Le syndic de Lausanne voyageait avec l’avion communal

Histoire d'ici - 1950Moteur en panne, le «Ville de Lausanne» doit atterrir en catastrophe en Belgique.

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Ce lundi 18 septembre 1950 vers midi, le volume sonore chute d’un coup à bord du Ville de Lausanne volant au-dessus de la Belgique. «Panne de moteur», aura sobrement annoncé le pilote à des passagers instantanément figés. Ces derniers ne sont autres que le syndic de Lausanne Jean Peitrequin, le directeur de Radio-Lausanne Jean-Pierre Méroz, son chef technicien Joseph Virdis ainsi que le professeur à l’Université de Lausanne Ernest Juillard. Un quatuor qui se rend à Eindhoven, aux Pays-Bas, non pour faire du tourisme, mais afin d’assister à des essais de télévision à l’invitation de l’entreprise Philips (Lausanne a été pionnière en matière de radio en s’équipant dès 1922 d’un émetteur – le quatrième en Europe s’il vous plaît – et ne veut pas manquer le virage de la télévision. Le syndic Peitrequin financera du reste les premiers essais de TV locale).

Car mais oui, en cette époque bénie pour les aviateurs, la capitale vaudoise possède son propre appareil! Et même deux. Depuis 1930, elle dispose d’un engin issu de la première fabrique d’avions de Suisse, Alfred Comte Schweizerische Flugzeugfabrik. Un AC-4 Gentleman, monoplan immatriculé HB-KIL équipé d’un moteur anglais Gipsy-Major de 120 CV, pouvant évoluer à 130 km/h, d’une valeur de 28'000 fr. de l’époque. Le coût de l’heure de vol est alors estimé à 100-120 fr., ce qui permet de facturer 150 francs aux clients. Car l’appareil, s’il est utilisé pour l’écolage des élèves pilotes de l’Aéro-Club, sert également d’avion-taxi. Quelques années plus tard, il est rejoint par un autre aéronef du même constructeur installé dans le canton de Zurich, un AC-11V immatriculé HB-KIM, offrant six places dans une cabine chauffable, et propulsé par un moteur Siddeley-Lynx de 230 CV.

Kammacher aux commandes

C’est avec cet engin que le directeur de l’aéroport de la Blécherette, Alphonse Kammacher, a décollé au matin du 18 septembre 1950 des hauts de Lausanne pour les Pays-Bas. Mais alors que les Vaudois s’approchent de Bruxelles, à 1000 mètres d’altitude, une fuite d’huile provoque la panne. Heureusement, Kammacher, 50 ans, est un as. Ancien pilote militaire et de ligne, patron de la Blécherette depuis 1931, il connaît son appareil comme personne. Pour lui qui a déjà effectué d’innombrables atterrissages sur des terrains improvisés dans la campagne vaudoise, en montagne ou sur les lacs de Joux et de Bret gelés, se poser dans un champ de betteraves belges n’est qu’une formalité. Il le prouve en effectuant une descente en vol plané tout en cherchant des yeux une prairie adaptée.

Lui-même formé comme pilote par Kammacher, Peitrequin, qui a succédé à Pierre Graber en début d’année, en est quitte pour une belle frayeur: à bord du Ville de Lausanne, personne n’est blessé. Après avoir téléphoné à la Blécherette, les voyageurs termineront leur périple en voiture et rentreront par un vol de ligne. L’appareil sera ramené à Lausanne par le rail. Ce n’était du reste pas la première fois qu’un édile lausannois tremblait lors d’un vol avec un appareil municipal. En juin 1939, le syndic Jules-Henri Addor se rend à Londres afin d’y défier rien de moins que la capitale britannique, Athènes, Détroit et Budapest dans la course aux Jeux olympiques de 1944 (attribués à Londres, ils n’auront jamais lieu, en raison de la guerre). Le voyage aller se déroule sans encombre et Addor est accueilli à sa descente d’avion par les reporters anglais. C’est en revenant de la capitale du smog via Paris que les choses se corsent. L’AC-4 Ville de Lausanne, déjà piloté par Alphonse Kammacher, est pris dans le brouillard et fait face à un vent violent au-dessus de la Bourgogne. Le pilote n’a pas le choix, il faut se poser en rase campagne, près de Dijon. Remis de leurs émotions, les Lausannois rejoindront la Blécherette une fois les conditions atmosphériques redevenues praticables.

Des milliers de vues aériennes

Depuis 1930, à bord de ce même AC-4 capable de voler à vitesse réduite sans vibrations, Kammacher réalise des campagnes photographiques au-dessus des cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais. Sous la raison sociale Photo aéroport Lausanne, il accumule plus de 3500 clichés, qui deviennent des cartes postales montrant villes et villages vus d’avion. Des images récemment exhumées dans l’ouvrage «Vaud du ciel». Mis en service en 1927, ce vénérable AC-4 Ville de Lausanne a volé jusqu’en 1960, avant d’être déposé au Musée des transports de Lucerne, où il est toujours visible, la carlingue frappée aux armoiries de la capitale vaudoise. En 1962, Madeleine Chevallaz, épouse du syndic, sera la marraine de son successeur, un Beechcraft B-33 Debonnaire immatriculé HB-EIU. À ce moment-là, après avoir dû renoncer à créer un aéroport à Écublens, Lausanne fonde de grands espoirs sur sa future piste d’Étagnières (projet abandonné en 1978) et entend toujours retrouver sa stature internationale inaugurée dans les années 20. Outre les voyages municipaux, le nouvel appareil peut ainsi être loué pour des vols à la demande «auxquels s’intéressent de plus en plus les industriels qui désirent se déplacer rapidement sans être soumis aux horaires des lignes régulières», dit-on à l’époque.

Des projets de grandeur

Rappelons que si la Municipalité de Lausanne, face aux problèmes financiers de la société Transalpina qui l’exploitait jusque-là, avait dû reprendre en main en 1926 les affaires de son aéroport, c’est que la Ville croyait dur comme fer aux promesses de l’aviation. À ce moment-là, la Blécherette est l’une des quatre places aériennes de Suisse équipées d’un bureau de douane «terrestre», avec Cointrin, Bâle et Dübendorf. Côté lacustre, les hydravions internationaux peuvent se présenter à Ouchy. Lausanne se situe alors sur la ligne Genève-Zurich-Munich-Vienne-Budapest, visitée quotidiennement par des avions Junkers, et on espère un raccordement des lignes Lyon-Genève-Lausanne, Lausanne-Paris et autre Lausanne-Méditerranée.

Tous ces rêves ont fait long feu et Lausanne ne concurrencera jamais Genève-Cointrin. En 1993, la Ville a définitivement renoncé à ses projets de grandeur aéroportuaire, cédant sa concession d’exploitation à une société privée, Aéroport de la région lausannoise La Blécherette SA.

Créé: 23.02.2019, 09h22

Usage civil ou militaire, des zincs bons à tout

Si l’avion Comte AC-4 a accompli d’innombrables vols photo, le AC-11, lui, sert d’avion-taxi vers des capitales européennes et à l’occasion d’ambulance. Dès 1932, il effectue des expériences de transport de blessés, organisées par la Société sanitaire de Vevey. En juillet 1934, Kammacher emmène ainsi une personne mourante de Sierre à Anvers, en Belgique, et regagne sa base en soirée.

Insatiable promoteur de la chose aérienne, il propose des baptêmes de l’air et des vols de passagers au-dessus des Alpes à une clientèle ravie de découvrir ce genre de plaisir, à une époque où voler en avion demeure un événement. C’est ainsi qu’au Comptoir Suisse de 1938, il emmène des curieux à bord du Comte AC-11 effectuer des «tours aériens de la ville», «à la portée de toutes les bourses».

L’AC-11 réquisitionné par le Département militaire fédéral durant la Seconde Guerre mondiale pour des «missions spéciales», en 1944-45 c’est l’AC-4 qui participe à un programme insolite: les «vols coqueluche». En effet, des expériences menées à l’époque semblent indiquer que des enfants atteints de cette dangereuse infection respiratoire peuvent être guéris par des vols à haute altitude.

Kammacher emmène ainsi à au moins une trentaine de reprises des petits malades, accompagnés de médecins, durant une heure à 4500 mètres d’altitude, «avec des résultats qui ont été généralement satisfaisants», affirme la «Feuille d’Avis de Lausanne» à l’époque.

Baptêmes de l'air ou «vols-coqueluche», des zincs bons à tout


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Le Comte AC-4 posé dans un champ à Préverenges.
PHOTO: COLLECTION PHILIPPE CORNAZ

Sources

- «L’aviation vaudoise»,
Philippe Cornaz, 1997.
- «L’aviation suisse romande»,
Philippe Cornaz, 2009.
- Archives des journaux vaudois, scriptorium.bcu-lausanne.ch

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