Le «Robinson suisse» s’installe dans ses îles

Histoire - 1877De père bernois et de mère vaudoise, Alfred von Rodt devient gouverneur de l’archipel Juan Fernández, dans les eaux chiliennes du Pacifique.

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Ce 7 mai 1877, la corvette Chacabuco largue les amarres du port de Valparaíso à destination de l’archipel Juan Fernández, un trio d’îles volcaniques situées dans l’océan Pacifique, à 670 kilomètres à l’ouest de la côte du Chili. À bord, le nouveau subdelegado nommé par le gouvernement chilien. Il s’appelle Alfred von Rodt, il a 33 ans et vient de Berne. Bientôt, il écrira à son cousin Heinrich, dans la capitale suisse: «Après avoir dû patienter longuement dans les antichambres de divers grands seigneurs chiliens, j’ai obtenu le poste visé et je suis depuis un mois, après Dieu et la République du Chili, le maître plénipotentiaire des îles Más a Tierra, Más Afuera et Santa Clara, peuplées d’environ 60 habitants, de 100 vaches, 60 chevaux et d’environ 7000 chèvres, sans compter les phoques, les poules et les poissons qui y vivent en grand nombre.»


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Le début de l’aventure d’une vie pour ce fils de pasteur bernois, dont la famille de notables est alors bien connue près de la Zytglogge. Mais Alfred est en rupture de ban. Sa mère, Marie Sophie Françoise Sabine van der Muelen, née à Paudex en 1818 – dont le père était un banquier installé rue du Grand-Saint-Jean, à Lausanne, au milieu du XIXe siècle –, est décédée alors qu’il n’avait que 3 ans. Son père, Carl, s’est remarié avec une autre Vaudoise, Louise Couvreu de Deckersberg, de Vevey – de la famille propriétaire du château de l’Aile.

Et Alfred ne s’entendra jamais avec sa belle-mère, qu’il appellera toujours «la Couvreu». Jeune homme romantique (sa bibliothèque comprend toutes les œuvres de l’Allemand Friedrich von Schiller), il méprise le milieu aristocratique dans lequel elle évolue. Son père et sa sœur aînée décédés à leur tour, le jeune homme s’engage en 1865, à 21 ans, dans la cavalerie autrichienne. Incorporé en Hongrie, il se retrouve plongé dans la guerre austro-prussienne. Le 27 juin 1866, il est sévèrement blessé à la jambe droite en Bohême. Alfred von Rodt est fait capitaine mais doit se soigner et rentre à Berne.

Rêves envolés et oisiveté

Ses rêves de carrière militaire s’envolent définitivement en 1870, lorsqu’il est licencié de l’armée autrichienne pour raison médicale (sa jambe est guérie, mais les médecins militaires lui décèlent une arythmie). Il quitte l’Autriche avec les honneurs et une pension, mais privé de projet.

Grâce à son héritage, il n’est pas contraint de travailler et va passer les années suivantes à errer en Europe, entre typhus et dépression. Non sans s’engager, encore à la recherche de la grande aventure, dans un corps de soldats étrangers lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Avant d’être spectateur des horreurs de la Commune de Paris.

On le retrouve en Amérique du Sud en 1876. En mars, il est à Valparaíso, au Chili, puis voyage au Brésil et traverse la cordillère des Andes à cheval. Il est à Viña del Mar quand il apprend que le gouvernement chilien cherche à mettre en location l’archipel Juan Fernández. En effet, une mission sur l’île Más a Tierra a constaté l’échec de la précédente tentative de colonisation. L’île est en état de «deterioro y abandono», et ses 37 habitants – dont sept femmes et dix enfants – souffrent de mille maux.

«Que Dieu vous garde et que vos pensées aillent de temps à autre à votre dévoué cousin Robinson Crusoé II»

Alfred von Rodt a enfin rencontré son destin. Le temps de l’oisiveté est terminé. «Les îles, jusqu’alors complètement négligées, se prêtent particulièrement à l’élevage et offrent assez d’espace pour environ 1000 vaches, qui pourront être vendues à des prix élevés sur le marché de Valparaíso, écrit-il à son cher cousin. Les années à venir, j’ai devant moi une tâche grande et lourde, mais il est difficile de trouver les mots pour exprimer à quel point ce travail m’attire, à quel point ce sera intéressant de mettre sur pied les différentes industries que l’île permettra d’héberger.» Et il conclut: «Que Dieu vous garde et que vos pensées aillent de temps à autre à votre dévoué cousin Robinson Crusoé II.»

Les choses n’iront jamais aussi bien dans la réalité que dans les rêves romantiques du Suisse, qui se fait désormais appeler de Rodt. Les ennuis débutent le 22 février 1878: après seulement six voyages, le petit trois-mâts qu’il a acheté pour effectuer ses transports sur le continent est jeté sur des rochers près de Valparaíso, avec un chargement de bois et 450 peaux d’otaries à bord, lors d’une violente tempête. L’équipage réussit à se sauver, le bateau, complètement détruit, était assuré, mais pas la cargaison, ce qui représente une lourde perte nette.

Alfred est contraint d’appeler sa famille à l’aide financière. En septembre suivant, il considère son entreprise comme «une réussite totale». «De toute façon, écrit-il, je ne suis pas venu ici pour m’enrichir du jour au lendemain, mais pour vaincre ma paresse en travaillant avec sérieux.» Un souci toutefois: «Le nombre de gros requins est une plaie.»

D’une catastrophe à l’autre

La catastrophe suivante arrive en mai 1879 avec la guerre du Pacifique, qui oppose le Chili au Pérou et à la Bolivie. Le conflit va durer cinq ans et met fin aux rêves de commerce du Suisse, qui s’était rendu en février à Antofagasta (ville alors bolivienne, devenue chilienne durant la guerre du Pacifique) afin de démarcher des clients. «Robinson Crusoé II» possède alors 250 bovins et 300 moutons achetés l’année précédente mais, ayant perdu ses débouchés commerciaux, il doit demander de l’argent à son oncle.

Reconnu par ses contemporains pour son intelligence, son énergie et sa culture, Alfred, surnommé «el Barón», est un authentique «Bernerschädel», une caboche de Bernois dure comme le granit, et il ne lâchera jamais, multipliant les tentatives pour se refaire. Par sens de l’honneur, jamais il n’aurait pu rompre son contrat ou simplement partir.

Il imagine de fournir à l’armée chilienne les caisses en bois dont elle a besoin pour transporter ses armes. L’ancien officier de cavalerie veut élever des chevaux, toujours pour l’armée de son pays d’adoption. Il expédie des peaux d’otaries en Angleterre, où l’on en fait des chapeaux et des manteaux, vend du bois, du charbon, du cuir de vache et des peaux de chèvres. Pour éviter de voir ses bateaux attaqués ou confisqués durant la guerre, il souhaite les faire voguer sous pavillon suisse, mais le Conseil fédéral refuse, faute de pouvoir contrôler cette marine.

Alfred de Rodt a engagé des chasseurs, des pêcheurs, des bûcherons et des scieurs, qu’il doit payer malgré l’absence de débouchés suffisants pour ses produits. Contraint de vendre son bétail pour obtenir du cash, il frôle plusieurs fois la ruine mais peut heureusement compter sur ses amis et ses demi-frères, Gottfried et Henri de Rodt, à Vevey, qui l’aident à garder la tête hors de l’eau.

Une femme et six enfants

Après plusieurs années de célibat, Alfred se trouve une compagne, Antonia «Antuquita» Sotomayor Flandes, d’origine espagnole. Le 27 mai 1883, elle donne naissance à leur premier fils, Alfredo. Quatre autres garçons et une fille suivront jusqu’en 1895. Mais ce bon Alfred n’en fait aucune mention dans ses courriers à destination de la Suisse. Jusqu’en 1902. L’intendant de Valparaíso et un prêtre venus inspecter l’île découvrent alors que Don Alfredo, comme de nombreux autres habitants de l’île, vit dans le péché puisqu’il n’a pas épousé sa compagne. C’est regrettable à plus d’un titre, car Alfred, devenu officiellement «inspecteur de la colonisation» en 1896, se doit de donner l’exemple à son petit monde.

C’est ainsi qu’en mai 1902 il révèle à son cousin Friedrich qu’il est père de famille, qu’il a «légalisé sa situation», s’est marié à l’église et civilement et qu’il a quatre fils, Alfred, Carlos, Manuel Armando et Juan Fernando, «grands, sveltes et bien bâtis». Il en a cinq en réalité, mais oublie le petit dernier, Luis Alberto, bientôt 7 ans. Est-ce un signe de ses problèmes mentaux? Sa fille Antonia Aida, dite «Antuquita Chica», est, quant à elle, décédée de la grippe en janvier 1901.

À 59 ans, le jeune marié est déjà atteint dans sa santé. Les séquelles des blessures à sa jambe le font souffrir, il boite. Il est probablement atteint de démence précoce, comme le montre dès 1901 la dégradation de son écriture dans son journal, jusque-là impeccablement tenu. Il meurt le 5 juillet 1905, sans avoir revu son pays.

Il est inhumé dans le cimetière près de la baie où il a débarqué vingt-huit ans plus tôt. Sa colonie compte alors 122 habitants, issus de 22 familles: treize chiliennes, deux italiennes, deux allemandes, une portugaise, une anglaise, une française, une russe et une suisse. De nos jours, si la famille von Rodt est éteinte en Suisse, plusieurs dizaines de descendants d’Alfred vivent sur l’île Más a Tierra, devenue Robinson Crusoe (lire encadré). (24 heures)

Créé: 10.03.2019, 08h19

Robinson Crusoe, une île minuscule à l’origine d’un puissant mythe littéraire



Une surface émergée de 48 km2 – moins du dixième de celle du Léman – dans le bleu du plus grand plan d’eau de la planète, à 670 kilomètres de la côte du Chili, à la hauteur du port de Valparaíso. Un village, San Juan Bautista, abrite son millier d’habitants, dont une partie se consacre à la pêche à la langouste. Voilà en résumé en quoi consiste l’île Robinson Crusoe. Et pourtant cette chiure de mouche sur les cartes raconte une multitude d’histoires passionnantes car, depuis cinq siècles, elle est un formidable concentré d’aventures humaines.

Entre le XVIIe et la première moitié du XVIIIe siècle, elle sert de refuge à des pirates et corsaires français, anglais et hollandais. C’est ainsi que l’île a donné naissance à l’un des mythes littéraires les plus puissants et universels, celui dunaufragé solitaire. En 1704, Alexander Selkirk, marin écossais de son état, y est débarqué. Doté d’un formidable instinct de conservation, il y survit, seul, durant plus de quatre ans. De retour à Londres en 1712, il raconte son aventure dans les tavernes et le public s’extasie. Puis Daniel Defoe s’empare de l’histoire et en tire un roman au succès phénoménal, paru il y a exactement trois cents ans, le 25 avril 1719: «Robinson Crusoé».

Donner ce nom à cette île en 1966 fut une absurdité dissimulant mal des intentions de marketing. De nos jours, les insulaires doivent encore et toujours expliquer à quelques touristes que, non, Robinson Crusoé n’y a pas séjourné, qu’il est un personnage imaginaire et que par conséquent il est impossible de visiter sa cabane. L’île s’appelait auparavant Más a Tierra (plus vers la terre), ce qui était infiniment plus correct et plus poétique. Avec la minuscule Santa Clara et sa voisine Alejandro Selkirk, autrefois Más Afuera (plus au large), elles forment l’archipel Juan Fernández, du nom de leur découvreur espagnol.

Si le changement d’appellation ne semble guère avoir posé de problème aux insulaires – à qui l’on n’a bien entendu pas demandé leur avis –, ceux-ci ont du mal aujourd’hui à se considérer comme des «Robinsoniens». Ils préfèrent qu’on les appelle «Fernandéziens», habitants de l’archipel et non de l’île en particulier. Gêne, signe d’un manque de lien avec le personnage inventé par Defoe ou, a contrario, marque de leur lien d’appartenance très fort avec l’archipel dans son ensemble.

Image: À droite, le restaurant (façade jaune) et au-dessus les bungalows à l’enseigne du «Barón de Rodt», tenus par des descendants d’Alfred de Rodt sur Robinson Crusoe.
PHOTO GILLES SIMOND

Un trésor botanique menacé



D’origine volcanique, les îles de l’archipel Juan Fernández sont les seuls sommets d’une chaîne de montagnes sous-marine à dépasser le niveau de la mer. Âgée de 3 millions d’années environ, donc considérée comme jeune, mais fortement érodée, Robinson Crusoe est dominée par une petite «cordillère», suite de sommités aux parois raides culminant avec les 916 mètres du Cerro El Yunque («l’enclume», en raison de sa forme). Cette configuration donne à l’île son climat particulier: les vents du large, chargés d’humidité, sont refroidis en passant au-dessus, et il se met à pleuvoir. D’où des averses régulières… et parfois intenses, surtout en hiver, juillet-août dans l’hémisphère Sud.

La partie située à l’ouest des montagnes, côté grand large, est désertique et donne à voir les produits multicolores des événements volcaniques ayant donné naissance à l’île, avec des roches passant du blanc au noir par les jaunes et les rouges. L’est, côté continent, comprend des secteurs à la végétation buissonnante et des forêts. Dès la fin du XIXe siècle, des savants, dont le botaniste allemand Friedrich Johow, s’intéressent à Más a Tierra. Ce qu’ils y découvrent est en effet fascinant: 60% des espèces végétales de l’île sont endémiques, c’est-à-dire qu’elles n’existent nulle part ailleurs au monde. Les graines qui leur ont donné naissance sont évidemment venues du continent, transportées par les tempêtes, les oiseaux ou des bois flottants, mais les conditions climatiques et le sol volcanique de l’île leur ont été favorables alors qu’elles disparaissaient de leurs régions d’origine.

Aujourd’hui, Robinson Crusoe est à la fois un bonheur et un cauchemar botanique: malgré les efforts de différentes ONG et agences chiliennes, ce patrimoine unique est menacé par les plantes importées invasives (telles que la «zarzamora», la ronce à feuille d’orme – «Rubus ulmifolius» –, une variété de mûrier), les animaux introduits par l’homme (chèvres, vaches, lapins, rats, coatis), les activités humaines et l’érosion.

Hormis 5% de sa surface consacrés au village de San Juan Bautista, le territoire de Robinson Crusoe fait partie depuis 1935 du Parc national Archipel Juan Fernández, inconstructible. En 1977, l’Unesco a déclaré l’archipel Réserve de biosphère.

Image: Retenu par des sangles, le dernier exemplaire de «Dendroseris neriifolia» vivant dans la nature est menacé par l’érosion. La CONAF, l'organisme chilien qui gère les parcs nationaux, en a heureusement assuré la descendance sous serre.
PHOTO GILLES SIMOND

Quelques lectures

- «Les îles de Robinson. Trésor vivant des mers du Sud. Entre légende et réalité», Philippe Danton, Emmanuel Breteau, Michel Baffray, Ed. Nathan, 1999.

- «Les folles aventures du vrai Robinson Crusoé», Diana Souhami, Ed. Autrement, 2006.

- «La véritable histoire de Robinson Crusoé et l'île des marins abandonnés», Ricardo Uztarroz, Ed., Arthaud, 2010.

- «La vérité sur Robinson et Vendredi»
, Charlie Buffet, Ed. Paulsen, 2014.

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