet à Cudrefin, on se serrait autour du «poste à galène» branché sur Sottens, le samedi à 20 h, lorsque retentissait la petite musique du «Quart d’heure vaudois» annonçant les sketches du caviste, du syndic et du régent.

Pour celles et ceusses qui ne l’ont pas connu (les pôvres!), disons qu’entre 1941 et 1969 «Le Quart d’heure vaudois» était à l’humour ce que le demi de blanc était à l’apéro: incontournable! Et du reste, le coup de blanc était également indissociable du «Quart d’heure». L’émission, d’ailleurs, est née d’une fantaisie antérieure appelée «Les propos du caviste». Tout un programme…

Le syndic: «Je me suis toujours pensé que c’est dans une sortie de contemporains que ces gaillards de Suisse centrale ont fait le Ruteli, que s’il y avait eu des bourgeoises dans le tas, jamais ils n’auraient pu ça embrier!»

On est en octobre 1941. La Suisse est entourée par la France occupée et les pays de l’Axe en guerre. L’armée allemande fonce vers Moscou et les Vaudois, comme tous leurs compatriotes, se demandent si ce ne sera pas bientôt leur tour de rejoindre la «Grande Allemagne». De nombreux hommes sont encore mobilisés et la vie quotidienne n’est pas facile, marquée par les rationnements (sucre, légumineuses, céréales, graisse, huile, viande) en dépit du Plan Wahlen d’autosuffisance. Dans ce cadre, les émissions de divertissement radiophoniques ont la cote.

En 1941, on trouve plus de 500'000 postes de radio dans les ménages suisses, ce qui équivaut à au moins deux millions d’auditeurs, soit près de la moitié de la population totale, et ce chiffre ne va faire qu’augmenter jusqu’en 1945. On recherche des informations, bien sûr, mais la censure veille: soucieuse de «stricte neutralité», la concession fédérale de 1936 spécifie que le Service de radiodiffusion évitera tout ce qui pourrait troubler «les bonnes relations avec les autres pays».

Et ce qui était prudent avant-guerre devient d’une grande sagesse pendant: malgré la marge de liberté dont ils disposent, les studios se plient aux directives des autorités, ne prennent pas position sur le conflit et évitent les regards critiques sur les belligérants. Et cela bien qu’une grande partie de leur auditoire soit acquis aux Alliés.

Le régent: «Il y a d’abord un fait essentiel, c’est que, contrairement à ce qui se passe chez les autres animaux, la femme est plus belle que l’homme.» Le syndic: «Que non! C’est en général les plus pouêttes qui sont les plus crouïes.»

Radio Lausanne, Radio Genève et leurs pendants alémaniques doivent donc redoubler d’efforts pour éviter que leurs auditeurs ne se tournent vers des programmes de TSF étrangers. «Nous savons tous quel danger cela représenterait, disait Marcel Bezençon, directeur du studio de la Sallaz. La radio suisse a tout intérêt à satisfaire et à retenir ses auditeurs.» Et cela pas seulement à cause de la redevance (15 fr., pendant la guerre). Car chacun sait désormais que la radio représente une puissante arme de propagande massive auprès de l’opinion publique des pays neutres, que la France de Pétain, l’Allemagne de Hitler et l’Italie de Mussolini ne manquent pas d’employer.

«En ces temps d’inquiétude, la radio a une tâche évidente: celle de maintenir le moral, voire même de créer de l’optimisme, lit-on dans le Rapport annuel du Service de Radiodiffusion pour 1940-41. C’est à la radio que beaucoup d’auditeurs demandent de satisfaire un besoin d’évasion et de distraction.» Dont acte.

Le syndic: «À l’époque glaciaire, ils ont eu une guerre. Elle a duré un pair d’années de plus que prévu… Ils ont probablement commencé par avoir des jours sans viande, puis la carte de mammouth… Ça s’est raréfié… Le marché noir a fait le reste… et quand la guerre a eu été finie, ils ont regardé dans les coins: bernique! Plus un mammouth de vivant!»

Depuis 1939, Radio Lausanne possède sa troupe de radio-théâtre, un genre dans lequel elle excelle et qui rassemble de larges audiences. Au point que, «dans de nombreuses localités, on a libéré le mardi de toute assemblée, réunion ou comité, vu le désir général d’écouter la pièce donnée à Radio Lausanne», écrit le rapport du même service pour 1943-1944.

À l’automne 1941, Marcel Bezençon fait appel à Samuel Chevallier, déjà auteur de séries à succès, afin de développer le genre de «vaudoiseries» des «Propos du caviste», écrits jusque-là par Paul Budry, au départ pour donner le sourire aux mobilisés. Chevallier imagine un trio rassemblé à la cave, autour d’un demi, pour refaire le monde.

«Comme le veut la tradition qui, chez nous, ne perd jamais ses droits, ce «Quart d’heure vaudois» durera vingt-cinq minutes!, se réjouit le magazine «Radio Actualités» le 10 octobre, en présentant les nouveaux programmes. Tous ceux qui aiment l’humour franc de chez nous retrouveront avec plaisir l’ineffable caviste, flanqué cette fois du syndic et de l’instituteur d’un village vaudois. À eux trois, ils se chargeront de vous faire passer, deux fois par mois, des instants épiques que vous ne regretterez pas.»

Les compères se retrouvent à la cave. «Pas pour boire, dit le syndic, pour dis-cu-ter.» À quoi le caviste réplique: «À la cave, on se sent noble, vertueux…» «Et à l’abri des femmes!» complète le régent.

Dès la première, l’émission est un succès. «J’étais navré d’avoir vu disparaître des programmes de la Sallaz «Les propos du caviste». Je crois qu’il ne s’est agi que d’une fausse sortie: tant mieux! écrit le chroniqueur radio de la «Feuille d’Avis de Lausanne», le 24 octobre, dans son commentaire sur la première du «Quart d’heure vaudois».

Le caviste: «Cette nouvelle pernette (ndlr: l’institutrice), que vaut-elle?» Le syndic: «Pour ça, il n’y a rien à dire. C’est une gentille personne, qui a de l’instruction, et bien de partout, ma foi. Si on n’avait déjà pas vu trois Fêtes des Vignerons, on y tournerait bien autour.»

»Quelle aimable fantaisie au cours de la réunion du comité discutant l’organisation de la soirée de la société de chant, que de bonnes blagues vaudoises, savoureuses, simples, pas toutes inédites mais l’auteur au moins n’est pas allé chercher midi à quatorze heures. Une émission de ce caractère très particulier vaut évidemment toutes les «pièces avec de l’amour et un traître…»

Voilà qui a dû résonner agréablement à nombre d’oreilles du côté de La Sallaz, à commencer par celles des comédiens Albert Itten (le caviste), Henri Marti (le syndic, auquel succéda Roger Bastian) et Hugues Wanner (le régent, remplacé plus tard par Lucien Monlac, puis Bernard Junod).

Le caviste: « Dites-voir, les Chinois… m’étonne ce qu’ils boivent? Ont-ils au moins du vignoble?» Le régent: «Ce qu’ils boivent? Du thé! Du thé de Chine, pardi!» Le caviste: «Oui, du thé, c’est entendu. Comme partout. Mais, j’entends, comme boisson?»

«Pour lutter efficacement contre les idées étrangères, il faut entretenir la conscience positive de notre originalité nationale», écrivait en 1938 le Conseil fédéral dans son message aux Chambres. Dans cette Suisse qui encensait la «défense spirituelle» pour unir le pays autour de ses valeurs, voilà que le trio de Vaudois terriens typiques, d’un village que l’on imagine du côté de Lavaux, à l’humour plein de malice, sans méchanceté mais au machisme invraisemblable, devenait non seulement un rempart contre la grisaille des temps, mais quasi un acte de résistance, un «bouclier hertzien» contre la propagande étrangère! Une affirmation qui ferait sans doute bien rigoler le caviste et ses compères…

Créé: 03.11.2019, 08h20

Extrait

«Le quart d'heure vaudois»:
On ne peut pas confondre un Vaudois avec un Genevois



Source de l’extrait: RTS Radio Télévision Suisse

Sources

- «Le quart d’heure vaudois», Paul Budry et Samuel Chevallier, Ed. Marguerat, 1942 et 1970

- «Les émissions de divertissement à la Radio suisse romande pendant la Deuxième Guerre mondiale», Sébastien Reichenbach, Mémoire de licence Uni Lausanne, 2008

- Archives des journaux vaudois, scriptorium.bcu-lausanne.ch

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