La Suisse s’offre un avion de chasse: le Dewoitine D.27

Histoire d'ici - 1930En dépit de l’opposition de la gauche, les pilotes militaires disposeront enfin d’un appareil moderne. Et «Swiss made».

Une escadrille de quatre Dewoitine D.27 de l’armée suisse volent en formation au-dessus du Plateau (cliquer dans l'image pour agrandir).

Une escadrille de quatre Dewoitine D.27 de l’armée suisse volent en formation au-dessus du Plateau (cliquer dans l'image pour agrandir). Image: KEYSTONE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le débat gauche-droite au Conseil national a été intense, mais, ce 4 juin 1930, le crédit de 20 millions de francs demandé par le Conseil fédéral pour l’achat d’avions militaires est accepté par 117 oui contre 47 non. Une bonne part de ce montant sera consacrée à des avions de chasse, ayant pour mission la protection du territoire contre les incursions de l’aviation ennemie. Cet appareil a déjà été choisi: ce sera le monoplan Dewoitine D.27 (lire encadré). «Construit entièrement dans les ateliers fédéraux de Thoune», se réjouissait déjà la «Feuille d’Avis de Lausanne» en février 1930.

Pour les forces aériennes suisses, il était plus que temps. Pour défendre leur pays, les quelque 150 pilotes militaires ne disposaient plus que d’une quinzaine d’avions en état de voler en temps de guerre. «C’est évidemment insuffisant, ridicule même, s’est exclamé le radical vaudois Henry Vallotton à la tribune du National le 3 juin. L’entraînement de nos pilotes est déjà pratiquement restreint […] et nos jeunes gens risquent leur vie sur des engins trop dangereux.»

«Mettons dans leurs mains une arme digne de leur courage et de leur patriotisme!»

L’avocat lausannois, colonel, avait signalé ces insuffisances dès 1927 et déposé l’année suivante une motion en vue de l’acquisition d’appareils modernes. «Pour la mémoire de ceux qui ne sont plus et pour ne pas décourager ceux qui aujourd’hui nous donnent leur dévouement entier, mettons dans leurs mains une arme digne de leur courage et de leur patriotisme!» conclut-il.

De vifs contradicteurs

Henry Vallotton fut vivement applaudi à l’issue de son plaidoyer mais, évidemment, tout le monde n’était pas d’accord avec lui. Le conseiller national socialiste argovien Arthur Schmid n’y alla pas par quatre chemins, dénonçant une armée «avant tout destinée à maintenir et défendre le régime». Après son collègue communiste bâlois Franz Welti, pour qui «la guerre ne disparaîtra qu’avec la société capitaliste», Schmid affirma que «seule la prise du pouvoir par le Parti socialiste supprimera les armées et partant la guerre». Pour lui, les 20 millions de francs seraient plus utiles s’ils étaient consacrés aux assurances sociales (à l’industrie horlogère, suggéraient d’autres voix).

Pour se faire une idée de la valeur du montant demandé par Berne, qui peut paraître bien faible de nos jours, on peut mentionner qu’à cette belle époque la «Feuille d’Avis» se vendait 10 centimes, qu’au marché de la Riponne on pouvait acheter un kilo de pommes de terre pour 30 ct. et qu’un garagiste lausannois proposait la conduite intérieure Chevrolet 5 places à 4200 fr. Quant au Rucksack qui allait remplacer dès 1932 le sac ordinaire des officiers des troupes de montagne et des fortifications, il valait 45 fr., contre 72 pour le sac ordinaire.

«L’invasion nous sera plus facilement épargnée si nous maintenons notre armée en état de défense»

Quoi qu’il en soit, pour le radical genevois John Marc Rochaix, le moment était venu «d’en finir avec cette course aux armements qui frise un peu le ridicule». D’où le coup de gueule du rapporteur de la majorité de la commission d’études du National, le libéral montreusien Jean de Muralt: «La Suisse s’est engagée à défendre elle-même son propre territoire. Si la nécessité de notre armée ne peut être mise en doute, il faut lui donner les moyens de remplir son but. […] L’invasion nous sera plus facilement épargnée si nous maintenons notre armée en état de défense.»

Le conservateur soleurois Otto Walter, lui, fit l’éloge de notre armée, «qui a sauvé le pays pendant la guerre. Rien n’est plus erroné que de croire que si nous désarmons nous donnerons l’exemple aux autres.»

Gabegie et «roundecuirisme»

Par le biais du quotidien socialiste «La Voix du Peuple», la gauche dénonça «20 millions pour une aviation militaire inutile et dangereuse» et des ateliers de Thoune «antres de gabegie administrative et de rondecuirisme omnipotent». «La seule chose que […] la Suisse pourra acquérir, si elle vote le crédit des 20 millions demandé, c’est le pouvoir de massacrer à son tour les civils, les femmes et les enfants des pays voisins», put-on lire dans «La Voix». «Notre pays a des tâches plus importantes pour l’instant que de ficher loin 20 millions de francs pour acheter des appareils qui seront des nullités en cas de conflit et des «casse-gueules» en temps de paix», embraya le progressiste «Courrier de Vevey».

Heureusement, la presse bourgeoise soutenait le projet fédéral, qui «a obtenu l’appui de tous les intéressés, notamment de nos aviateurs militaires, qui attendent depuis déjà trop longtemps le matériel auquel ils ont droit», relevait ainsi la «Feuille d’Avis de Lausanne». Pour qui «cette nouvelle industrie […] représente un facteur non négligeable pour le développement de notre économie nationale. Une fois de plus, la qualité du travail fournie par nos usines a attiré l’attention de l’étranger». Car la Yougoslavie, l’Argentine, la Roumanie et la France s’intéressent eux aussi aux Dewoitine sortant des ateliers thounois.

Une issue jouée d’avance

L’issue du vote au Conseil national, vu le rapport des forces en présence, ne faisait en réalité aucun doute pour les observateurs. Le jeudi 5 juin, «La Tribune de Lausanne» pavoise: «Sur cette question de défense nationale, comme sur tant d’autres, les élus des libéraux, radicaux et agrariens vaudois n’ont pas flanché. Bien mieux, ce sont deux des leurs, MM. de Muralt, rapporteur français, et M. Vallotton, qui, avec le chef conservateur fribourgeois Terrier, ont parlé le plus éloquemment et le plus efficacement en faveur du crédit demandé.» En outre, chacun savait qu’au Conseil des États, les 20 millions passeraient comme une lettre à la poste.

Grâce à ce montant, l’armée suisse put passer commande de 65 chasseurs monoplaces D.27 et de 50 biplaces d’observation et de combat Fokker C-V, équipés de mitrailleuses et de bombes, sans oublier des moteurs de remplacement et autre matériel de corps pour la troupe, ce qui permit d’équiper six compagnies de chasse et six d’observation.

Créé: 26.05.2019, 07h54

Des chasseurs fabriqués à Thoune



Un Dewoitine D.26, version allégée du D.27 à moteur en étoile construite pour l’entraînement des pilotes suisses (cliquer dans l'image pour agrandir).
PHOTO: KEYSTONE

En 1926 à Toulouse, l’avionneur français Émile Dewoitine (1892-1979) est occupé à développer son chasseur D.27 lorsque sa société est mise en faillite. Il rebondit à Thoune, où les Ateliers fédéraux de construction (Eidgenössische Konstruktionswerkstätte, EKW) peinent à produire un appareil de conception suisse. C’est donc dans l’Oberland bernois que Dewoitine, venu avec cinq mécaniciens, met au point son appareil.

Avion à carlingue métallique mais aux ailes recouvertes de toile, muni de deux mitrailleuses de 7,5 mm, équipé d’un moteur Hispano-Suiza à 12 cylindres en V développant 500 CV, le D.27 pèse moins de 1400 kg, peut atteindre 300 km/h et possède une autonomie de 600 km. «C’est sur un appareil de ce type que le célèbre pilote français Marcel Doret se livre à des exercices d’acrobatie aérienne vraiment fantastiques, relève la «Feuille d’Avis de Lausanne» en février 1930 dans sa chronique militaire. C’est bien la preuve que le type d’avion choisi par nos autorités militaires répond à toutes les exigences.»

Produits en série dès 1931, les D.27 restent en service jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Ils ne peuvent alors plus rivaliser avec les avions de conception plus récente tels que les Messerschmitt allemands et les Morane-Saulnier français dont la Suisse s’équipera.

Dans les années 30, les EKW fabriquent également onze exemplaires d’une version allégée du D.27, moins puissante, baptisée D.26. Des appareils qui servent à la formation et à la reconversion des pilotes abandonnant les lents biplans des années 20. L’un des deux derniers D.26 existants est entretenu par l’Association pour le maintien du patrimoine aéronautique, à la Blécherette de Lausanne, et vole encore.

Sources

– Archives des journaux vaudois, scriptorium.bcu-lausanne.ch

Article Wikipédia «Dewoitine D.27» (en italien)

«L’évolution de l’aviation militaire suisse 1914-1964», G. Knebel, «Revue militaire suisse», 1965

Articles en relation

Le syndic de Lausanne voyageait avec l’avion communal

Histoire d'ici - 1950 Moteur en panne, le «Ville de Lausanne» doit atterrir en catastrophe en Belgique. Plus...

Ces merveilleux fous volants à l’origine de l’aviation suisse

Histoire d'ici Premier pilote du pays, Ernest Failloubaz est mort le 14 mai 1919 de tuberculose. Plus...

Le premier avion militaire suisse de retour au bercail

Payerne L’association René Grandjean est l’hôte du musée de l’aviation militaire ce week-end. Reportage lors du montage de l’avion. Plus...

Le nouvel avion fait rêver les spotters à Payerne

Armée Plus de 500 photographes d’aviation ont suivi la journée de test du F/A-18 Super Hornet de Boeing, mardi, sur la base aérienne de Payerne. Reportage parmi ces passionnés. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.