Les Suisses se passeront de viande deux jours par semaine

Histoire d'ici - 1919Face à la pénurie de bétail, le Conseil fédéral impose des restrictions drastiques.

En septembre 1919, au marché aux bestiaux de la Riponne à Lausanne, devant la Grenette, les troupeaux ont l’air d’avoir été reconstitués (cliquer dans la photo pour agrandir).

En septembre 1919, au marché aux bestiaux de la Riponne à Lausanne, devant la Grenette, les troupeaux ont l’air d’avoir été reconstitués (cliquer dans la photo pour agrandir). Image: EUGÈNE WÜRGLER/MUSÉE HISTORIQUE DE LAUSANNE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La nouvelle tombe sèche et lugubre, le 4 mars 1919 dans la 3e édition de la «Feuille d’Avis de Lausanne», section des «dernières dépêches de 4 heures»: «Le Conseil fédéral a décidé l’introduction de deux jours sans viande, les lundi et vendredi.» On en apprendra davantage dans les jours qui suivent, mais, on s’en doute, la décision n’a rien à voir avec une crise de végétarisme qui aurait frappé nos autorités fédérales. L’heure n’est pas à l’antispécisme, mais à la pénurie qui suit la Première Guerre mondiale. En Suisse, les rationnements en riz, sucre, maïs, pâtes, avoine, puis farine et pain, beurre, graisse, huile, fromage et enfin lait ont été introduits progressivement dès 1917. En dépit de tous les efforts, une certaine disette règne depuis 1918 et les prix ont pris l’ascenseur.


Retrouvez notre Long Format sur ce thème:
«La Confédération fait des rations»

Témoin de ce temps de privation, le Nyonnais Auguste Fontolliet a compilé les mesures de la Confédération ainsi que de savoureuses anecdotes.


C’est que la Suisse de la Première Guerre n’est pas plus autosuffisante que celle d’aujourd’hui en matière d’alimentation, notamment en blé. Sans accès maritime, elle est dépendante des pays belligérants voisins pour son ravitaillement. Si les Français fournissent du blé et les Allemands du charbon, ils demandent du bétail en échange. Et les problèmes d’approvisionnement ne disparaissent pas en même temps que s’achève la Grande Guerre, dans une Europe affamée. Ainsi, en 1919, la Suisse est encore tenue par contrat de livrer 25 000 têtes de bétail à la France.

Malgré cela, explique au printemps 1919 le Bernois Eduard de Goumoëns, directeur de l’Office fédéral de l’alimentation, «c’est le manque de fourrage plutôt que l’exportation qui est la cause de la diminution de notre cheptel». Fin 1918, une commission ad hoc s’est réunie pour envisager une carte de rationnement de viande comme celles existant pour les autres aliments, mais est arrivée à la conclusion que cela n’était pas possible. «Nous avons de grosses quantités de conserves et de pommes de terre. La situation générale alimentaire n’est pas inquiétante, mais le seul moyen de diminuer la consommation de viande, c’est l’institution de jours et de semaines sans viande», déclare de Goumoëns au Conseil national qui lui demande quelles mesures il compte prendre «pour obvier à la pénurie». En conséquence, début mars 1919, le Conseil fédéral gouvernant en vertu des pleins pouvoirs – donc par ordonnance – décrète deux jours sans viande par semaine. Dès le 10 mars, lundi et vendredi, adieu donc tripes et rognons, saucissons, pieds de porc et côtelettes. Il faut de même renoncer à la volaille, au gibier, au lapin et à la charcuterie. «L’interdiction s’applique aux hôtels, restaurants, pensions et particuliers, précise la «Feuille d’Avis de Lausanne» à ses lecteurs le 6 mars. La consommation de viande de veau n’est permise que les samedi et dimanche. La vente et la livraison de viande de veau ne sont permises que le samedi. La vente et la livraison de viandes dont la consommation est interdite ne peuvent avoir lieu le lundi.» Sont exceptés les poissons et les conserves de poissons. Cependant, «lorsqu’un jour légalement férié tombe sur un lundi ou un vendredi, la présente interdiction n’est pas appliquée», précise le Conseil fédéral.

Attention aux amendes salées

Concession au fédéralisme, les gouvernements cantonaux sont responsables des exceptions consenties aux hôpitaux «en tenant compte des prescriptions médicales». Mais on ne rigole pas avec les décisions fédérales: les contrevenants sont passibles de l’amende jusqu’à 1000 francs ou de l’emprisonnement jusqu’à 1 mois, les deux peines pouvant être cumulées. Dans un monde où l’abonnement annuel à la «Feuille d’Avis» coûte 20 francs et où le Service communal du ravitaillement de Lausanne propose de la choucroute pour 70 ct. le kilo et des tripes en boîte pour 3 fr. 20 le kilo, ça fait cher le saucisson de campagne (même vendu 11 fr. le kilo) avalé en douce.

Du corned-beef à la rescousse

En mai, le Conseil fédéral va même plus loin en interdisant pendant deux semaines la vente et la consommation de viande «d’animaux de l’espèce bovine âgés de plus d’un mois», dans le but de préserver les vaches et donc la production de lait, beurre et fromage.

L’époque est également celle où les Suisses découvrent le corned-beef. Ainsi, en juin 1919, le Service fédéral de ravitaillement parvient à acheter 20 wagons de ces conserves made in USA, à l’origine destinés aux «Sammies», les soldats de l’Oncle Sam en France. Des conserves livrées à prix coûtant aux offices de ravitaillement cantonaux et communaux. À Lausanne, sous la Grenette, on trouva ainsi des petites boîtes de 450 grammes pour 2 fr. 50, d’autres de 3100 grammes au prix imbattable de 16 francs. Et tout ça pour quel résultat? Difficile à dire de manière précise. S’il n’a pas été très compliqué de surveiller restaurants et hôtels pour qu’ils appliquent la prohibition, il fut bien plus ardu de faire admettre la nécessité de l’abstinence carnée à la population (et aux bouchers!). Comment savoir si des ménagères n’ont pas subrepticement placé un atriau plutôt qu’une boîte de sardines (1 fr. 30 les six poissons) sur la table familiale? Ou si d’impénitents «grillétariens» de 1919 n’ont pas été tentés de «compenser» en consommant plus de Bratwurst les autres jours de la semaine?

Les statistiques de l’époque font état d’une baisse de la consommation, mais sans indiquer l’influence des restrictions fédérales sur la pénurie. On peut néanmoins observer qu’en 1913, avant le début de la guerre, la consommation moyenne de viande était de 42 kilos par an et par habitant. Elle passe à 31 kilos en 1916, pour tomber à 25 kilos en 1920 (contre 65,7 kilos en 1987 et 52 kilos en 2018, dont 82% de viande suisse). Le 28 mai 1919, l’interdiction est réduite à un jour par semaine (le vendredi), puis totalement levée le 10 juillet. Les autres restrictions alimentaires disparaîtront entre septembre 1919 et avril 1920.

Créé: 29.06.2019, 20h53

Pubs d'époque

Si les jours sans viande ne font pas l'affaire des bouchers, certains commerçants y voient au contraire l'occasion de mettre en avant leurs produits.

Ainsi, le 10 mars 1919, soit six jours après l'annonce du Conseil fédéral, la maison Mercure, spécialisée dans les cafés, thés, chocolats, cacaos, confitures et conserves (135 succursales en Suisse) fait paraître cette annonce.



Et en mai, au moment de l'instauration des semaines sans viande, ce sont les magasins Manuel de la place Saint-François à Lausanne qui font la promotion de leurs conserves, dont celles de corned-beef.



A la même période, le magasin Chevalley d'Yverdon en profite pour solder ses conserves (cliquer dans les images pour agrandir).

Sources

– Archives de la «Feuille d’Avis de Lausanne», scriptorium.bcu-lausanne.ch

– Dictionnaire historique de la Suisse, article «Rationnement»

Articles en relation

«La Confédération fait des rations»

Le 14-18 d'un Nyonnais (2) Témoin de ce temps de privation, Auguste Fontolliet a compilé les mesures de la Confédération ainsi que de savoureuses anecdotes. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 21 septembre 2019
(Image: Valott?) Plus...