Les Vaudois peuvent enfin fumer sans se cacher

Histoire d'ici - 1719Berne renonce à interdire le tabac et incite ses sujets à en faire pousser.

«Nicotiana tabacum» sur une planche gravée du XVIIIe siècle avec détails floraux. Tirée de «Kohler's medicinal plants[...]», E. Kohler, Ramm & Seemann, Leipzig, 1898.

«Nicotiana tabacum» sur une planche gravée du XVIIIe siècle avec détails floraux. Tirée de «Kohler's medicinal plants[...]», E. Kohler, Ramm & Seemann, Leipzig, 1898. Image: MUSÉE ET JARDINS BOTANIQUES CANTONAUX

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En ce 10 février 1719, Leurs Excellences de Berne font souffler un air de liberté sur leurs sujets du Pays de Vaud. Ce jour-là en effet, après une soixantaine d’années de prohibition, de bannissement et de punitions diverses tout aussi vaines, l’autorité suprême s’avoue vaincue par une plante venue des lointaines Amériques: le tabac.

Une petite révolution et une victoire du vice sur la vertu, donc, car pour les très protestantes seigneuries des bords de l’Aar, l’herbe à Nicot, dite aussi pétun, qu’elle soit fumée, prisée ou encore chiquée, l’était surtout, quelle horreur, «pour volupté». Si son usage n’avait été que médicinal, passe encore, mais non, jusque-là cette pratique était à leurs yeux «indécente, désagréable et déplaisante». Contraire aux bonnes mœurs, quoi. Un autre péril est mis en avant par les autorités bernoises: l’incendie «ès les étables et granges et semblables lieux à cause des mèches et feu duquel on sert à cela». Sans oublier que l’argent dépensé pour la tabagie s’en allait à l’étranger.

Mais voilà, constatant l’inefficacité des interdictions lancées successivement en 1659, en 1661 et en 1675, LL.EE. bernoises décident de changer leur fusil d’épaule, de lever l’anathème pour reconnaître au tabac une vertu extrêmement positive: celle d’améliorer les finances de l’État! Eh oui, plutôt que chasser, on va désormais taxer. Ou plutôt «monnayer la manifestation» du vice tabagique, comme elles disent joliment. Pour ce faire, ce 10 février 1719, Berne envoie aux baillis du Pays de Vaud des graines ainsi qu’une «Instruction sur la manière de cultiver le tabac», fort utile puisque leurs sujets manquent d’expérience en la matière.

Le mandat de 1719 ajoute que «si on craignait de ne pas réussir dans le plantage ou premières cultures on pourrait requérir, ici à Berne, une instruction et à défaut qu’ils ne réussissent, nous envoyerons des personnes expérimentées pour cela.» Ce qui semble indiquer qu’on avait pris soin de procéder à des essais.

Connue au milieu du XVIe

C’est que le tabac est connu en Suisse depuis le XVIe siècle, comme en témoigne une lettre écrite par l’érudit zurichois Conrad Gessner en 1565 – peu avant sa mort brutale de la peste – à un ami bâlois: «J’espère obtenir sous peu des semences d’une herbe introduite du Nouveau-Monde. J’en ai une image grâce à un ami né à Berne. C’est une fleur élégante, semblable à un liseron ou à la campanule, de couleur pourpre…»

À la même époque, grâce au diplomate français Jean Nicot, les vertus antimigraineuses du tabac en poudre ont déjà conquis la France: cultivée tout d’abord pour ses qualités décoratives, la plante s’est révélée efficace contre les céphalées du fils de la reine Catherine de Médicis. L’Europe va vite être conquise et, via les Espagnols, se mettre à «pétuner» comme le font les indigènes du Nouveau-Monde, brûlant un peu de tabac séché dans un tube en bois creux avant d’en inhaler la fumée.

Des mercenaires suisses ont vraisemblablement glissé du tabac dans leur paquetage au moment de rentrer au pays et popularisé son usage, en fumée, prise ou chique, dans la seconde moitié du XVIe siècle.

Il semblerait qu’à la même époque, un Broyard ait ramené chez lui des graines de Virginie. Elles donnèrent de belles plantes de près de deux mètres de haut dont les feuilles, séchées et roulées en cigares, furent remises au Conseil d’Avenches. Curieux de connaître les effets de cette plante nouvelle, aussi exotique que mystérieuse, dont on parlait beaucoup, ses membres allumèrent les odorants «Stumpen» et en aspirèrent la fumée. Pris de malaises, ils déclarèrent poison «l’herbe sainte» des Portugais et en interdirent, déjà, la culture.

«Un tabac qui ne cédoit en rien à la qualité du tabac étranger, lorsqu’on sçavoit la manière de l’accomoder»

Cette histoire est peut-être une légende. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est que la terre sablonneuse de la plaine de la Broye convient parfaitement à la tabaculture. LL.EE., qui avaient vraisemblablement bien étudié la question, s’en rendent compte immédiatement et, en décembre 1719, peuvent acheter la première récolte. Une fabrique est prestement installée à Berne. En 1723, elle produit un tabac qui «ne cédoit en rien à la qualité du tabac étranger, lorsqu’on sçavoit la manière de l’accomoder».

La même année, afin de «prévenir la sortie de tant de sommes considérables d’argent, surtout dans ces temps difficiles où la rareté de l’argent cause une misère générale» et favoriser la tabaculture chez leurs sujets, le Conseil de Berne défend toute entrée de tabac étranger sur ses terres et ordonne aux baillis de redoubler d’attention aux péages, «de faire visiter et fouiller les charretiers, voituriers, merciers et autres, soit du pays soit étrangers, qui seraient soubçonnés de pareil commerce».

Un revenu bienvenu

Ainsi la tabaculture est lancée et peut se développer entre Avenches et Payerne où, en 1726 déjà, se crée une société visant au commerce de l’herbe à Nicot. Et en 1739, Berne introduit la dîme sur le tabac afin de récupérer son investissement. Dans la Broye, un grand nombre de familles de petits paysans peuvent améliorer leur ordinaire grâce aux revenus tirés de la culture de Nicotiana tabacum. Car si les surfaces qui y sont consacrées ne sont pas énormes, le rendement à l’hectare est intéressant. Tout le revenu reste dans la famille puisque femmes, vieillards et enfants sont impliqués dans la cueillette et l’enfilage des feuilles en vue du séchage.

Et il se dit qu’en période de livraison des tabacs, entre décembre et février, les tabaculteurs broyards devenaient les princes de Payerne et Avenches où, d’auberges en magasins de vêtements, ils pouvaient désormais se permettre quelques largesses. (24 Heures)

Créé: 14.04.2019, 08h31

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La culture du tabac en Suisse en 1954

La culture du tabac en Suisse en 1954 Considérée comme une culture «patriotique» durant la Seconde Guerre mondiale, «Nicotiana tabacum» poussait sur plus de 1000 ha au début des années 50, contre 420 aujourd'hui.

Les troufions suisses ont droit à leurs clopes


Publicité parue en 1940 dans la «Feuille d'Avis de Lausanne» (cliquer sur l'image pour agrandir).

Lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, les besoins en tabac indigène sont accrus par les difficultés d’importation. Les prix montent. Pour satisfaire les besoins des fumeurs suisses, il faut donc augmenter les surfaces réservées au tabac. Mais la solanacée se retrouve en concurrence avec les cultures vivrières, pommes de terre, betteraves, céréales, dont la Confédération décide l’extension dès 1939, en attendant le Plan Wahlen. En novembre 1939, les cartes de rationnement de sucre, de farine, d’avoine, d’orge, etc., sont délivrées.

Alors président de la SOTA, l’association des fabricants suisses de tabacs, Léon Burrus tente de négocier avec Friedrich Wahlen, chef de la division de la production agricole à l’Office fédéral de guerre pour l’alimentation. Pour l’industriel jurassien, «le tabac fait partie de l’alimentation quotidienne au même titre que le café ou le thé. Si la population et surtout l’armée en sont privées, leur moral en sera affecté. La culture indigène du tabac constitue donc un élément de notre indépendance économique.» Il revendique le doublement des surfaces, afin de permettre la production de 1,7 tonne de tabac, dont 1 tonne dans la Broye.

«Si vous voyiez les piles de lettres qui me demandent la suppression de cette culture et son remplacement par celle des céréales, vous n’insisteriez pas», répond en substance Wahlen. Qui cède pourtant, en décembre 1940, reconnaissant l’enjeu patriotique que représente l’herbe à Nicot. En échange, il demande la production d’huile à partir des graines de tabac – qui ne donnera pas de grands résultats.

Entre 1939 et 1945, la surface destinée au tabac passe de 770 à 1300 hectares (moins de 0,5% des terres cultivables de Suisse), ce qui permet aux tabaculteurs de livrer 2,5 tonnes de tabac. À la différence des pays belligérants, il n’y aura ainsi pas de carte de rationnement du tabac en Suisse. Et alors qu’en Allemagne et ailleurs les cigarettes tendent à avoir plus de valeur que le pain ou le numéraire, les troupes suisses aux frontières ne seront jamais à court de bonnes Colonial à 65 ct. les 20, ou Triomphe à 50 ct. le paquet, faites de bon tabac maryland indigène.

En 2018, les surfaces tabacoles n’étaient plus que de 420 ha en Suisse, dont 80% situées dans la Broye, entre Vaud et Fribourg. Elles produisent à 75% du burley, séché à l’air dans les séchoirs typiques de la région, et du virginie, tabac blond séché dans des fours. Une production achetée presque en intégralité par l’industrie cigarettière, un petit solde pour du tabac à rouler ou à pipe.

Enfin, faut-il le rappeler: fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage.

Sources

- «Le 250e anniversaire de la culture du tabac en pays romand 1719-1969», J.-P. Chuard et O. Dessemontet, SOTA, 1972
- «Le rôle du tabac en Suisse», Léon Burrus, SOTA, 1972
- «La tabaculture dans la Broye (1937-1946)», Céline Duruz, Éditions universitaires européennes, 2011

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